Voici les mails qui ont sauvé Hildebrand
Récit
—Par Titus Plattner. Mis à jour le 08.01.2012 45 Commentaires
L'Edito d'Ariane Dayer, rédactrice en chef
La mise à nu
On sait tout de lui. Les transactions bancaires, le goût des tableaux, la valeur de ses maisons de vacances, sa fidélité à Gstaad remplacée par l’attrait pour les Grisons, le souci pour les études de sa fille. Son mariage «tardif» et pas toujours simple avec une femme à «forte personnalité». Ses regrets, ce qu’il ferait différemment aujourd’hui. Jamais une figure suisse ne se sera autant dévoilée que Philipp Hildebrand, le président de la Banque nationale (BNS).
Jeudi, on se serait cru aux Etats-Unis dans une scène de transparence-repentance. On était à Zurich, en pleine démonstration de la mort du secret bancaire, là où on l’attendait le moins.
Le choix de la mise à nu était indispensable pour espérer passer plus loin. Le problème, c’est la hâte démontrée depuis. Troublant de voir à quel point tous les camps politiques sont d’accord de fermer les yeux sur ce que chacun reconnaît comme une «faute morale». Si l’affaire n’avait pas été rendue publique par l’UDC, assisterait-on à une telle unanimité? Pas sûr.
La hâte à refermer le couvercle pose encore une autre question: elle empêche de chercher plus profondément les racines de la dénonciation. D’aller, notamment, investiguer le rôle joué par les banques, aujourd’hui bien silencieuses, mais qui gardaient une dent acérée contre l’un de ceux qui ont contribué au plan «too big to fail», les forçant à des réserves jugées excessives.
Il serait angélique de voir dans l’empressement des partis à enterrer la polémique le seul souci de la stabilité financière du pays. Ils protègent aujourd’hui pour mieux surveiller demain. On sent déjà les socialistes, par exemple, songer à échanger leur sang-froid contre une politique monétaire plus proche de leurs désirs. En quelques jours, la BNS a perdu un peu plus de son autonomie. L’affaire Hildebrand n’est pas finie.
Kashya Hildebrand veut profiter de l’aubaine. Ce lundi 15 août, le franc oscille entre 77 et 79 centimes pour un dollar. «Un taux ridiculement bas», comme l’expliquera plus tard l’épouse du président de la Banque nationale suisse.
Ça la travaille depuis plusieurs jours. Alors qu’elle se trouve dans sa galerie d’art contemporain située à moins de 300 mètres de la Paradeplatz, elle téléphone à Felix S., le conseiller de la Banque Sarasin & Cie qui gère le compte sur lequel ils placent leur patrimoine. En plus du versement de 20 000 dollars sur le sous-compte de Natalia, leur fille de 11 ans, et l’achat pour ses études aux Etats-Unis d’une série d’actions pour un montant de 95?307 francs, elle décide d’acheter pour 400 000 francs de dollars. Cette dernière opération n’avait pas été convenue avec son mari Philipp, mais peu importe. Kashya Hildebrand, qui a travaillé pour le hedge fund Moore Capital avant de venir en Suisse en 1998 avec son mari, sent la bonne affaire.
L’e-mail
15 août 2011, 13 h 20 Le trafic e-mail qui a suivi et que «Le Matin Dimanche» a pu consulter confirme la thèse défendue par le président de la BNS, qui affirme n’avoir été mis au courant qu’a posteriori de cet achat délicat de dollars. Délicat car il intervient deux jours seulement avant une importante injection de liquidités de la BNS qui a fait baisser le franc. Et trois semaines avant l’introduction du taux plancher de 1 fr. 20 face à l’euro.
L’ordre écrit part à 13 h 20, vraisemblablement depuis l’un des deux iMac de la galerie. Rédigé en anglais, il ne comporte que trois lignes:
Cher Felix, Comme discuté, nous aimerions faire passer notre position FX [Foreign Exchange, ndlr] de 31 à 50%. […]
A 14 h 50, le conseiller répond que la transaction a été exécutée, avec en pièce jointe le formulaire que le couple doit encore contresigner. Philipp Hildebrand reçoit le message en copie. A 15 h 10, Kashya Hildebrand remercie le banquier de Sarrasin & Cie et envoie elle aussi une copie à son mari.
En déplacement à la Banque centrale européenne à Francfort, Philipp Hildebrand ne voit ces e-mails que le lendemain matin. Sa réponse est rédigée en anglais pour que sa femme – qui ne maîtrise pas l’allemand –, comprenne bien. L’envoi part le 16 août à 7 h 36:
Cher Felix, Chère Kashya, […] à l’avenir, pour des raisons de compliance [contrôle interne, ndlr.] , vous n’avez pas l’autorisation d’exécuter des ordres sur des monnaies sans que l’ordre vienne de moi ou que je le confirme. […] Notez également que les positions en monnaies sur ce compte doivent être tenues au moins six mois, conformément aux règles internes de la BNS. […]
Formellement, le règlement est respecté. Mais Philipp Hildebrand sent que la transaction peut poser problème. D’autant que le compte où sont déposées les économies du couple est uniquement à son nom. Kashya Hildebrand dispose juste d’une procuration.
