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Comment les experts ont enquêté sur l’accident

Drame de Sierre

Présentées vendredi, les premières conclusions des investigations mettent en cause le chauffeur du bus. Pour clarifier les circonstances de l’accident, on a utilisé les techniques les plus modernes.

Par Marie Maurisse, Martin Stoll et Titus Plattner . Mis à jour le 16.06.2012 43 Commentaires

Image: Keystone

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LES FAITS
13 mars 2012, 21?h?15? L’accident
Un car belge s’écrase contre une niche de secours du tunnel autoroutier de Sierre. A son bord, 52?personnes, dont 46 enfants. Les 6 adultes et 22 enfants perdent la vie; 200 intervenants sont engagés sur les lieux du drame.

14 mars 2012? L’enquête
Dans les heures qui suivent l’accident, le Ministère public du Valais central ouvre une enquête. La mise sous séquestre de l’autobus est notamment ordonnée, ainsi que l’autopsie de la dépouille du chauffeur. L’intervention d’un tiers, la vitesse excessive et l’alcool au volant sont déjà écartés.

15 mars 2012 Identification des victimes
Moins de 40?heures après l’accident, les 28 victimes sont identifiées; 23 sont de nationalité belge et 5 des Pays-Bas; 10 filles étaient âgées de 12?ans; 1 fille avait 13?ans et 11 garçons avaient 12?ans. Le chauffeur, Geert Michiels, 34?ans, est mort sur le coup.

30 mars 2012c Auditions en Belgique
De retour en Suisse après cinq?jours passés en Belgique, le p rocureur du Valais central Olivier Elsig indique que les propos des sept enfants interrogés ne permettent pas de déterminer clairement une cause à l’origine de l’accident. La thèse du DVD est écartée pour des raisons techniques.

15 juin 2012 Premières conclusions
Lors d’une conférence de presse, le procureur Elsig écarte toute défaillance technique. Les investigations se concentrent désormais sur le plus jeune des deux chauffeurs. Geert Michiels avait pris le volant deux minutes avant l’accident.

17.03.1977 - 13.03.2012
Geert Michiels, le chauffeur du bus. Selon les enquêteurs, l’hypothèse la plus probable est soit un malaise, soit une inattention de sa part. L’analyse de l’épave du véhicule n’a révélé aucun défaut technique.

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En enfilant son jean à la hâte, Olivier Elsig est loin de réaliser l’horreur qui vient de se jouer dans le tunnel de Sierre. Le premier procureur du Valais central était en train de regarder un match de Champions League lorsque son téléphone a sonné, ce mardi 13 mars. Le Bayern étrillait déjà le FC Bâle cinq ou six à zéro (score final, 7-0). Au bout du fil, l’agent de la centrale d’alarme de la police avait juste indiqué que c’était grave. Et que le chauffeur du bus était décédé.

Ce n’est qu’une fois sur les lieux de l’accident que tout bascule dans la tête d’Olivier Elsig. A 22?h?30, environ 75?minutes après l’accident. «J’ai compris l’ampleur de la situation en voyant tous ces brancards, ces corps. Je me suis rendu compte petit à petit qu’il y avait beaucoup de victimes et surtout que c’était des enfants» raconte le procureur aujourd’hui, avec trois mois de recul.

Ils sont venus de Zurich EXPERTS Sur les lieux, il essaie de s’imprégner de la situation. Mais face à cette scène apocalyptique, il reste à une quinzaine de mètres du bus. Pour ne pas gêner les sauveteurs, bien sûr, mais aussi pour se préserver. Il faut garder la tête froide, rester objectif et prendre les bonnes décisions pour diriger l’enquête.

Dans les premières heures et tout au long des trois mois qui suivront, les techniques les plus modernes seront mises en œuvre pour tenter d’éclaircir les circonstances du drame. Faisant appel aux meilleurs spécialistes de police scientifique à Zurich et à Lausanne. Des experts ont par exemple réalisé un modèle informatique en trois dimensions des lieux de l’accident, au millimètre près.

C’est la société de géomètres Rudaz & Partner qui a été chargée de ce travail de fourmi. Il était minuit et demi quand Benjamin Zaugg est arrivé sur les lieux. «Les blessés avaient été évacués, mais pas encore tous les morts», se rappelle-t-il. Grâce à un scanner laser ultramoderne, il «fixe» les lieux avec son collègue Anton Imhasly. Tournant autour de lui-même sur un trépied, le Riegl VZ-400 qu’ils utilisent est capable d’enregistrer 100?000 points par seconde.

Il compte 130 millions de points MODÈLE 3D Il leur aura fallu à peine plus d’une heure pour enregistrer une tranche de 250?mètres de tunnel en prenant des mesures à sept endroits différents. Avec les moyens classiques, un tel relevé aurait pris des jours. Et les données auraient été beaucoup moins précises.

