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«J’en suis certain: si la FIFA disparaît, le football est mort!»

Interview

Pourquoi François Carrard, avocat qui a déjà tout prouvé, accepte-t-il de présider la Commission de réformes de la FIFA?

Par Patrick Oberli, Ariane Dayer. Mis à jour le 13.04.2016 29 Commentaires
François Carrard préside désormais la Commission des réformes 
de la FIFA.

François Carrard préside désormais la Commission des réformes de la FIFA.
Image: Yvain Genevay

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Dans ce poste de président de la Commission des réformes de la FIFA, il n’y a que des coups à prendre. Il faut être fou ou masochiste pour accepter?

Suis-je fou ou maso? Je le saurai le 27 février 2016, au lendemain du Congrès de la FIFA.

Aviez-vous postulé?

Absolument pas. J’ai été totalement surpris que l’on pense à moi. J’ai été appelé par un dirigeant sportif important qui, je le précise, n’est pas Sepp Blatter.

Pourquoi avoir accepté?

Parce que le profil recherché, après réflexion, me correspondait: le réseau international, l’expérience de gestion de crise et l’indépendance. Ni moi ni mon étude n’avons jamais reçu de mandats de la FIFA. Et puis, c’est mon métier. J’ai de l’expérience. Je conseille toujours un certain nombre de fédérations. J’ai le sentiment que je peux apporter quelque chose. Mais je ne me suis pas lancé à la légère dans cette aventure. J’ai posé des conditions.

L’affaire FIFA ternit l’image de la Suisse. Pourtant, on fait quand même appel à un Suisse: nous sommes toujours crédibles pour faire le ménage?

On s’est adressé à un Suisse, parce qu’il possède une certaine expérience dans le monde du sport international. La FIFA est également une institution soumise au droit suisse. Il y a donc une logique à prendre un avocat du pays. Mais attention: ce n’est pas le Suisse qui va faire les réformes. Elles devront passer de nombreuses étapes avant d’être votées par le Congrès. Je serai là pour coordonner.

On vous a sollicité pour toutes ces raisons positives mais peut-être aussi pour des motifs moins flatteurs, parce que vous êtes de la famille du sport et que la FIFA sait que vous n’allez pas poser une bombe?

C’est vrai, je suis un homme du sport international qui souhaite que les organisations soient bien gérées. Je n’ai pas la moindre envie de mettre une bombe. J’ai plutôt envie de les désamorcer.

Vous dites avoir posé des conditions. Lesquelles?

Lorsque l’on m’a proposé le poste, les membres de la Commission des réformes avaient déjà été nommés par le Comité exécutif de la FIFA sur propositions des six Confédérations continentales. Je n’ai pas eu mon mot à dire. J’ai donc demandé à désigner un conseil consultatif totalement indépendant de cinq membres, pas plus, car nous devons aller vite. Je les choisirai seul. Je peux approcher le pape ou Lady Gaga, si cela m’amuse.

Avez-vous déjà des noms?

J’ai des contacts, mais je ne peux pas encore donner de noms.

Quel sera leur profil?

Je veux des personnalités d’expérience, sages, des statures internationales, qui ont dû affronter des crises, mais qui ne viennent pas nécessairement du sport. La tâche de ce conseil sera totalement différente de celle de la Commission. Cette dernière va bosser, retrousser ses manches, travailler les questions fondamentales, comme le processus d’élection au Comité exécutif de la FIFA. La première réunion se tiendra le 2 septembre à Berne. Le conseil consultatif, lui, ne sera pas sollicité avant fin octobre. On lui remettra la copie et il dira si c’est bien ou pas.

Stratégiquement, à quoi va vous servir ce conseil consultatif?

Il me permettra, si je ne suis pas content du travail de la Commission des réformes, d’avoir un contrepoids, de créer un équilibre. J’ai dans une main des gens indépendants et dans l’autre, une Commission composée de douze représentants des Confédérations, dont des gens que je connais, extrêmement compétents et indépendants d’esprit.

Et d’autres qui le sont nettement moins?

Il y a de tout. Certains, aussi, sont désignés pour des motifs politiques. Néanmoins, je suis persuadé qu’il y a une volonté de réformer. La FIFA a pris des coups majeurs, elle est en crise profonde et je crois que tous ses membres ont pris conscience que des mesures drastiques sont nécessaires.

Vous parlez de 12 membres pour la Commission des réformes. Mais la FIFA avait initialement parlé de 14?

Effectivement, 14 membres étaient prévus. Jeudi dernier, cependant, j’ai longuement rencontré les représentants des sponsors. Et je les ai convaincus que ce n’était pas la meilleure solution. Je leur ai proposé de me faire des propositions de personnalités pour le conseil consultatif. Nous avons convenu que deux des cinq personnalités seraient choisies en commun. Ils ont accepté. La Commission des réformes 2016 sera donc composée de 12 membres plus le président.

