Vendredi 28 avril 2017 | Dernière mise à jour 05:46

Médecine La violence conjugale tue de 20 à 30 femmes par an

L’ex-femme de Bertrand Cantat subissait bel et bien des violences.

Kristina Rady, l'ancienne compagne de Bertrand Cantat, a mis fin à ses jours début 2010. (Image: AFP Patrick Bernard)

De quoi on parle

Les faits

Kristina Rady, ex-femme de Bertrand Cantat, leader de Noir Désir, a mis fin à ses jours le 10 janvier 2010. Trois ans après et alors qu’elle avait toujours nié le caractère violent du chanteur, un message audio enregistré avant son suicide fait surface, dans lequel elle atteste avoir été battue. En août 2003, Marie Trintignant mourait sous les coups de Bertrand Cantat.

Les visages de la violence psychologique

Plus insidieuse et moins connue que la violence physique, la violence psychologique est elle aussi interdite par la loi. Ses dégâts sur la santé sont bien réels. Deux femmes sur cinq en sont victimes au cours de leur existence.

Elle se manifeste de diverses manières:

Le besoin de contrôle:

Le partenaire impose ses goûts, ses règles. Sa compagne doit s’habiller, se coiffer ou cuisiner, comme il le désire. Les sorties, les loisirs sont également soumis à son bon vouloir. Petit à petit, c’est lui qui décide de tout. Le contrôle peut aussi être financier: la femme se voit, par exemple, octroyer une somme – insuffisante – pour le ménage et est ensuite critiquée pour sa gestion.

Le dénigrement:

Il peut être systématique. Les petites phrases comme «tu n’y arriveras pas», «regarde de quoi t’as l’air», «t’es bonne à rien», sont autant de sonnettes d’alarme.

La jalousie:

Sous prétexte d’amour, la jalousie exige un lien exclusif qui mène à l’isolement. Elle «justifie» un harcèlement constant, des vérifications de l’emploi du temps du partenaire, de ses appels téléphoniques, de ses SMS ou de ses contacts sur les réseaux sociaux.

Les injures:

Les propos et comportements grossiers participent de la violence psychologique. Tout comme le fait d’empêcher sa partenaire de s’exprimer ou de nier son existence en ne répondant pas à ses questions ou à ses sollicitations.

L’intimidation:

Menacer la femme de garder les enfants, de tuer le chien si elle s’en va. Crier, taper dans des objets, les casser, bref, faire démonstration de sa force.

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«Jamais je n’aurais pu partager dix ans de ma vie avec un menteur, un macho et un castagneur», avait dit Kristina Rady, ex-épouse de Bertrand Cantat. Ce discours, elle l’a tenu devant la justice et contre ceux qui témoignaient du contraire. Et pourtant, selon le long message audio adressé à ses parents juste avant son suicide, la jeune femme était bel et bien victime de violence. Un cas d’école, estime Géraldine Roh-Merolle, l’une des deux cheffes de projet de l’association Vivre sans violence et responsable du site Internet www.violencequefaire.ch: «Cela montre, de façon terrible, la difficulté à nommer la violence vécue. Pour la victime et aussi pour la personne qui inflige la violence. Peut-être que Cantat ne s’est jamais avoué à lui-même qu’il usait de violence. Et pour l’extérieur, il était quelqu’un de délicieux, de doué, comme c’est très souvent le cas… Lors d’interventions, il m’arrive de citer le cas de Bertrand Cantat et Marie Trintignant. Car parfois, on pourrait être tenté de penser que cela ne vaut pas la peine d’intervenir pour une paire de gifles. Or, à travers cette histoire, on comprend qu’une gifle peut tuer.»

Le mécanisme de la violence

Mais avant d’en arriver à une telle issue extrême, à partir de quand peut-on parler de violence conjugale et non de conflits, inhérents à la vie de chaque couple? «La violence n’est pas un conflit, c’est un mécanisme, explique Géraldine Roh-Merolle. On la reconnaît à ce qu’un des partenaires, le plus souvent l’homme, exerce une emprise, un contrôle et a un rapport de pouvoir sur l’autre. La jalousie est aussi un indice, ce n’est pas une preuve d’amour! La victime de violence se retrouve rapidement dans un état d’hypervigilance pour essayer d’éviter d’éveiller la colère de son partenaire, sans succès d’ailleurs. Il peut y avoir des insultes, du dénigrement, des humiliations, de la violence psychique, économique, physique, sexuelle. C’est un engrenage.»

