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Les sex addicts racontent leur enfer

Société

Pour eux, le sexe n’est plus un plaisir mais une obsession, une souffrance, une drogue dure. Des accros au sexe se dévoilent.

Par Renaud Michiels. Mis à jour le 22.06.2012
Les accros au sexe ont généralement vécu quelque chose de traumatisant dans leur enfance.

Les accros au sexe ont généralement vécu quelque chose de traumatisant dans leur enfance.
Image: Keystone

«Je ne pensais plus qu’au cul»

VINCENT, 40?ANS?Des années durant, il a servi de rabatteur pour un homme politique français, pas Strauss-Kahn, précise-t-il. Il était chargé de trouver pour l’élu de la «viande fraîche» pour ses après-meetings. «C’est le moment où certains politiques deviennent des bêtes de sexe. Ils ont besoin de se décharger, au sens le plus littéral du terme.» Vincent se met à consommer frénétiquement ses recrues. «Je ne pensais plus qu’au cul. Je les consommais de façon indigne, en trois minutes dans les toilettes, debout dans les loges, je les incitais à commencer par une fellation dans une voiture… J’en voulais toujours plus, plusieurs par soirée, des rapides sur place, des sophistiquées «à emporter» vers ma chambre… Il me fallait ma dose, tous les jours.»
Il perd le contrôle. Commence à se faire horreur. Mais, «malgré ce dégoût qui grandissait, je ne pouvais plus me passer de sexe». Il a fini par changer de vie, est parti à New York, quittant un milieu qui l’écœurait. «L’Assemblée nationale est un baisodrome.»

«Il me fallait ma dose»

CÉLINE, 58?ANS?Mère au foyer «dévouée», deux enfants, insatisfaite par son mari, Céline découvre l’orgasme avec un amant à 48?ans. Son appétit sexuel grandit et tournera à l’addiction, dans ce qu’elle décrit comme «une fuite en avant». «J’ai commencé à ne plus pouvoir me passer du sexe. Il me fallait ma «dose» de nouvelles rencontres et de sexe pour être contentée. (…) Je pouvais faire l’amour n’importe quand, dès que cela se présentait. Et presque avec n’importe qui!» Céline surfe deux heures par jour sur des sites de rencontres. Aligne les conquêtes. Court les clubs échangistes: «J’ai fini par ne plus penser qu’à cela. Rien ne pouvait me retenir d’y aller.» Le plaisir est de plus en plus rarement au rendez-vous. «Ça peut aller jusqu’à du dégoût, avec ce côté un peu amer. Alors je tourne la page en allant vers un autre corps, que j’empile sur le précédent comme pour l’oublier plus vite.» Après dix ans, suite à un ultimatum de son mari, elle a ouvert les yeux sur son addiction.

«L’autre n’existe pas»

JÉRÔME, 37?ANS?Ce chef d’entreprise est tombé sur du matériel pornographique dès ses 9?ans. Il va devenir accro. «Je passe environ quatre heures par jour sur des sites pour adultes. J’ai l’impression d’étouffer, je ne vois aucune porte de sortie. On peut bloquer toute une journée sur un fantasme sans pouvoir travailler et se laisser totalement dépasser. Cela peut mener jusqu’à l’envie de se suicider.» A peine calmée, la pulsion revient. «Petit à petit, cela vous mange de nouveau, jusqu’à dévorer tout votre esprit.» Se décrivant comme «introverti, totalement enfermé dans mon addiction», il n’est capable d’avoir des relations sexuelles qu’avec des prostituées. Ou lorsqu’il devient acteur de films X. Dans les deux cas: «Cela m’enlève la peur d’être rejeté.» Il réduit ses partenaires au statut d’objet, comme souvent les sex addicts. «Quand on regarde du porno ou lorsqu’on fait l’amour à une prostituée, finalement on n’a une relation qu’avec soi-même, l’autre n’existe pas. C’est presque de l’onanisme.»

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Des parties de jambes en l’air avec un conjoint, une maîtresse, un amant, une prostituée, ou deux, ou trois. Des ébats, plusieurs fois par jour, dans un lit, un hôtel, aux toilettes, entre deux portes ou deux rendez-vous. Des consultations frénétiques de sites classés X. Du cul, du cul, du cul, mais qui n’a rien de joyeux ni d’enviable. Beaucoup de sexe mais énormément de souffrance: dans «Les sex addicts», on découvre le quotidien invivable des accros au sexe.

Témoignages forts

La force de ce livre, qui vient de sortir, réside dans ses témoignages. Des anonymes racontent comment on peut avoir besoin de sexe comme d’autres sont esclaves de l’alcool ou de l’héroïne. Les récits intimes, parfois crus et violents, sont chacun suivis d’un commentaire de Jean-Benoît Dumonteix, psychanalyste français spécialisé dans la dépendance sexuelle. «C’est le premier livre du genre. Nous voulions avant tout ouvrir la parole. La priorité, pour les concernés, c’est de mettre fin au déni, aux mensonges, à la honte, c’est de mettre des mots sur ce qui est une pathologie touchant entre 5 à 10% de la population», nous explique-t-il. Ainsi, on découvre Samir, entrepreneur, 31?ans, consommateur compulsif de pornographie. Il décrit sa libido comme un «ogre insatiable». «Je passe mon temps à me masturber. Ça peut m’arriver dix fois, douze fois, jusqu’à quinze fois par jour! J’ai l’impression d’être un sexe sur pattes!» Ou Stéphane, 45?ans, journaliste, homosexuel. «Il peut m’arriver d’entrer dans un sex-club et de faire de «l’abattage» pendant plusieurs heures: je prends alors tous ceux qui me tombent sous la main.» Sa dépendance a entraîné sa chute professionnelle: «L’addiction a pris toute la place. Je remets toujours au lendemain.» Et d’autres encore, tout aussi dévorés par leur addiction (lire encadrés ci-contre).

Tous vivent une intense activité sexuelle. Mais ce n’est pas ce qui définit la pathologie. «Une personne hypersexuelle va éprouver de la jouissance. Une autre, avec la même activité, de la souffrance et une perte de contrôle. Cette dernière est dans l’addiction», commente Jean-Benoît Dumonteix.

Profil type

Tous les âges et couches sociales peuvent être touchés, les femmes comme les hommes, les hétéros comme les homos. Mais il existe un profil type. «90% au moins sont des hommes, note Jean-Benoît Dumonteix. Ils ont plutôt la quarantaine. Ils exercent un métier à responsabilités engendrant un important stress qu’ils ne parviennent pas à gérer. En général, on trouve un élément traumatisant dans leur enfance, dans la construction de la sexualité. Ça peut être un viol, un abus, une attitude déplacée d’un adulte, mais aussi une exposition à la pornographie.»

Guérison possible

Le spécialiste souligne que, «si on est suivi», la dépendance au sexe se guérit. «Ça peut prendre des mois si la pathologie est repérée tôt. Deux à trois ans si la personne est addict depuis quinze à vingt?ans. Là, toute sa vie tournera autour de l’addiction. Il faut tout réorganiser, parfois changer de travail, de lieu, de partenaire.» Avec une grande différence par rapport à la dépendance à une substance: ici, on ne vise pas l’abstinence. «Sa sexualité, sa libido, ses pulsions, on les a sur soi. Il ne faut pas faire sans, mais faire avec. Différemment.» (Le Matin)

Créé: 22.06.2012, 11h05

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