Samedi 24 juin 2017 | Dernière mise à jour 04:50

Protection L’idée de donner des droits aux primates fait son chemin à Bâle

Une initiative veut inscrire dans la Constitution des droits fondamentaux pour les singes, utilisés notamment dans la recherche médicale. Le projet s’inspire d’une réflexion plus ancienne autour de ces animaux.

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Nous sommes nombreux à avoir vu passer cette vidéo, qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux. La scène a lieu au Parc zoologique de Barcelone, dans le secteur des singes. Surpris par le tour de magie effectué par un visiteur de l’autre côté de la vitre, un petit orang-outan culbute en arrière, terrassé par le rire. Vertige de la similitude, partagé des millions de fois. N’en déplaise à Aristote, le rire n’est pas le propre de l’homme.

On le sait désormais: l’humain partage 98% de ses gènes avec le chimpanzé. Comme nous, les singes ressentent de l’altruisme et de l’empathie, peuvent communiquer, se projeter dans l’avenir et même, selon certains chercheurs, développer une culture propre par le biais d’apprentissages sociaux. Dès lors, pourquoi ne pas leur accorder des droits?

Lancée au niveau international dans les années 1990, l’idée a pris une forme concrète dernièrement dans le canton de Bâle-Ville: des défenseurs de la cause animale ont commencé à récolter des signatures pour une initiative populaire visant à inscrire dans la Constitution cantonale des droits fondamentaux pour les primates.

Droit à la vie

Laissant de côté les droits à l’éducation, à la liberté religieuse et à la famille, le projet propose, en guise d’amendement, le «droit à la vie et au respect de l’intégrité corporelle et mentale» pour «les primates non humains». Selon le comité d’initiative, l’arsenal législatif et la pratique actuels ne suffisent pas à protéger les singes de la mort et de la souffrance. Or, dans le canton de Bâle-Ville, qui abrite des firmes pharmaceutiques procédant à des expérimentations ainsi qu’un grand zoo, «des centaines de singes ont besoin de cette protection», selon les initiants. Le comité d’initiative est composé de militants de la cause animale, mais également de personnes engagées en politique, comme Mirjam Kohler, présidente de la Jeunesse socialiste bâloise. Derrière le projet se trouve l’organisation Sentience Politics, un think tank politico-philosophique à cheval entre l’Allemagne et la Suisse, qui réfléchit aux moyens de réduire les souffrances de tous les êtres vivants. «Il est plus facile de commencer par les singes, parce qu’ils appartiennent à la même catégorie que nous, explique Meret Schneider, cheffe de projet. Les gens se sentent solidaires des primates. Bâle-Ville est un canton idéal, parce que les idées progressistes y trouvent souvent un écho favorable. Mais, à terme, nous voulons des droits fondamentaux pour toutes les créatures.»

Cette volonté n’est pas nouvelle: en 1993, les philosophes Peter Singer et Paola Cavalieri lançaient à Londres le projet «grands singes» (GAP), bâti autour d’une déclaration qui demande un droit à la vie et à la protection des libertés individuelles, ainsi qu’une interdiction de la torture pour «tous les grands singes» faisant partie de «la communauté des égaux», soit: l’être humain, le chimpanzé, le gorille et l’orang-outan. Selon les auteurs du projet, le but n’est pas de traiter les animaux comme des hommes, ni de leur conférer des droits inaliénables, mais de tenir compte de leurs intérêts. Avec pour objectif, à terme, d’élargir la «communauté morale», à savoir ceux qui sont dignes de considération morale, à l’ensemble des animaux.

