ACCUEIL 25.10.2014 Mis à jour à 11h17

Philippe Geluck: «Parfois je ris en dormant»

Entretien

Au sommet de son art, le dessinateur philosophe, grinçant et drôle, dévoile sa part d’homme. Une part du mystère.

Par Didier Dana. Mis à jour le 30.11.2012 1 Commentaire
Philippe Geluck, 58?ans, comédien au départ, s’est notamment rendu célèbre avec «Le Chat». Il sort son 17e opus, qu’il dédicacera à Genève, chez Payot Rive Gauche, mardi 11 décembre, de 15?h à 18?h.

Philippe Geluck, 58?ans, comédien au départ, s’est notamment rendu célèbre avec «Le Chat». Il sort son 17e opus, qu’il dédicacera à Genève, chez Payot Rive Gauche, mardi 11 décembre, de 15?h à 18?h.
Image: Frédéric Latinis

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Interview de Philippe Geluck

Interview de Philippe Geluck
Quelques dessins du chat

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Philippe Geluck, qui êtes-vous?

Je suis sans doute le type que je connais le moins. Mais je m’attache à combler cette lacune par mon travail. Donc je passe par quelqu’un d’autre, Le Chat, pour comprendre qui je suis.

On se demande, en vous lisant, comment fonctionne votre cerveau?

C’est exactement ce que me disait un ami, Jean Teulé (ndlr: écrivain), le week-end dernier: «J’aimerais savoir comment fonctionne ton cerveau?» J’ai répondu: «Attendons!» Si je devais disparaître, le plus tard possible, je vous inviterais, vous et lui, à la dissection.

Tout premier souvenir?

Lorsque mon père me mettait sur ses épaules. J’avais 2 ou 3 ans. Je m’envolais dans ses grandes et grosses mains. J’avais le sentiment d’être léger et de dominer le monde, du haut de son mètre quatre-vingts.

Etiez-vous un enfant sage?

Non, turbulent. Un très, très bon élève à la petite école, mais rigolo et farceur, très dissipé et très colérique. Je me mettais dans une rage infinie pour un pet de mouche. Je pouvais quitter la table, claquer les portes et aller dans ma chambre. Un jour, j’ai même fissuré le mur. Ma mère m’a dit: «Ça, c’est à cause de toi. Il est évident, puisque tu es responsable, que tu vas payer la réparation.» Ça m’a glacé et guéri à vie de mes colères.

De quoi aviez-vous peur?

De l’idée de la mort. J’ai gambergé très tôt, vers 8 ou 9 ans. L’idée qu’une fois que c’est terminé, ça l’est pour des milliers, des millions, des milliards d’années! Mes parents sont athées, comme moi. Tout ça m’a hanté et ne m’a passé qu’à l’âge de 29 ans. En voyant naître mon fils, j’ai réalisé en une fraction de seconde que, si un petit être naissait, un autre devait lâcher la rampe. Et, à ce moment-là, je me suis mis en paix avec l’idée de ma propre disparition.

Dans l’enfance, quel fut votre plus grand choc?

C’est un choc graphique. Mon père était dessinateur. Il avait fait une adaptation du «Petit Chaperon rouge» dans laquelle le danger venait d’un train et non du loup. C’était illustré et en papier découpé. En trois pages, la locomotive qui était petite devenait plus grande jusqu’à occuper l’entièreté de la page. Cela m’a tellement marqué que j’en ai fait des cauchemars. Je voyais des rails de train dans un fracas et je n’ai jamais fait le lien. Jusqu’au jour où, trente-cinq ans plus tard, en préparant les 20 ans du Chat, j’ai retrouvé ces dessins. J’ai eu comme un choc électrique, j’ai été libéré de quelque chose d’enfoui au plus profond de moi. J’ai compris la cause de mes cauchemars: la force de l’image était extrême, et peut-être que ça a décidé de certaines choses, plus tard. On ne le saura jamais.

Votre mère vous disait-elle «je t’aime»?

Pas ainsi. Elle me le disait de mille autres manières. On ne se posait pas la question à l’époque, on le savait. Aujourd’hui, je le dis tout le temps à mes propres enfants.

Comment avez-vous gagné votre premier argent?