Cette composition est déjà accusée de manque d’indépendance. N’êtes-vous pas inquiet?

Ces critiques ne me gênent pas. Je pense au contraire que des membres choisis par les Confédérations constituent un avantage. Par le passé il y a eu des tentatives de réformes menées par des gens de très grande qualité, dont le professeur bâlois Mark Pieth. Ses propositions étaient très bonnes, à tel point que nous pourrions en reprendre une partie. Néanmoins, la démarche manquait de relais à l’interne. Sur un nuage, vous pouvez préconiser et préparer toutes les réformes du monde, mais elles ne seront pas forcément adoptées. Il faut savoir faire de la «realpolitik».

Et en quoi consiste cette «realpolitik» à la FIFA?

Maîtriser le rôle des Confédérations continentales. Un élément fondamental des problèmes de la FIFA est leur position anachronique. Ces entités ne sont pas membres de la FIFA, mais elles peuvent prendre des décisions à l’intérieur de l’organisation. Si je compare avec l’économie privée, cela revient à imaginer un conseil d’administration dont les membres ne sont pas désignés par les actionnaires, mais par quelqu’un d’autre, simplement reconnu, qui peut se mêler de tout sans aucune responsabilité. C’est un problème culturel et structurel fondamental. En désignant ses délégués dans la Commission, les Confédérations prennent une responsabilité: celle de mener à bien les réformes. Avec ce groupe, je dispose dès le départ de personnes de l’intérieur capables de relayer notre travail.

Avez-vous posé d’autres conditions?

Oui. La deuxième a provoqué la surprise. J’ai demandé à siéger en Suisse puisque le siège de la FIFA est en Suisse. On m’a proposé Zurich, j’ai refusé et j’ai imposé Berne. C’est symboliquement important parce que, en Suisse aussi, la FIFA est très critiquée, dans les médias, et au niveau politique. Des lois sont en préparation dans un climat où on en entend des vertes et des pas mûres sur l’institution. Par ce geste, il s’agit de montrer que la FIFA n’est pas au-dessus des lois, de marquer un respect pour les autorités. C’est plus facile en prenant le tram à Berne plutôt qu’en se baladant en limousines à Zurich.

Avez-vous aussi négocié votre salaire?

Je vais être transparent: bien sûr que je veux me faire payer. C’est un travail énorme.

Alors combien serez-vous payé?

Il s’agira d’honoraires normaux, basés sur un tarif d’avocat vaudois. Ce n’est pas du tout l’appât du gain qui m’a motivé. Du travail, j’en ai plein les bras.

Pourriez-vous imaginer reconstruire la FIFA de zéro, tout liquider comme le demandent certains?

Ce n’est pas réaliste. Vous devez tenir compte de ce qui existe, des 110?ans d’histoire de l’institution. Et que se passerait-il si la FIFA explosait? Que deviendraient ses avoirs? Selon l’article 86 des statuts, en cas de dissolution, son patrimoine devrait être «remis au tribunal suprême dans lequel se trouve son siège, lequel en assurera la gestion en bon père de famille, jusqu’à la reconstitution de la FIFA». Imaginez la tête des juges du Tribunal fédéral de Mon-Repos… Il faudrait trouver une solution fiduciaire et l’appliquer jusqu’à ce qu’il y ait une nouvelle institution! Cela peut durer 300?ans. C’est irréaliste. Mais ce n’est pas le plus grave.

C’est-à-dire?

Même si vous liquidez tout, les gens continueront à jouer au football. Ils ne vont pas s’arrêter parce que le bâtiment de Zurich est vendu aux enchères. Le football va continuer à vivre, mais il va tomber totalement dans les mains des mafias. Ça, je vous le certifie et c’est effrayant. Le risque, à ce moment-là, ce sera le parieur philippin, kosovar, ou autres. De pseudo-ligues professionnelles seraient créées et ce serait le royaume des combines. J’en suis absolument certain: si la FIFA disparaît, le football est mort.

Quelles ont été les erreurs de Sepp Blatter?

Il y a quelque chose d’injuste dans la manière dont on le traite. Je le dis en toute indépendance. On est en train de le brûler. Il a certes commis des erreurs, mais il a aussi apporté des éléments positifs. Malheureusement, c’est toujours comme ça quand quelqu’un reste trop longtemps, le négatif prend le dessus. Cet homme est injustement traité. Et si l’on parle de corruption… j’ai sur ma table toute la procédure américaine. Dans l’acte d’accusation, il n’y a pas un mot contre lui. Rien. Aujourd’hui, je n’ai pas connaissance de l’amorce d’un indice de corruption de Blatter.

Peut-être juste parce que les Américains n’ont pas encore trouvé?

La question est de savoir s’il y a vraiment quelque chose à trouver. Je n’en sais rien. La procédure américaine, je sais comment ça marche. Celle contre la FIFA ressemble à celle menée contre le CIO en 1998.