La violence conjugale s’inscrit dans un cycle: il y a d’abord une escalade de la tension, le conjoint violent n’arrive pas à exprimer ses sentiments, la violence explose alors, soit verbalement, soit par des coups, souvent les deux. Puis tout se calme, l’auteur des violences s’excuse, se justifie par des éléments extérieurs et fait douter la victime. Il promet de ne plus recommencer. Il s’en suit une sorte de «lune de miel, poursuit Géraldine Roh-Merolle. Les femmes restent, mais la pratique montre que le répit ne dure pas; les cycles se rapprochent, deviennent de plus en plus violents, pour aboutir parfois à la mort. En Suisse, c’est le cas de 20 à 30 femmes chaque année».

«Quelque chose cloche»

Pour ne pas laisser s’instaurer cet engrenage, il importe donc d’intervenir le plus tôt possible. Or seules 12% des femmes concernées par la violence recherchent l’aide des services traditionnels. D’où l’idée de créer un site Internet dédié aux femmes vivant des situations de violence. «Notre idée est de leur donner des pistes de réflexion. Souvent, celles qui nous écrivent n’ont pas encore identifié la situation de violence qu’elles vivent. Elles en sont au stade où elles se posent des questions, elles ont le sentiment que quelque chose cloche», explique Anna Golisciano, psychologue et cheffe de projet de l’Association Vivre sans violence. En effet, il est extrêmement difficile, pour un couple pris dans l’engrenage de la violence, de reconnaître les faits. L’Unité de médecine des violences de Lausanne, rattaché au Centre universitaire romand de médecine légale, reçoit les adultes victimes de toute forme de violence, gratuitement et sous le sceau de la confidentialité. La maltraitance conjugale représente un tiers des consultations, avec environ 85% de femmes. «La majorité de nos patients nous sont envoyés par les urgences, où ils sont informés de l’existence de cette consultation. Nous leur fixons rendez-vous dans les 24 heures. Ils sont alors reçus par des infirmières spécialement formées en médecine légale et supervisées par des médecins légistes», explique Nathalie Romain-Glassey, médecin associé, responsable des consultations.

Les enfants au milieu

La consultation dure environ une heure et demie, le temps pour la victime de raconter son histoire et, pour les spécialistes, de faire un constat minutieux des coups et blessures reçus, y compris les cicatrices anciennes. Tout est recensé et photographié. Ce voyage par le corps permet d’affirmer la réalité de ce qu’a vécu la personne violentée.

«La médecine légale permet de fixer les traces qui vont disparaître et seront oubliées. Lorsque l’on voit une photo d’un visage tuméfié, c’est autre chose que de lire un rapport. Ce qui s’est passé n’est plus une vue de l’esprit! Le constat empêche donc de minimiser, il permet de prendre conscience de la gravité des lésions. C’est aussi un élément de preuve important si la victime souhaite porter plainte», souligne Nathalie Romain-Glassey. Ensuite, la personne est orientée vers les différents centres susceptibles de la soutenir. Une attention particulière est aussi portée aux enfants. «Les situations de violence dans le couple ont des répercussions importantes sur la santé des enfants, même s’ils ne sont pas directement battus, poursuit le médecin. Or les parents sont responsables d’eux. Ils sont d’ailleurs en général soulagés que l’on aborde la question, et c’est souvent une motivation importante pour chercher de l’aide.»

Finalement, comment sortir de cette spirale? Nous essayons de faire passer trois messages essentiels, résume Nathalie Romain-Glassey: «C’est interdit par la loi, personne ne mérite d’être battu, et il existe des aides possibles.»

Unité de médecine des violences de Lausanne, 021 314 00 60.Bureau des violences domestiques. www.ge.ch/violences-domestiques Tél. 0840 110 110 (appel anonyme 24 h/24) (Le Matin)

Créé: 24.03.2013, 09h19


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