Refus d’une interdiction globale

Dans la foulée de ces réflexions, l’Union européenne comme la Suisse ont cessé les expérimentations sur les grands singes, ou hominidés. Les primates concernés aujourd’hui par l’initiative bâloise sont des petits singes, comme les ouistitis. Début 2016, le Conseil fédéral a refusé une interdiction globale des expérimentations contraignantes sur les singes, demandée par la conseillère nationale Verte Maya Graf. L’exécutif a toutefois précisé qu'il souhaitait les limiter au maximum. De fait, de nombreuses expérimentations ont déjà lieu à l’étranger, dans des pays où la législation en la matière est plus souple. «Si notre initiative passait, la recherche pharmaceutique serait toujours possible à Bâle, à condition qu’elle ne représente pas un poids pour l’animal et n’affecte pas son état général, précise Meret Schneider. De même, les zoos pourraient toujours détenir des primates s’ils garantissent le respect de leur intégrité physique et mentale et s’engagent à ne pas leur retirer la vie pour des motifs arbitraires.»

Ailleurs aussi, l’idée lancée par Peter Singer a fait son chemin. En 2014, une femelle orang-outan était libérée du zoo argentin où elle essayait désespérément de se cacher du public, après avoir été reconnue comme une «personne non humaine» par la justice. Selon le tribunal, elle disposait de suffisamment de capacités cognitives pour être considérée comme une personne au sens philosophique du terme. A New York, des procédures similaires ont, par contre, été rejetées par la justice.

Quelques années après le lancement du GAP, en 2000, l’avocat américain Steven Wise publiait «Tant qu’il y aura des cages», un essai sur les causes juridiques, philosophiques et historiques à l’origine du statut actuel des bêtes dans la common law. Devenu un ouvrage de référence pour de nombreux militants de la cause animale, le texte postulait qu’un statut juridique pour les grands singes pourrait représenter une première étape vers la généralisation de droits fondamentaux pour tous les animaux.

Importable en Suisse?

Cette idée est-elle importable en Suisse? Ancien avocat des animaux du canton de Zurich et président du projet Global Animal Law (GAL), Antoine Goetschel milite pour une amélioration de la cause animale à travers la loi. S’il salue le fait qu’elle soit un «projet concret», l’avocat se dit dubitatif par rapport à l’initiative bâloise. Il rappelle que la loi sur la protection des animaux a déjà pour but de «protéger la dignité et le bien-être de l’animal». Dans ce domaine, la Suisse a une législation parmi les plus strictes du monde et a même inscrit dans sa Constitution que la Confédération «respecte l’intégrité des organismes vivants».

Que manque-t-il alors? «Ici, les animaux ont besoin avant tout de représentants. Aux Etats-Unis, n’importe quel citoyen peut se lancer pour protéger les droits des animaux, répond Antoine Goetschel. Ce n’est pas le cas en Suisse. Se contenter de copier-coller une idée américaine, cela me semble un peu trop visionnaire. C’est une initiative politique et émotionnelle, qui place le débat sur un plan moral, et non pas juridique.» Autre hic, selon l’avocat: «Ce type de projet pionnier n’obtiendra jamais plus de 30% de oui.» Et l’industrie pharmaceutique dira alors: «Voyez? Le peuple soutient les expérimentations sur des singes à 70%.»

Cette posture visionnaire, le comité d’initiative la revendique: «Nous pensons qu’il s’agit de la prochaine étape après la fin des discriminations raciales et des inégalités entre les sexes. Cela peut sembler aberrant pour certains sur le moment, tellement cela va à l’encontre de l’ordre établi, mais on se rendra compte après coup que c’était un grand pas pour l’humanité.»

«Protéger toutes les espèces»

Un pas que tous les défenseurs des animaux ne cautionnent pas, loin s’en faut. Contactée vendredi, la cofondatrice de SOS Chats à Noiraigue (NE), Tomi Tomek, fulminait après avoir lu le texte de l’initiative. «Ça m’a beaucoup énervée qu’ils placent les singes sur un même plan que les humains. Comme s’il fallait défendre leurs droits de la même manière qu’on défend ceux d’une personne handicapée ou d’un enfant. Il faut connaître les besoins de chaque espèce et les protéger en conséquence. Et il ne faut pas protéger seulement celles qui nous ressemblent. Les poulpes, les corbeaux, les dauphins sont aussi des animaux très intelligents. Ce type de démarche dessert la cause des bêtes, parce que ces gens passent pour des allumés.»

