Samedi 10 décembre 2016 | Dernière mise à jour 02:16

Couple Être parents? Non merci!

A contre-courant de l’idéal conjugal, des hommes et des femmes décident de ne pas faire d’enfants. Un choix qui peut, lui aussi, constituer un projet de couple, estime la sociologue Charlotte Debest.

Le choix d’une vie sans enfants permet aux deux partenaires de s’engager pleinement dans la relation de couple.

Le choix d’une vie sans enfants permet aux deux partenaires de s’engager pleinement dans la relation de couple. Image: Steve Cole/iStock

Trois catégories

LES OBSTINÉS

Pour les «obstinés», le choix d’une vie sans enfants est définitif, quelle que soit l’issue de leur couple. Un tiers des hommes et plus de la moitié des femmes interrogés par Charlotte Debest entrent dans cette catégorie. Les femmes ont, pour la plupart, la particularité d’avoir vécu un événement douloureux durant leur enfance ou leur adolescence (dépression, violences, séparation ou décès des parents). «On ne peut pas dire qu’il s’agisse de la cause unique de leur choix, mais cela crée une première rupture entre les notions de famille et d’épanouissement», précise la sociologue. Parmi les «obstinées», elle distingue les «leadeuses», qui cohabitent en couple de façon stable en ayant posé d’entrée leur non-envie d’enfants.

LES AMBIVALENTS

Le choix d’une vie sans enfants pourrait être remis en question par les «ambivalents» si la stabilité de leur couple était en jeu. Un peu moins de la moitié des hommes
et un quart des femmes interrogés entrent dans cette catégorie. Contrairement aux «obstinés», les hommes «ambivalents» n’expriment pas dès le début d’une relation leur refus de devenir pères. Ils sont souvent persuadés que les femmes veulent des enfants et qu’il leur sera difficile d’y échapper.Les «ambivalentes», elles, s’accommodent du fait que leur compagnon n’a jamais insisté pour avoir un enfant, ou alors ne veulent pas imposer une nouvelle paternité à un homme qui aurait déjà eu des enfants.

LES ROMANTIQUES

Pour les «romantiques», le choix d’une vie sans enfants s’est renforcé suite à une rencontre amoureuse. Un peu moins du tiers des hommes et un quart des femmes interrogés entrent dans cette catégorie. Les hommes admettent que c’est leur partenaire qui n’a pas voulu d’enfants dès le départ. Une position qu’ils considèrent comme un élément non négociable et qui a façonné leur propre non-désir d’enfants. Les femmes «romantiques», elles, admettent qu’elles auraient pu, à un moment de leur parcours, devenir mère, «parce que c’était lui», sous l’effet d’un amour passion qui transcenderait les actions rationnelles.

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«Je n’ai jamais eu un vrai désir, vraiment viscéral, comme quelque chose allant absolument de soi.» Sans enfants, 65?ans, Bernadette déroge à la norme. Car si vivre en couple sans avoir d’enfant reste inhabituel, vivre en couple sans vouloir d’enfant l’est encore plus. En France, seuls 3,5% des couples cohabitant sans progéniture déclarent ne pas en souhaiter «ni maintenant ni plus tard». Une réalité encore taboue sur laquelle peu de gens se penchent, mais qui intéresse au plus haut point Charlotte Debest, sociologue à l’INED La jeune femme, qui sera présente à l’Université de Lausanne à l’occasion du 6e congrès féministe francophone (du 29 août au 2 septembre), a sondé ce rejet volontaire et assumé de la fécondité, totalement à contre-courant de l’idéal conjugal. «Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre pourquoi on n’a pas envie d’enfant, alors que la norme sociale est très forte, explique la sociologue. Aujourd’hui, même si l’enfant est souvent différé dans le temps, il est toujours prévu dans l’horizon conjugal.» A travers cinquante témoignages d’hommes et de femmes, leur rapport à leur partenaire passé, actuel ou envisagé, elle montre comment le choix de ne pas avoir d’enfants peut, lui aussi, devenir un projet de couple. Une position intime et anticonformiste qu’ils ont accepté de partager sans trop de peine. «J’ai rencontré des gens qui étaient très contents de me parler, affirme Charlotte Debest. Il faut dire qu’ils n’en ont pas tellement l’occasion. Même entre amis, on ne leur demande jamais vraiment pourquoi ils ne veulent pas d’enfants. On les réduit plutôt d’emblée à des gens égoïstes.»