Pour être certain de ne pas commettre d’erreur, Philipp Hildebrand adresse une copie de ce message au directeur des affaires juridiques de la BNS, Hans Kuhn. Ce dernier lui répond que tout est en règle.
Chez Sarasin, Felix S., 56 ans, d’origine lucernoise comme Hildebrand, a semble-t-il eu une sérieuse explication avec le patron de la BNS pour avoir acheté ces dollars sans l’en aviser au préalable. Avec ça, l’affaire semble classée.
L’informaticien
Novembre 2011
Seulement voilà, l’opération a suscité des discussions au sein de la banque. Et selon nos informations, au moins une douzaine de personnes ont accédé aux données de Hildebrand durant cette période. Dont Reto T., 39 ans, simple employé au help-desk informatique chez Sarasin à Zurich depuis 2007. Il possède des droits de superutilisateur.
Ce qu’il voit le consterne: le numéro un de la BNS a spéculé en achetant des quantités énormes de dollars. Le 18 mars 2011, pour 1,1 million de francs, puis le 15 août, pour 400 000 francs. Et le 4 octobre, finalement, il revend 516 000 dollars, à un taux de 92 centimes pour un dollar. L’informaticien n’a pas les moyens de savoir que le premier achat est en fait le placement en dollars du tiers de la vente d’un chalet à Gstaad. Et que la revente des dollars dans l’autre sens – à un taux moins favorable qu’en mars – a servi à financer l’achat d’un appartement de remplacement près de Davos. Discrètement, l’informaticien prend trois photos de ce qu’il voit sur l’écran à l’aide de son téléphone portable. Les jours passent.
Reto T. n’a que très peu de monde à qui en parler. Après avoir logé dans une petite chambre à 700 francs par mois à Weinfelden (TG) jusqu’en juin 2006, il s’est acheté une maison individuelle dans le petit village d’Amlikon-Bissegg (TG), situé à une heure d’autoroute du centre de Zurich. Il y vit seul, a peu de contacts avec les voisins. L’informaticien se tourne alors vers un copain de l’école secondaire, l’avocat Hermann Lei. Elu UDC, c’est lui qui jouera les entremetteurs avec Christoph Blocher.
Christoph Blocher
11 novembre 2011
Une première entrevue a lieu le vendredi 11 novembre 2011, selon les aveux de Reto T. Le samedi 3 décembre selon Christoph Blocher. Comme il l’expliquera plus tard, Christoph Blocher est intimement convaincu que Philipp Hildebrand a enfreint toutes les règles en spéculant pour son propre compte. Et qu’accessoirement, il tient là l’occasion de faire tomber un homme qu’il critique depuis très longtemps. A ses deux visiteurs, il demande de ne pas aller vers la presse avec ces informations explosives. Il assure qu’il se chargera d’alerter les autorités au plus haut niveau.
C’est ce qu’il fait le 5 décembre 2011, premier jour de la session parlementaire d’hiver. Vers 14 h, il interpelle Micheline Calmy-Rey qui s’apprête à sortir de la salle du Conseil national où elle vient de présenter les objectifs du Conseil fédéral pour 2012. «Je lui ai simplement demandé une dizaine de minutes de son temps, parce que j’avais quelque chose de très important à lui dire», a raconté Christoph Blocher dans une interview télévisée. Un rendez-vous est fixé le 8 décembre, puis annulé à cause d’autres obligations de la présidente de la Confédération.
Le 13 décembre, une entrevue peut finalement avoir lieu. Christoph Blocher détaille ce qu’il sait et ce que lui ont dit «deux avocats» sur Philipp Hildebrand. Il ne donne aucune indication sur le nom de la banque. Le chef de l’UDC assure toutefois avoir vu des documents. Mais quand Micheline Calmy-Rey lui demande de les montrer, il ne les a pas.
Un troisième entretien a finalement lieu deux jours plus tard vers 8 h du matin dans le salon de la présidence de la Confédération, juste à côté de la salle du Conseil fédéral. Christoph Blocher produit trois copies. «Au vu de leur mauvaise qualité, nous avons tout de suite compris que ce n’était pas une affaire d’espionnage», raconte une personne présente ce jour-là. Le membre de la police judiciaire fédérale dépêché spécialement pour épauler la conseillère fédérale et les hauts fonctionnaires arrive à la même conclusion. Après une vingtaine de minutes, Christoph Blocher reprend les copies et s’en va.