Peut-on comparer les deux situations?

Il est intéressant de tirer un parallèle. Du point de vue judiciaire américain, l’affaire du CIO était probablement, au départ, plus grave que l’affaire de la FIFA. Parce que cela concernait des Jeux olympiques aux Etats-Unis. C’était Salt Lake City, c’était la corruption là où elle n’aurait jamais dû exister: dans le cœur de l’Utah, chez les Mormons. Politiquement et judiciairement, c’était un choc. Mais, pour les Etats-Unis, le football, le soccer, n’a pas le même poids que le baseball, le basket ou le football américain. Là-bas, c’est juste un sport ethnique, pour les filles dans les écoles. De plus, l’affaire ne concerne que quelques «gredins», installés au Comité exécutif de la FIFA, qui s’en sont mis plein les poches en marge de compétitions continentales.

Si l’on ne trouve rien de pénal contre Sepp Blatter, n’a-t-il pour autant aucune responsabilité dans la situation actuelle?

Sepp Blatter s’explique toujours en affirmant ne pas pouvoir tout contrôler. C’est vrai: la structure qu’il dirige est handicapée par un dysfonctionnement majeur. Je peux comprendre les critiques affirmant qu’il aurait dû prendre des dispositions. Toutefois, je ne veux pas juger. Je ne sais pas comment, personnellement, je me conduirais si comme président je devais vivre avec 23?personnes sur lesquelles je n’ai aucune autorité et qui ne sont pas responsables vis-à-vis de moi.

Vous faites le parallèle avec l’affaire du CIO, en 1998-1999. Là aussi, vous aviez les Etats-Unis sur le dos?

Le déchaînement politique était terrible à Washington. En 1998, nous passions pour «des salopards d’étrangers qui corrompent les Américains». Mais cette fois-ci, puisque le soccer n’est pas un vrai sport américain, j’ai peine à comprendre – et je ne suis pas le seul – pourquoi le Département de la justice s’agite pareillement, au point que l’attorney général tienne conférence de presse à New York. Des crimes de ce type aux Etats-Unis, il y en a tous les jours!

Lors de la crise du CIO, comment se passaient les auditions?

C’était étonnant. Avant les rencontres, je me souviens que nous discutions tranquillement en buvant un verre avec des politiciens parfois éminents. Puis au moment de passer dans la salle, certains nous avertissaient: «Il faut vous préparer à ce que l’on vous traite très durement.» Une fois en place, on prenait des engueulées épouvantables. Le type charmant quelques minutes auparavant devenait odieux. Puis à la fin, ils nous invitaient à nouveau à prendre un verre. Ils nous expliquaient qu’ils étaient obligés d’être très durs. C’était une question politique et électorale.

Qu’allez-vous proposer comme réforme: raccourcir la durée des mandats, instaurer un âge limite?

Je garde la primeur aux membres de la Commission mais ces thèmes vont être sur la table, c’est sûr. Il faut être réaliste: on ne va pas inventer des choses totalement nouvelles. Dans le monde entier, lorsqu’il y a des crises de gouvernance, on sort les mêmes recettes. Si vous saviez le nombre d’offres de service que je reçois depuis quelques jours! Il y en a plus de 220! Il y a même un avocat des Caraïbes qui m’a proposé son bureau pour me permettre de «travailler agréablement». Incroyable!

Récemment, au CIO, le président Bach a communiqué ce qu’il gagnait. A la FIFA, le salaire des dirigeants reste un secret bien gardé. Allez-vous instaurer la transparence?

Thomas Bach ne reçoit pas de salaire, mais une indemnité annuelle. A la FIFA, le système est différent. Il est admis depuis toujours que les dirigeants qui assument des fonctions importantes touchent des rémunérations que l’on peut assimiler à des salaires. Il y aura certainement une réforme dans ce sens-là. Jusqu’où? Je ne sais pas.

Votre marge de manœuvre est minime. Si vous réformez tout, vous?vous exposez à un refus. Si vous n’amenez rien, vous serez critiqué. Pourquoi prendre ce risque après un parcours glorieux, pourquoi vous exposer ainsi à l’échec, ce que vous n’avez jamais connu?

Il faut bien commencer un jour… Si je réussis, cela me fera très plaisir. Et si ce n’est pas le cas, je le regretterai profondément. Mais la vie d’avocat vous enseigne à être complètement zen. Vous passez votre temps à gagner des dossiers que vous pensiez perdre et à perdre ceux que vous pensiez gagner. Vous êtes préparé moralement. (Le Matin)

Créé: 13.04.2016, 23h06

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29 Commentaires

chris suachat

23.08.2015, 08:38 Heures

Ca l'est deja,le royaume des combines. Répondre


Isabelle Morgado Pittet

23.08.2015, 10:42 Heures

Ca ne manquera pas a tout le monde Répondre



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