La Neuchâteloise n’est pas la seule à critiquer l’argument de la ressemblance, qui suffirait à justifier des traitements meilleurs pour les singes que pour les autres animaux. «C’est un point de vue qui met l’homme et la femme au centre du monde, explique Antoine Goetschel. On protège mieux ceux qui nous ressemblent. Cela me gêne.»

Juriste et philosophe américain adepte du véganisme, Gary L. Francione fut l’un des collaborateurs du GAP et l’un des premiers signataires de la Déclaration sur les grands singes. Il regrette aujourd’hui d’avoir participé à ce projet, parce qu’il considère qu’il renforce la hiérarchie spéciste, soit les inégalités entre les espèces, au lieu de la remettre en question. «Le risque du GAP et des autres campagnes similaires, écrit-il, qui sont basées sur l’idée selon laquelle le statut moral et légal des grands singes non humains dépend du fait qu’ils soient «comme nous» au plan cognitif, est que nous nous retranchions derrière un paradigme spéciste et qu’ainsi 99,9999% des non-humains que nous exploitons de manière routinière restent du côté des «choses» dans la division personnes/choses.» Pour le philosophe, présumer que les chimpanzés pensent «rationnellement», à la manière des humains, ne fait pas d’eux des animaux supérieurs. De même, il est délicat d’affirmer que les primates souffrent plus que les autres bêtes de laboratoire. «Si les chimpanzés ressemblent davantage aux humains, peut-être que, comme les humains, ils disposent de certains mécanismes psychologiques leur permettant de «s’éteindre» devant le stress d’une manière dont sont incapables les rats, les souris ou les autres non-humains sensibles.»

Directeur du département de primatologie de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig (D), Christophe Boesch a un autre point de vue: «On fait des expérimentations sur des primates sous prétexte qu’ils sont proches de nous. On peut reprendre cet argument pour affirmer qu’on a une responsabilité très forte envers eux. Par exemple: cela a du sens d’étudier le cerveau des primates, mais cela n’en a pas de les garder isolés dans des cages, comme cela se voit souvent. Les singes sont des animaux sociaux qui ont besoin d’un environnement riche en interactions. Sinon… leur cerveau se développe beaucoup moins bien, et les études sont faussées.»

L’imagination, propre de l’homme?

Comme Yuval Harari, auteur du best-seller mondial «Sapiens - Une brève histoire de l’humanité», on peut aussi choisir de mettre l’accent sur les différences plutôt que sur les ressemblances entre singes et humains. Pour ce professeur d’histoire à Jérusalem, qui s’exprimait récemment lors d’une conférence en France, le propre de l’homme n’est pas le rire mais la fiction: «Si, au niveau individuel, nous ne sommes pas supérieurs aux chimpanzés, ce n’est pas le cas à un niveau collectif. (…) 100 000 chimpanzés créent le chaos, alors qu’avec 100 000 humains on obtient des réseaux de coopération hautement sophistiqués, comme des organisations ou des Etats. (…) C’est notre imagination qui nous a permis de coopérer de manière souple… C’est elle qui nous permet de contrôler le monde, de faire croire aux fictions qui nous permettent d’obéir aux mêmes règles pour coopérer de manière efficace. Comme les animaux, les êtres humains utilisent le langage pour décrire la réalité, mais nous, on l’utilise aussi pour créer des fictions, de mythes (…) La coopération, comme la religion ou la politique, est basée sur la fiction, que ce soit celle de Dieu comme celle de la Nation (…)»

Et de conclure à la manière de Jacques Hainard, directeur du Musée d’ethnographie de Genève: «Donner des droits fondamentaux aux primates? Ces réflexes traduisent des comportements de sociétés qui vivent dans un certain confort. Même si j’ai du respect pour les animaux, ce sont les humains qui m’intéressent.» (Le Matin)

Créé: 10.07.2016, 15h20

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