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La cigarette a créé «un holocauste»

Analyse

Dans un livre-événement, un professeur décortique les manoeuvres des cigarettiers et prône la prohibition.

Par Renaud Michiels. Mis à jour le 13.03.2012 39 Commentaires

Image: Nicholas Eveleigh/Gettyimages

Et si on interdisait la clope?

Dans «Golden Holocaust», Robert Proctor plaide pour l’interdiction de la vente de cigarettes. Quelques professeurs américains soutiennent la même idée et, l’an passé, l’économiste et écrivain français Jacques Attali avait fait grand bruit en lançant «Il ne faut plus tergiverser. Il faut interdire la production, la distribution et la consommation de tabac.» Un Etat a franchi le pas: le Bhoutan, qui a interdit dès 2004 toute vente de tabac. Avec des résultats que les experts jugent peu convaincants.

«La cigarette est tout simplement trop dangereuse pour être vendue, exactement comme l’amiante, et il existe de toute façon déjà une contrebande massive», nous explique Robert Proctor. «Surtout, la plupart des fumeurs n’aiment pas fumer et veulent arrêter. Fumer n’a rien de récréatif. Ce n’est pas comme boire un verre, plutôt comme être alcoolique.» Et d’ajouter qu’environ 3% des gens qui boivent sont dépendants contre 80 à 90% de ceux qui fument. Pour lui, la majorité des fumeurs ne contournerait pas une interdiction.

En Suisse, les spécialistes balaient ces arguments. «Le lien complexe entre dépendance et plaisir est loin d’être aussi simpliste», réagit Jean-Félix Savary, secrétaire général du Grea, Groupement romand d’études des addictions. L’interdiction représenterait la fausse bonne idée par excellence. «En termes de santé publique, ce n’est pas sérieux et c’est méconnaître les mécanismes de l’addiction: la réalité, c’est que les fumeurs trouveraient leurs cigarettes d’une manière ou d’une autre», explique Jean-Charles Rielle, médecin responsable du CIPRET, Centre d’information pour la prévention du tabagisme, à Genève. «Tout notre travail, pragmatique, est au contraire fondé sur la réduction des risques: prévention, diminution de l’attrait du produit ou de son accessibilité pour les jeunes, travail sur le coût du paquet, etc.» «Interdire la cigarette serait comme annuler 20? ans d’un travail sur la réglementation du marché. Qui a porté ses fruits: la consommation baisse», enchaîne Jean-Félix Savary. «Avec une prohibition, il n’y aurait plus aucun contrôle sur les prix et on risquerait de trouver vendues sous le manteau des cigarettes plus nocives encore. Ce serait une hérésie!»

Un livre historique et militant vient de sortir aux Etats-Unis pour dénoncer les ravages du tabac et décortiquer les magouilles des cigarettiers de 1940 à 1990 environ. Avec un titre choc: «Golden Holocaust» , l’holocauste doré. «La cigarette est l’invention la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité», tranche l’auteur, le Pr?Robert Proctor. L’historien de l’Université Stanford estime que la cigarette a tué cent millions de fois au XXe siècle. Qu’elle tuera un milliard d’humains pour le siècle en cours.

Produire du doute

Le livre de Robert Proctor vaut d’abord pour ses récits. Ainsi, l’auteur nous emmène à une rencontre secrète, en 1953, dans un hôtel new-yorkais. Tous les grands patrons de l’industrie américaine du tabac sont là. Pour trouver une parade à la publicité grandissante autour du lien entre cigarette et cancer.

Le plan sera de gagner du temps et de semer la confusion. Par tous les moyens. «Il faut maintenir la controverse vivante. Le doute est ce que nous produisons», écrit un cadre d’une filiale de British American Tobacco dans un mémo secret. Pour le Pr?Proctor, les cigarettiers ont gagné dix ans avant que les autorités ne communiquent sur le danger du tabac. Il se livre à un calcul horrifiant: «Si on place en 1954 le début de fléchissement constaté dès 1964, on voit que 8000 milliards de cigarettes «en trop» ont été consommées aux Etats-Unis. Cela représente environ huit millions de morts dans les décennies suivantes.»

