ACCUEIL 25.5.2012 Mis à jour à 21h12

«Take Shelter», tempête sous un crâne

Cinéma

Un père de famille est obsédé par des visions de fin du monde dans un film américain indépendant aussi obsédant que fascinant. L’acteur principal Michael Shannon y est magnifique.

Par Christophe Pinol. Mis à jour le 28.01.2012


2012, année apocalyptique, pouvait-elle mieux commencer qu’avec ce long-métrage sidérant, thriller fantastique où la frontière entre rationnel et irrationnel est on ne peut plus floue? A coup sûr, non.

Nous sommes dans l’Ohio, une région qui, dès que les changements de température se font un peu brusques, fait régulièrement la une des journaux télévisés américains pour ses tornades aussi dévastatrices que meurtrières. Dans son coin perdu de l’Amérique, un jeune père de famille mène une vie paisible jusqu’au jour où il commence à faire de terribles cauchemars gorgés d’inquiétantes perturbations climatiques où se forment des nuées d’oiseaux hitchcockiennes, où une pluie jaune torrentielle se met à tomber et où son chien l’attaque sauvagement. Pour cet ouvrier de chantier, ces visions nocturnes – et bientôt diurnes – sont si frappantes qu’il finit par se convaincre de leur caractère prémonitoire. Et le voilà de se mettre en tête d’agrandir l’abri anti tempête enfoui dans son jardin afin de sécuriser son foyer. Et rien ni personne ne pourra l’arrêter.

Un barjo en puissance

On a beau savoir que le cinéma indépendant américain est un vivier de talents, il est rare de voir débarquer sur nos écrans un joyau de la taille de «Take Shelter». Même si ceux qui avaient vu «Shotgun Stories» (2008), premier film de Jeff Nichols, pouvaient déjà s’attendre à quelque chose de marquant. En l’espace de deux films, ce réalisateur d’à peine 34?ans est devenu l’un des plus sûrs espoirs du cinéma américain. Il y a du Michael Cimino dans sa façon de filmer les vastes plaines au ciel bleu de l’Ohio, belles à couper le souffle. Du Terrence Malick, même. S’appuyant sur des effets spéciaux discrets mais terriblement efficaces, sa mise en scène se fait au scalpel lorsqu’il s’agit de dépeindre ces paysages démesurés assombris par des nuages d’angoisse. Et là, bien cadré au milieu: le visage halluciné de Michael Shannon, incarnation sublime de la folie depuis le terrifiant «Bug» de William Friedkin (2007, inédit en salles mais disponible en DVD) où il voyait des insectes partout. On avait ensuite vu l’acteur en marine revenu de l’enfer dans «World Trade Center», fils de bonne famille sorti d’un asile psychiatrique dans «Les noces rebelles» et flic de la prohibition torturé par une vie un peu trop portée sur la religion dans la série «Boardwalk Empire».

De multiples récompenses

Sauf que la partition est ici écrite plus finement, le cinéaste s’intéressant davantage à la manière dont l’angoisse s’immisce chez son personnage. Car la grande idée de Jeff Nichols est d’avoir rendu ce pauvre ouvrier conscient de son mal, terrorisé à l’idée d’avoir hérité de la schizophrénie dont souffre sa mère. C’est précisément là que Michael Shannon se révèle formidable, dans sa manière d’exprimer la douleur de cet homme, tiraillé entre le désir de protéger sa famille – sa femme (délicate Jessica Chastain) ainsi que leur fille sourde-muette dont la fragilité le bouleverse – et la folie qui, s’insinuant peu à peu en lui, l’éloigne d’elle.

Grand Prix de la semaine internationale de la critique au Festival de Cannes, Grand Prix du jury au Festival de Deauville, Œil d’Or du meilleur film au festival de Zurich, «Take Shelter» est aussi une métaphore impressionnante des inquiétudes de l’Amérique d’aujourd’hui, le portrait d’un pays en perte de repères, sur fond de crise économique et existentielle. Jeff Nichols avouait d’ailleurs que le projet était né alors qu’il venait de se marier, comblé personnellement et professionnellement après le succès de son premier film. «J’avais malgré ça le sentiment que le monde s’acheminait vers des temps difficiles, explique-t-il. Cette angoisse lancinante était certainement due à la crise économique mais pas seulement. J’avais, dans ma vie, des êtres et des choses que je ne voulais pas perdre.»

Cette angoisse, il la retranscrit de manière si tangible qu’on se la prend de plein fouet. Jusqu’au dénouement final, pirouette ultime vertigineuse, qui fait définitivement de «Take Shelter» l’un de ces films qui obsèdent encore des jours après la projection. (Le Matin)

Créé: 29.01.2012, 09h28

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