En publiant mes premiers dessins à 15 ou 16 ans. On m’a rétribué. C’étaient cinq dessins pour un article d’un magazine de la régie Renault, en Belgique. Ça me paraissait disproportionné par rapport au plaisir que j’avais eu à les faire et à mes copains, qui, eux, étaient caissiers ou lavaient des voitures l’été.

Enfant, que vouliez-vous devenir?

Clown. C’est un petit peu ce qui s’est passé! (Rires.) Puis, plus tard, pour faire intello, j’ai dit archéologue. Mal m’en a pris, je recevais à chaque anniversaire des livres sur Lascaux, sur des fouilles en Egypte dont je me tamponnais le coquillard. Et puis est venue l’idée de devenir comédien, métier que j’allais exercer pendant dix ans. Puis dessinateur, ce qui était évident. J’ai créé mes premiers cartoons et mes premiers dessins d’humour à 12 ans.

L’amour pour la première fois, c’était quand et avec qui?

Nous étions deux familles à habiter dans la même maison à Bruxelles. Nous, deux frères, les autres étaient deux sœurs. La petite et moi étions fous amoureux l’un de l’autre. On faisait des projets de mariage. On s’envoyait des lettres d’amour d’un étage à l’autre. A 12 ans, elles ont quitté la maison. Le temps a passé. Elle s’est mariée, moi aussi. Quelques années plus tard, son mari m’a appelé pour fêter les 40 ans de sa femme, Catherine, cette petite fille d’autrefois. Je réponds: «Volontiers, je viendrai avec Dany, mon épouse.» Je demande: «Quand est-ce?» Il me dit: «Le 14 mars.» Je dis: «Impossible, c’est le jour des 40 ans de ma propre femme!» Je me suis aperçu, ce jour-là, que mon amour de jeunesse et l’amour de ma vie étaient nées toutes les deux le samedi 14 mars 1953. Cela m’a troublé, même si je ne crois pas à ces histoires d’horoscope.

C’est quoi, le vrai bonheur?

De rendre les autres heureux.

Quelle est la plus belle de vos qualités?

Ce sont mes enfants qui le disent: j’apporte du bonheur aux autres. Et mon métier me le permet vis-à-vis de gens que je ne connais pas. Un monsieur, un jour, m’a écrit pour me dire que, lorsque sa femme, atteinte d’un cancer et qui vivait des souffrances épouvantables, lisait «Le Chat», ça la ramenait à la vie. Une lettre comme ça récompense toute une carrière.

Votre plus grand regret?

Un dos bloqué pendant des vacances dans les Cyclades m’a tenu alité à l’écart de ma tribu pendant trois semaines. Je n’ai pas pu emmener les enfants en bateau, pas pu faire les courses, pas pu cuisiner. En rentrant, l’ostéopathe m’a remis ça en place en dix secondes. Depuis, je me suis juré que la prochaine fois je ferais appel à Europe Assistance pour aller me faire soigner en hélico bateau ou autre à Athènes!

Avez-vous déjà volé?

Un paquet de biscuits. Avec un copain à Paris, lors d’un retour de voyage. J’ai raconté ça à mes parents, eux qui n’étaient qu’honnêteté et droiture: ils étaient effondrés, comme s’ils avaient enfanté Al Capone! Une autre fois c’étaient des disques – le triple album «The Concert For Bangladesh», de George Harrison – en falsifiant des cartes fidélité volées. On avait imité la signature de la vendeuse. Mais le pire, c’est un livre volé pour la Fête des mères. C’est monstrueux, ça! Et je n’en suis pas fier.

Avez-vous déjà tué?

Il y a deux ans, je suis remonté sur scène pour un one-man show. Un soir une femme s’est mise à hurler: «Papa!» Le type était au sol. Les gens continuaient à rire, croyant que cela faisait partie du spectacle. On a appelé l’ambulance, ça n’était qu’un malaise vagal. J’ai aussi été à l’origine d’accidents de voiture lorsque j’animais «Le docteur G.» à la radio.

Si vous aviez le permis de tuer quelqu’un, qui serait-ce?

Je préfère combattre que tuer. Je tuerais volontiers ceux qui s’engagent dans des carrefours encombrés. Fusiller pour l’exemple ne serait pas tout à fait saugrenu…

Avez-vous payé pour l’amour?

Oui. Dans mon jeune temps. J’avais vu ça au cinéma, je l’avais entendu chez Brassens. Comme disait l’autre: «Le meilleur moment, c’est dans l’escalier.» En montant! En descendant, moins. On se dit: «Tout ça pour ça.»