Trois conseillères fédérales
15 décembre 2011
Malgré la relative modestie des montants – rien à voir avec un délit d’initié de haut vol –, l’affaire semble sérieuse. Le président de la BNS a-t-il commis la bêtise de profiter personnellement de l’introduction d’un cours plancher le 6 septembre 2011? Une délégation ad hoc du Conseil fédéral est convoquée dans les minutes qui suivent. Y participent Micheline Calmy-Rey, Eveline Widmer-Schlumpf et Simonetta Sommaruga. Dans la soirée, les deux premières reçoivent Philipp Hildebrand qu’elles ont «invité» à se présenter seul. Elles le somment de s’expliquer.
Le président de la BNS est convaincu qu’il s’agit d’une attaque personnelle contre lui et son épouse et propose tout de suite une enquête interne à la BNS sur sa situation financière. Philipp Hildebrand signe aussi des procurations afin que le Contrôle fédéral des finances (CdF) puisse procéder aux mêmes examens en parallèle.
Les mouvements depuis le 1er janvier 2011 sur 23 comptes que la famille Hildebrand possède dans sept banques sont examinés de fond en comble par trois réviseurs de PricewaterhouseCoopers, Thomas Romer, Peter Ochsner et Lukas Imark, ainsi que par Kurt Grüter et Michel Huissoud, directeur et vice-directeur du CdF.
Les deux rapports rendus le 21 décembre blanchissent Philipp Hildebrand. Même s’ils ont jugé la transaction du 15 août comme «problématique», le règlement interne de la BNS n’a pas été enfreint. Philipp Hildebrand, de son côté, verse 75 000 francs à l’Aide Suisse aux Montagnards pour faire amende honorable, effaçant ainsi le bénéfice de change théorique réalisé sur l’opération du 15 août.
Mais Christoph Blocher ne lâche pas l’affaire si vite. L’un de ses proches, l’avocat et conseiller national Hans Kaufmann, dépose deux jours plus tard une série d’interpellations au sujet de la BNS au Conseil national. C’est ce qui semble avoir décidé la BNS à publier, le 23 décembre, son communiqué le plus étrange de l’histoire. A la veille de Noël, elle affirme que les rumeurs lancées contre son président de la Direction générale s’avèrent infondées.
Epilogue
5 janvier 2012
Dès cet instant, l’affaire devient médiatique, avec, comme point culminant, la publication de l’un des fac-similés montrés par Christoph Blocher dans la Weltwoche du 5 janvier. Et le même jour, le mea culpa public de Philipp Hildebrand qui a avoué que si c’était à refaire, il annulerait immédiatement l’ordre de change.
Le 1er janvier, Reto T. s’est dénoncé lui-même à la police cantonale de Zurich. Il s’est fait licencier le 3 janvier et une perquisition a été menée chez lui le 5. Selon la SonntagsZeitung parue aujourd’hui, il a tenté de mettre fin à ses jours et se trouvait vendredi encore dans la division psychiatrique de l’Hôpital cantonal de Thurgovie.
Le 5 janvier au soir, après la conférence de presse la plus pénible de sa vie, Philipp Hildebrand est allé manger avec sa femme et sa fille chez Conti, l’un des meilleurs italiens de Zurich. Le restaurant est situé juste en face de la rédaction de la NZZ et au coin de la rue de celle du Blick . C’est Madame qui a payé l’addition.
La BNS prend des mesures
7 janvier 2012
De son côté, le Conseil de banque de la BNS s’est réuni en catastrophe hier. Il a décidé que le règlement sur les opérations en nom propre des membres de la direction générale élargie serait revu de fond en comble pour être renforcé. Jusqu’à l’entrée en vigueur des nouvelles directives, les opérations sur devises supérieures à 20 000 francs, passées par les collaborateurs ayant accès à des informations privilégiées, sont soumises à l’autorisation préalable du responsable de la compliance à la BNS.
De plus, toutes les transactions de ces trois dernières années des six membres de la direction élargie seront vérifiées par une société externe. Celle-ci ne devrait de préférence pas être PricewaterhouseCoopers, qui a déjà le mandat de révision des comptes de la BNS.
Quant à Philipp Hildebrand, il a dû s’expliquer une nouvelle fois sur l’achat de dollars par son épouse. (Le Matin)
Créé: 08.01.2012, 10h41
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45 Commentaires
Arrêtons de tirer des rideaux de fumée pour masquer la réalité, la famille Hildebrand a spéculé parfaitement au courant de la proche remontée du dollar. Ils se sont fait prendre et s'arrangent sous le regard complice des grands partis et du Conseil Fédéral.On banalise un scandale. Sans faire d'angélisme à l'égard de Blocher, on a tort cette fois de ne pas le suivre, car il a entièrement raison Répondre
Voilà, merci l UDC et Chrisophe Blocher. On a tous perdu une semaine sur une histoire qui n a rien apporté à a Suisse... Sauf du négatif! Blocher et l UDC devraient plutôt construire le pays! Ils sont déstructeurs. Le conseil fédéral et PWC avaient déjà conclu que tout ça n'était que du vent! Franchement je crois plus aux organes officiels qui voient encore l intérêt du pays que Blocher and Co! Répondre


Veuilliez attendre s'il vous plaît 




