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Gérard Depardieu: «Je suis un paysan du spectacle»

Interview

Rencontre exclusive du monstre sacré à Prague, sur le tournage du film «L’homme qui rit», avant sa venue, mardi, au Grand Théâtre de Genève.

Par Didier Dana, Prague. Mis à jour le 09.03.2012

Image: MAXPPP

L'EDITO

Depardieu, soleil blessé
Par Didier Dana, Chef de la rubrique people

Comment le voulez-vous? Profond, décalé, inconvenant, provocateur, inspiré, grossier, prévenant, tonitruant, léger: Gérard Depardieu est tout cela. C’est à la fois le montreur d’ours et sa bête. Un animal du genre humain.

Dans «Mammuth» en 2010, bestiole de 150 kilos, il était bouleversant de justesse. «C’est mon premier film politique», nous a-t-il dit, mardi, lors d’une rencontre rare, près de Prague, sensible au sort de ceux qui vivent en marge. Les exclus, l’enfant de Châteauroux connaît.

Parmi ses pairs, Jacques Weber dit de lui: «Il a la science musicale du dire.» Gégé est lettré et fils d’illettrés. En réécoutant sa voix au magnéto, on se croirait dans un salon de thé. En le voyant bâfrer à la cantine sur le tournage, on pourrait s’écœurer.
L’homme reste un mystère. Une vivante contradiction. Un être sans limites. Un comédien aux 200 films. Mais pas seulement. «C’est un paysan plus qu’un acteur», ajoute Philippe Polleau, vigneron au château de Tigné, un domaine Depardieu. Autre nuance à sa large palette.

Fidèle en amitié, il picolait avec Carmet un «vin de travail», sans sucre, non chaptalisé. Notre homme en a sifflé deux caisses un jour. «Carmet travaillait beaucoup aussi», nous glisse-t-il, amusé.

Cet homme, on l’aime ou pas, mais on ne le cerne pas. Il n’y a pas un, il y a des Depardieu, tous habités par une enfance contrariée. «Il est des douleurs dont on ne parle pas», prévient-il. L’ogre doux a son jardin secret. C’est un artiste, un vrai, d’où s’écoule la vie. Un soleil blessé. A prendre ou à laisser.

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Avant même de vous dire bonjour, alors que son œil vous a repéré de loin, il vous lance: «Mange!» Gérard Depardieu stature de bête de concours, impressionne. Même à distance raisonnable. L’équipe du film «L’homme qui rit», sous la direction du réalisateur Jean-Pierre Améris («Emotifs anonymes»), tourne à Chotesov, à 150? km de Prague.

Il est 13? h? 30, mardi, et dans la cantine dressée sous tente, le comédien éructe au téléphone: «Pra-ha, Pra-ha ( ndlr: Prague en tchèque). Y a quelqu’un qui parle le russe ici?» Soudain le monument du cinéma se redresse, se marre, vous tend sa grosse main, revient avec une assiette et vous parle la bouche pleine, en déchiquetant la chair d’une cuisse de poulet, le regard ailleurs peu à peu se recentre sur vous. On craint alors que l’os du volatile ne finisse par s’enfoncer dans son pif légendaire. Un bout de peau lui résiste. «Je tourne avec une jeune fille, là-bas, qui est formidable, dit-il en désignant la frêle silhouette de la blonde Christa Théret («Lol», en 2009). Mardi, je serai à Genève dans «Œdipus Rex» ( ndlr: récitant) avec Valery Gergiev, un grand chef d’orchestre. Il est très fort sur Stravinski! J’adore l’opéra, ce sont des moments uniques. Le livret est de Jean Cocteau qu’Igor Stravinski détestait. Il a beaucoup souffert de son sadisme. Entre eux deux, Pablo Picasso arrondissait les angles. Ensuite, je reviens ici…» D’avion en avion, Depardieu est toujours ailleurs. Il faut s’en accommoder. Il porte sur la société et sur le monde un regard lucide, désabusé parfois, mais plein de bon sens avec les écarts de langage énormes que l’on sait. Comment juge-t-il les numéros des candidats français à la présidentielle? «Mauvais, mauvais… Ils sont très mauvais, obligés de s’insulter comme des pourris. Ce n’est plus de la politique, c’est de l’acharnement! Avec Hollande qui se prend pour Mitterrand. Lui au moins était un homme cultivé…» La rose, c’était en 1988, mais dimanche Obélix ira soutenir le meeting de Nicolas Sarkozy, candidat UMP.