Avez-vous déjà menti à la personne qui partage votre vie?

C’est une question tordue: si je dis oui, elle va se demander sur quoi. Si je dis non, elle va se dire: «Ce n’est pas possible.» (Rires.)

Avec qui aimeriez-vous passer une soirée agréable?

Marc Moulin, un ami disparu qui me manque. Un grand intellectuel, d’une drôlerie absolue. Nous avons fait beaucoup de radio. Il était musicien de jazz, compositeur, et c’était un producteur brillantissime.

Qui trouvez-vous sexy?

Hélène de Fougerolles. Le charme est infiniment sexy. C’est une chose indéfinissable qui me fait vibrer.

Pour qui était votre dernier baiser?

Pour ma femme, Dany! Je suis fou amoureux d’elle.

Vos dernières larmes?

A «Frankenweenie», de Tim Burton. Lorsque le petit garçon croit que son chien est mort.

De quoi souffrez-vous?

J’ai une faiblesse du foie qui m’empêche de consommer des boissons alcoolisées. J’ai trop de gamma-GT, cela touche 10% de la population. Je suis donc abstinent depuis douze ans.

Avez-vous déjà frôlé la mort?

J’ai traversé un toit. J’aurais pu me tuer, je me suis fracassé un pied.

Croyez-vous en Dieu?

J’ai un athéisme profond et radical. Il n’y a pas de raison qu’un tas de viande morte puisse se survivre. La seule survivance, c’est ce qu’on a laissé dans l’esprit des autres.

Quel est votre péché mignon?

J’adore cuisiner et je cuisine énormément pour deux ou pour quatorze avec entrée et desserts. Le tout, servi au bon moment. C’est mon violon d’Ingres, ma principale activité hors métier. Je fais la saltimbocca à la romaine revisité, l’osso buco qui plaît à un ami italien et ça lui arrache la gueule de le dire: il avoue qu’il est meilleur que celui de sa maman! Sinon, je prépare le menu du réveillon. Des coquilles Saint-Jacques fraîches sur un lit d’endives caramélisées avec un petit beurre blanc. On cuisine ensemble, ma femme et moi, sans s’engueuler.

Trois objets culturels à emporter sur une île déserte?

La série TV «Breaking Bad», le dernier Ken Follett, «L’hiver du monde». Et une cantate de J. S. Bach, «Ich hatte viel Bekümmernis».

Combien gagnez-vous?

Très bien. Mais je sais d’où je viens avec zéro franc, zéro centime. Tout ce qu’on a construit ensemble, ma femme et moi, on l’a fait en bossant. On n’a jamais volé ni exploité personne.

Vous exploitez Le Chat!

Non, lui est bénévole et pas vénal. Le principe d’un animal, comme d’un nudiste, c’est de ne pas avoir de poches pour mettre le pognon!

Pensez-vous gagner assez par rapport au travail fourni?

Honnêtement, je gagne trop. J’ai été éduqué par des parents communistes et j’ai cette mauvaise conscience de l’argent. Mais je suis fier d’avoir créé des emplois, sept en tout.

Qui sont vos vrais amis?

Les mêmes depuis que j’ai 20 ans, rencontrés dans le théâtre et le dessin. Je les ai ramenés dans mes filets comme de grosses prises. Ce sont des amis très chers à qui je le dis.

Que souhaitez-vous à vos pires ennemis?

«J’aime qui m’aime!» disait Dumas. Des gens ne m’aiment pas. Il y a aussi les vrais méchants. Ceux qui lancent des fatwas ou se font sauter dans la foule. Eux, je leur souhaite de savoir dans leur vie terrestre qu’ils grilleront dans leur enfer.

Ronflez-vous la nuit?

Non. Il m’arrive de rire en dormant.

Qui aimeriez-vous voir répondre à ce questionnaire?

Le président Ahmadinejad. Bon courage! (Rires.) (Le Matin)

Créé: 01.12.2012, 09h22

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1 Commentaire

Edgard Demorges

02.12.2012, 13:59 Heures
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Un vrais feignant ce Geluck. A peine un tome par année. Une honte!J'espère juste vivre assez longtemps pour pouvoir lire le dernier Chat qui sera publié! Pas question de rater ça. Répondre



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