«De retour au bureau, explique Benjamin Zaugg, j’ai encore dû coller les différents morceaux ensemble pour avoir le modèle 3D final.» En tout, ce dernier comporte exactement 130?787?082 de points. Pour chacun d’eux, on connaît non seulement les coordonnées X, Y, Z précises, mais on sait également si le matériau est réfléchissant ou non. On peut par exemple distinguer un morceau de métal d’un bout de pneu, ou voir des traces de liquide au sol. Recoupé avec les photos numériques prises au même moment, cela donne une copie virtuelle de la scène juste après l’accident. Tout au long de leurs investigations, les experts de la police scientifique pourront y retourner pour vérifier un élément.

Pour être certain de ne rien rater, des relevés d’empreintes plus classiques ont aussi été effectués sur le terrain juste après l’accident. «Dès le départ, une équipe de gendarmes était dédiée à ce travail», explique l’inspecteur Philippe Duc, qui a coordonné toute l’enquête judiciaire à la police cantonale valaisanne.

Les 20 Gigabits de données des géomètres ont été transmises à Zurich. Tout comme les relevés de la police et, surtout, les disques tachygraphiques des deux chauffeurs. Obligatoires dans les camions et les bus, ils enregistrent en permanence la vitesse de déplacement du véhicule.

C’est là, au 4e?étage de l’Institut forensique de Zurich, que Jörg Arnold chapeaute la division «Analyses d’accidents». Sur le mur de son bureau, un plan de tunnel s’étale sur une dizaine de mètres. Y sont épinglées des captures d’écrans de caméras de surveillance. C’est la reconstruction de l’incendie du tunnel du Gothard du 24 octobre 2001, où la collision frontale de deux camions avait causé la mort de onze personnes. Le physicien de 49?ans analyse des accidents de la route depuis 1999. Et son équipe est l’une des meilleures au monde.

Après ses vacances de ski, au lendemain de l’accident de Sierre, Jörg Arnold était justement de piquet: «Du travail pour nous», s’est-il tout de suite dit en apprenant la terrible nouvelle. Puis: «Il existe probablement des images de caméras de surveillance. On saura rapidement ce qui s’est passé.»

Le disque était endommagé TACHYGRAPHE Quelques jours plus tard, le procureur Olivier Elsig s’est effectivement annoncé au bout du fil. Le tachygraphe du bus vieux de dix ans était encore équipé de disques analogiques. La violence du choc avait écrabouillé l’appareil. Mais par chance pour les experts zurichois, le disque alors en service avait été éjecté. Il était certes endommagé au centre, mais les traces des moments de pause, ainsi que la vitesse durant les trajets restaient lisibles à la seconde près.

Il a fallu des heures pour exploiter ce premier témoin muet de l’accident. Déchiffrant les petites lignes gravées sur le disque de plastique au microscope, un collaborateur de l’Institut forensique de Zurich a reporté minutieusement les données dans un protocole. Elles ont ensuite été injectées dans un ordinateur où elles ont été calées sur les images de vidéosurveillance.

Cela a permis de déterminer la vitesse et le trajet du bus «à la seconde et au mètre près», selon Jörg Arnold. C’est le chauffeur le plus âgé, 52?ans, qui a pris le volant à Saint-Luc. Arrivé en plaine, le bus s’arrête, vers 21?h?10. Geert Michiels, 34?ans, reprend alors le volant. Il accélère de 0 à 98?km/h en 68?secondes. Puis continue jusqu’à 105?km/h durant 13?secondes. Ensuite, il enclenche le régulateur de vitesse. Celle-ci se stabilise entre 99 et 101?km/h. 36?secondes plus tard, il touche le côté droit, monte sur la bordure, puis c’est le choc frontal contre le mur en béton de la niche de secours. Ce soir-là, Geert Michiels n’aura roulé que 2222?mètres en exactement deux minutes. On retrouvera son corps au volant.

Sang prélevé chez les mères IDENTIFICATION Le travail d’identification a été dirigé par Sophie Pitteloud, de la brigade de police scientifique de la police cantonale. «On fixe les lieux photographiquement. Puis on passe à l’identification des victimes. On commence par numéroter toutes les personnes décédées, pour pouvoir ensuite les identifier plus facilement.» La comparaison des dossiers ante (dossier dentaire, photos, etc.) et post mortem (photos sur les corps) a permis d’identifier huit victimes, dont les deux chauffeurs. L’un d’eux avait été opéré à la hanche, l’autre présentait des spécificités dentaires. Mais pour 20 autres victimes, il a fallu recourir à des analyses ADN.

Quelques gouttes de sang ont été prélevées en priorité sur la mère de chacun des enfants. Car on est jamais certain que le père soit effectivement le père biologique. En moins de 40?heures, toutes les victimes ont ainsi été identifiées.

