Dimanche 25 septembre 2016 | Dernière mise à jour 08:48

Société Attention, vous êtes tracé!

De plus en plus d’innovations utilisent la géolocalisation, la position géographique des utilisateurs. Une réelle plus-value ou une atteinte dangereuse à la protection de la vie privée?

Image: Nikada

Vous sentez-vous espionné par vos gadgets?

ÉDITORIAL

Le droit de disparaître

Tout savoir sur tout et n’importe qui, c’est le bonheur et le malheur de notre siècle. Dans ce tourbillon d’informations plus ou moins utiles, la nouvelle tendance est d’utiliser les produits électroniques que nous transbahutons partout pour nous localiser au mètre près. Même Facebook se lance dans cette aventure. Le géant des réseaux sociaux veut permettre à ses membres de savoir s’ils ont des «amis» à proximité. Pourquoi pas si on se trouve entre adultes consentants?

L’ennui, c’est que l’utilisateur d’un smartphone est souvent inconscient du pillage des données personnelles que cela implique. Il n’est pas non plus forcément au courant que ces informations peuvent être vendues à des fins de marketing. C’est là que le bât blesse.

Une étude suisse rendue publique la semaine dernière préconise que les politiciens et l’administration s’en mêlent. Cela au niveau national et international. L’affaire de Google Street View et des visages floutés lui donne raison. Cet outil qui est très utile pour se situer dans une ville a failli disparaître en Suisse. Mais finalement un compromis et des règles d’utilisation ont permis de conserver ce service sans empiéter sur notre vie privée.

Ne sombrons donc pas dans la parano. Il ne faut pas se priver de tous ces bijoux technologiques, mais il convient de leur donner un cadre légal et administratif avant de les mettre sur le marché. Pour une fois, réfléchissons avant d’agir. Cela évitera les dérapages. Il est hors de question de permettre à un Big Brother de nous surveiller. Nous avons tous le droit de disparaître. Même électroniquement.

Philippe Messeiller, rédacteur en chef adjoint

LES AVANTAGES

- Communication plus efficace
- Sécurité/surveillance
- Sauvetage d’urgence
- Amélioration de la logistique pour les entreprises
- Application d’itinéraires

LES DANGERS

- Surveillance injustifiée d’individus par des Etats
- Marketing/publicités ciblées non désirées
- Collectes d’informations privées

EN CHIFFRES

73% Près de trois quarts des possesseurs de smartphones en Suisse disent utiliser ou être intéressés par l’utilisation des services de géolocalisation.

49% L’application de géolocalisation la plus fréquemment utilisée est la navigation avec cartes et GPS avec 49% des sondés.

13% Seulement 13% des utilisateurs sont d’accord pour partager leurs données de localisation avec des marques.

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Samedi 9 juin, un Genevois se fait dérober son Smartphone dans un fast-food. Pas de bol pour l’auteur du larcin, un logiciel permet à la victime de localiser son appareil dans un parc. La police intervient, et le propriétaire retrouve son bien. L’histoire racontée par la Tribune de Genève récemment montre à quel point la géolocalisation intégrée dans les innovations high-tech est puissante. Mais, si cet exemple montre les bons côtés de la technologie, des experts suisses s’inquiètent aussi des applications plus nuisibles pour les utilisateurs. Savoir exactement où se trouve une personne à n’importe quel moment, ces informations peuvent en effet être utilisées à des fins de marketing ou de surveillance. Le centre d’évaluation des choix technologiques TA-SWISS avertit: «Nous risquons de perdre notre libre choix comme notre contrôle sur ces données.» L’organisme a publié la semaine dernière un rapport dans lequel il recommande une série de mesures, dont un cadre légal plus adapté.

Collecte de compagnies privées

Alexis Roussel, vice-président du Parti pirate suisse et spécialiste en droit des nouvelles technologies, voit d’un bon œil cette prise de conscience. «Oui, on a raison de s’inquiéter, affirme-t-il. On est en train de mettre en place toutes sortes d’outils avec différents prétextes, comme la traque aux pédophiles ou aux terroristes, par exemple. Une fois que ces outils sont en place, il est très difficile de les enlever. Et qui sait à quelles autres fins ils peuvent être utilisés.»

Le danger principal serait la mise en commun de différentes informations. «L’agrégation de données peut être très dangereuse pour la sphère privée, même si vous n’avez rien à cacher, ajoute le politicien. Prenons un exemple: vous achetez un livre sur le cancer via Amazon. Cette information ne veut pas dire grand-chose. Mais, si vous la couplez avec une autre disant que vous vous êtes allé dans un magasin de perruques, on pourrait tirer la conclusion que vous êtes malade. Et ce n’est pas une information que vous voulez forcément partager.»

Des préoccupations partagées par Kévin Huguenin, chercheur à l’EPFL spécialisé dans la protection de la vie privée et les systèmes d’information. «Sans sombrer dans la paranoïa, il est important de réaliser qu’à l’heure actuelle certaines compagnies possèdent de grandes quantités de données de géolocalisation sur leurs utilisateurs.» Pour lui aussi, c’est le recoupement de ces informations qui est potentiellement dangereux. «En analysant par exemple les lieux que vous visitez, il est possible de déduire vos liens sociaux, votre religion ou encore votre orientation sexuelle.»

Impacts également positifs

Des inquiétudes que les acteurs du secteur comprennent. Nourredine Rouibah est CEO d’InZair, une société genevoise voulant remplacer les SMS avec ses ZMS, des messages multimédias intégrant des données de géolocalisation. «Il faut que les citoyens soient vigilants, mais aussi que l’on mette des limites, que l’on borne les extrêmes au moyen de lois si nécessaire afin d’éviter tout abus», estime-t-il. Mais il refuse toutefois de dramatiser. «A chaque innovation technologique, on va trouver des raisons de la diaboliser. Il s’agit de fausses peurs. La géolocalisation va surtout nous permettre de mieux communiquer et d’optimiser la vie de tout le monde. Depuis l’introduction du GPS, je suis persuadé qu’il y a eu un impact positif sur l’environnement avec moins de carburant utilisé, et aussi sur les gens avec moins de stress, notamment.» Pour éviter tout problème, InZair efface très vite les données de localisation et ne vend pas d’informations aux marques.

Selon le chercheur Kévin Huguenin, il y a trois types de solutions pour que la géolocalisation et la protection de données privées fassent bon ménage: «Les premières sont politiques, en forçant par des lois les compagnies à minimiser l’impact de la géolocalisation sur la vie privée, par exemple en limitant la quantité de données collectées et la durée pendant laquelle elles sont conservées, et contraindre leur utilisation. Ensuite techniques, avec des moyens permettant aux utilisateurs de se protéger. Enfin éducatives, particulièrement pour les jeunes, qui partagent leurs informations sans discernement.» Ce dernier point est particulièrement important, estime-t-il. Car la vie privée pourrait alors devenir un argument en faveur des compagnies qui la respecte. (Le Matin)

(Créé: 26.06.2012, 22h52)


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