Autre intrigue, le polonium 210. Les feuilles de tabac fixent naturellement l’élément radioactif, qui se retrouve dans les clopes. L’industrie du tabac le découvre dans les années 1950. Ne fait d’abord rien. Puis tentera différentes techniques pour se débarrasser de ce qu’elle décrit comme un «petit souci». En secret. Faire connaître ces recherches serait comme «réveiller un géant endormi», écrira un cadre de Philip Morris en 1978. «Je doute qu’il faille fournir des faits.» Après études, les cigarettiers décident… de ne rien faire! Agir n’aurait «aucun avantage commercial», notera un cadre de R. J. Reynolds. Selon des recherches menées plus tard, l’élément radioactif serait responsable d’un cancer des poumons sur cent.

Autre manœuvre méconnue, en 1945. L’Europe, à terre, a besoin des Etats-Unis pour se redresser. Ce sera le Plan Marshall. Un sénateur propose qu’à la nourriture livrée, on ajoute des tonnes de cigarettes au tabac blond. Il est encore peu prisé en Europe, où l’on fume surtout du brun, plus fort, âcre. Les blondes s’imposeront, selon Robert Proctor. Plus douces, elles s’inhalent plus profondément. Elles rendent beaucoup plus dépendant. «Le total des marchandises livrées de 1947 à 1951, écrit-il, est estimé à 13 milliards de dollars. Dont un pour le tabac.»

Archives secrètes

«Golden Holocaust» est d’abord un travail de mémoire. Proctor a été le premier historien à témoigner dans un tribunal contre l’industrie du tabac. Pour comprendre sa science du sujet, il faut revenir en 1998. Un accord avait été trouvé entre les grands cigarettiers et 46 Etats américains qui les poursuivaient. Il comprenait le versement de 250 milliards de dollars sur vingt ans. Et l’ouverture des archives secrètes, les «tobacco documents», confiés à l’Université Stanford. Qui a déjà épluché et mis en ligne 13 millions de documents. Robert Proctor ausculte ces secrets depuis dix ans. Il en tire aujourd’hui un livre dont la force est de raconter les intrigues des cigarettiers avec leurs propres mots, mémos, rapports confidentiels. 750 pages pour expliquer comment l’industrie du tabac a réussi à présenter «l’esclavage à un produit comme une liberté».

Mais pourquoi un tel brûlot aujourd’hui? Pour beaucoup, les manœuvres des cigarettiers appartiennent au passé. Le Pr Proctor n’en croit rien. «Très peu a changé, nous explique-t-il. Le fait est que l’industrie du tabac n’a jamais admis qu’elle avait menti. Ou visé les enfants. Et les cigarettes fabriquées aujourd’hui sont plus mortelles qu’elles ne l’ont jamais été.»

Sans la Chine, dit-il – 40% de la production mondiale –, la consommation de cigarettes aurait chuté. Reste que pour l’historien militant, il faut interdire immédiatement la vente de cigarettes, «sorte de machines à tuer au ralenti développées par des légions de chimistes». Mais de toute façon, écrit-il, «le jour viendra où les gens ne fumeront plus de tabac, ou du moins pas à la manière routinière et obsessionnelle d’aujourd’hui. Fumer en public sera perçu de la même manière qu’uriner en public.» (Le Matin)

Créé: 13.03.2012, 19h11

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39 Commentaires

Jean Riancor

13.03.2012, 20:15 Heures
Signaler un abus 12 Recommandation 1

La clope a fait un holocauste, mais l'alcool? La malbouffe, le stress, la dope, la vitesse, le sexe, le nucléaire, etc...faut tout interdire, faire un procès à la mort? Ou retourner à l'âge de pierre? Répondre


Pas égale

13.03.2012, 19:28 Heures
Signaler un abus 7 Recommandation 0

La clope est autorisé par l'état, car taxé, La dope non. Différence? aucune, la même mafia en profite! Répondre