Cet exploit a pu être réalisé grâce au soutien de l’équipe DVI Swiss (Disaster victim identification), rejointe très vite par leurs homologues belges. «Un travail extraordinaire», selon Olivier Elsig, qui tient à rendre hommage à leur perfectionnisme: «Même quand ils avaient une correspondance avec un ADN, ils continuaient leurs investigations, en se disant que deux échantillons ont peut-être quand même pu être intervertis au laboratoire.» Les mesures faites sur l’épave du bus ont également été exploitées. Des membres de l’équipe de Jörg Arnold et des spécialistes de la police cantonale de Zurich se sont rendus à Sierre pour analyser le car. Avec des instruments de mécanique de précision, ils ont examiné les éléments du véhicule qui ont une importance pour la manœuvre: roues, pneus, frein, direction, suspension. Un car identique a été examiné en Belgique et les spécialistes suisses ont reçu de la documentation technique détaillée de la part du constructeur Van Hool. Aucun indice n’a permis de déceler une défaillance technique ou un défaut d’entretien du bus.

Pour la veuve de Geert Michiels, qui s’est exprimé vendredi dans les médias, c’est pourtant bien une cause technique qu’il faut chercher. Notamment sur le régulateur de vitesse. Seulement voilà, selon les experts de l’Institut forensique de Zurich, ce dernier n’empêcherait ni de freiner ni de donner un coup de volant pour redresser la course. Seulement, il n’y a pas le moindre début de trace de freinage et l’on n’a pas pu constater de changement de trajectoire. Sur les 75 derniers mètres, le bus a poursuivi sa course droit dans le mur à 100?kilomètres à l’heure. Et la route était propre et sèche. Voilà pourquoi les investigations se concentrent désormais sur le chauffeur. L’autopsie réalisée à Lausanne, au Centre universitaire romand de médecine légale, n’avait pas révélé de défaillance cardio-vasculaire. Et, dans les heures qui ont suivi l’accident, l’équipe du professeur Patrice Mangin avait exclu la présence d’alcool ou de stupéfiants. Les premières analyses toxicologiques n’ont rien donné non plus. Mais les informations des dossiers médicaux du chauffeur ont ouvert de nouvelles pistes et des analyses encore plus poussées sont en cours.

La route redevient droite L’HYPOTHÈSE Un malaise, par exemple suite à une crise épileptique n’est pas à exclure totalement. Cela serait indétectable lors de l’autopsie car il faut que le cerveau soit encore en activité pour déceler ce genre de problème. L’explication de l’insertion d’un DVD par le chauffeur ne résiste en revanche pas à l’épreuve des faits. Le lecteur est situé derrière son siège et il aurait dû quitter le poste de pilotage durant plusieurs secondes.

L’hypothèse la plus probable reste l’erreur due à une inattention. A cet endroit-là, la route, après une très légère courbe sur la droite, redevient rectiligne. Geert Michiels a apparemment ignoré ce changement subtil. Etait-il distrait par quelque chose? Etait-il en train d’ajuster son siège? A-t-il juste éternué au mauvais moment?

«A l’instant où le chauffeur a perdu le contrôle du bus, pendant quelques secondes, il a pu être tétanisé», explique le docteur Claude Uehlinger, psychiatre et spécialiste de médecine du trafic au cabinet Matrix, à Fribourg. L’angoisse du danger sidère les membres, car le cerveau ne peut plus commander les muscles. «Cela peut expliquer le fait que le chauffeur n’a pu réagir pour donner un coup de volant pour faire dévier la trajectoire du véhicule.» Trois secondes plus tard, c’était fini.

La cause exacte de cette tragédie – 28 morts dont 22 enfants et 24 blessés –, même les meilleurs experts au monde ne la détermineront probablement jamais. (Le Matin)

Créé: 17.06.2012, 09h08

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43 Commentaires

John Locke

17.06.2012, 11:12 Heures
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@Rocher... : rassurez-moi, vous voulez bien parler d'une inattention ou d'une inadvertance et non d'une malveillance (parce que dans ce cas, vous insinuez que le chauffeur a voulu l'accident...)? Ce qui a de surprenant c'est que le chauffeur na fait que 2km, à 100km/h, avant l'accident... En tout cas, quelques soient les causes, les connaître ne ramenera pas les morts. On ne peut qu'espérer que des réponses puissent soulager les proches des victimes, la femme du chauffeur y compris. Répondre


John Locke

17.06.2012, 11:45 Heures
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Si c'est le cas, Soumeya, ce Dieu là ne mérite pas qu'on s'intéresse à lui... Et à vous encore moins. Avec de tels commentaires, au mieux on ne vous prend pas au sérieux... et au pire, on se dit que les tribunaux qui retirent le droit de garde et le droit de visite à de telles personnes font bien leur job... Répondre