Questionnements

C’est vrai, parmi les arguments qu’ils avancent pour expliquer leur choix de vie, il y a la liberté, la peur qu’un enfant vienne émousser l’amour, dévaloriser la relation à deux. Mais pour aller plus loin et mieux comprendre ce que recouvre cette réalité, Charlotte Debest propose une typologie et classe ces hommes et ces femmes en trois catégories. Il y a les «obstinés», qui privilégient tout au long de leur parcours le choix d’une vie sans enfants. Il y a aussi les «ambivalents», dont le choix pourrait être remis en question si la stabilité de leur couple était en jeu. Et puis, il y a les «romantiques», dont la décision a été renforcée par une rencontre conjugale (lire l’encadré). Dans chaque case, des parcours différents, complexes, jalonnés de questionnements. «Le problème, c’est qu’à un moment donné, si je dis: «Non, je ne veux pas d’enfants», je vais me faire quitter, voilà», relève Simon, un «ambivalent». Lucie la «romantique» a partagé sa vie avec un homme qui avait déjà des enfants. Elle confie: «C’est vrai qu’à un moment j’avais l’âge où je me disais: «C’est maintenant ou jamais! Lui, il n’en voulait pas un troisième et heureusement d’ailleurs!» Bernard, un «obstiné», confie pour sa part avoir ressenti le besoin de faire analyser la qualité de son… sperme, afin de s’assurer qu’il était bien maître de ses choix: «Ils m’ont dit que j’étais fertile à 100%. Ça m’a… conforté. J’ai des rapports sexuels, je n’ai pas d’enfants et je me dis que je fais ce que j’ai envie de faire.»

La Suisse, un cas un peu à part

Réalité à multiples facettes, le choix de mener une vie de couple sans enfants – même s’il est assumé –, n’est pas toujours évident, comme le relève Claudine Sauvain-Dugerdil, professeur au laboratoire de démographie et d’études familiales de l’Université de Genève, coauteur de l’enquête «Maternité et parcours de vie», publiée en 2005. «On rationalise après coup, estime-t-elle. Rétrospectivement, on ne va pas dire qu’on ne voulait pas de l’enfant qu’on a eu. Et si on n’a pas eu d’enfants, on va peut-être affirmer qu’on n’en voulait pas.» En Suisse, cette question de la non-fécondité prend une dimension toute particulière. En effet, les statistiques montrent une proportion de femmes sans enfants (les données concernant les hommes n’existent pas) bien plus élevée que dans d’autres pays européens comme la France ou l’Italie. Elle est de l’ordre de 23% dans la tranche d’âge des 35-44?ans, 19% parmi les 45-54?ans. Maître d’enseignement en sciences sociales et politiques à l’Université de Lausanne et coauteur de l’enquête «Maternité et parcours de vie», Jean-Marie Le Goff évoque notamment le manque de structures d’accueil pour les petits: «Les femmes se retrouvent plus souvent à devoir faire un choix entre famille et carrière professionnelle.» Pour Valérie-Anne Ryser, chercheuse au Centre de compétences suisse en sciences sociales hébergé par l’Université de Lausanne, l’enquête «Vivre en Suisse» montre que «l’investissement professionnel et l’aspiration à une indépendance économique ont un effet négatif sur l’intention d’enfanter».

Décision choisie ou subie?

Alors, dans quelle mesure la décision de ne pas avoir d’enfants est-elle choisie ou subie? «Il n’est pas si évident de le savoir», affirme Jean-Marie Le Goff. Ce qui est sûr, c’est que le discours des hommes et des femmes varie sensiblement. Charlotte Debest rappelle, par exemple, que les femmes insistent plus sur les tâches parentales et le refus de porter seule cette charge… Car lorsqu’il est question d’enfant, la pression pèse plus lourdement sur les femmes. En termes d’organisation domestique, mais pas seulement. «On leur renvoie l’idée de maternité comme quelque chose d’indispensable, qui construit leur identité, alors que pour les hommes avoir des enfants participe plutôt à la construction d’une image sociale», souligne la sociologue. Pour eux, le regard des autres est moins pesant, l’enjeu moins déterminant. «Je ne vais pas partir pour ça, je ne serais pas forcément plus heureux ailleurs», estime tout simplement Philippe, un «romantique» en couple avec une «obstinée». Choix éminemment complexe et intime, le refus d’avoir des enfants «se construit» en fonction de son parcours de vie, résume Charlotte Debest. Un point de vue que partage Jean-Marie Le Goff: «A 19?ans, 95% des jeunes femmes disent souhaiter avoir un enfant, même si c’est un projet encore très vague. Et puis, les aléas de la vie vont faire baisser cette proportion.» (Le Matin)

(Créé: 21.07.2012, 22h53)

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