«J’aime les gens!»

Depardieu n’aime pas parler de lui, s’expliquer. Toujours en mouvement, insaisissable, il aime l’instant. «Ce n’est pas la peine de me demander qui je suis. Je suis un paysan du spectacle. Je produis du vin, du poisson, de la viande. Ce qui m’intéresse, ce sont les gens. Les gens sont la vie!»

Une dent cassée pour son personnage…

C’est un Stradivarius dans un corps de camionneur, comme il aimait lui-même à se définir. «Je suis un son, nous répond-il. J’aime l’harmonique.» Il suffit d’oublier l’image, car sa voix est de soie. Depardieu est un Gaulois à part. «Je ne me sens pas du tout Français, je suis un peu apatride. Je l’ai toujours été, d’ailleurs. Vu où je suis né, qui étaient mon père et ma mère, des gens qui ne savaient pas lire, rejetés de la société, je ne vais pas m’accrocher à la France. Ni même à la Suisse pour ne pas payer d’impôts! Il y a des paysages merveilleux chez vous, mais en Italie aussi, en Russie également, au Kazakhstan pareil: je suis citoyen voyageur.» A quelques minutes du maquillage, comment passe-t-il de personne au personnage, Ursus, figure du roman de Victor Hugo? «J’ai pété une dent en mangeant un bonbon trop dur à la fête foraine chez Loulou Nicollin, le patron de Montpellier.» Il ouvre la bouche et vous désigne d’un doigt son incisive couleur gris-vert. «Je me suis dit finalement j’ai pas le temps d’aller chez le dentiste, ça va prendre des heures. La préparation du personnage, c’est de me dire que j’ai cette dent cassée…» Il enchaîne: «Ursus est un homme qui prêche les libertés hugoliennes, c’est-à-dire instinctives, c’est un pauvre qui récolte deux enfants. L’une aveugle, les yeux brûlés par la neige, et l’autre défiguré par le Dr Hardquanonne qui vend ces gosses pour divertir les riches. Ça peut ressembler à ces mômes d’aujourd’hui dont on prélève les organes et le sang. Finalement l’histoire se répète et les grands littérateurs sont toujours extrêmement modernes. Voilà l’état d’esprit dans lequel je vais au maquillage. Je vous souhaite bon appétit!» Il se lève en gloussant.

14? h? 45: dans les entrailles noires et humides du couvent désaffecté, on retrouve un Depardieu en costume, sur un plateau à peine éclairé par des torches. La jeune Déa (Christa Théret) est tourmentée par des hommes. Depardieu approche une fourche à la main. «Si tu touches encore un seul cheveu de cette fille, je t’arrache le nez! Lâches! Vous êtes de la vermine d’en bas qui se nourrit du pourrissement d’en haut! Lâââches…» Sur l’écran de contrôle du réalisateur, la magie opère. On est au cinéma. La gueule de Depardieu absorbe la couleur des flammes orangées. L’émotion passe, intense.

Le désir et l’impatience

«Ça fait un regard très bon pour Gérard!» lance Jean-Pierre Améris, qui nous parle de son acteur. Un vrai courant d’air. A 15? h? 30, sans un mot à personne, Gégé s’est envolé. «Il y a quelque chose du jeune homme éternel, de l’artiste et du révolté avec quelque chose de féminin: c’est peut-être cela qu’il y a de poétique chez lui. Gérard est impatient. L’important pour lui, c’est de garder intact le désir, que les choses soient vivantes. Il joue à grands traits, comme un peintre. Ce n’est pas un comédien du détail. Il y a une incroyable humanité qui se dégage de lui. Ses deux enfants adoptifs – Déa et Gwynplaine – se suicident à la fin. Il sait ce que c’est d’être impuissant devant la perte d’un enfant. Il sait de quoi il parle…» (Le Matin)

Créé: 10.03.2012, 09h27

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