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«J'étais sûr qu'ils allaient nous abattre»

Exclusif

Daniela Widmer et David Och ont retrouvé la Suisse en mars dernier, après huit mois et demi de captivité aux mains des talibans. Ils avaient été enlevés au Pakistan le 1er juillet 2011 alors qu’ils rentraient d’Inde.

Par Daniel Glaus. Mis à jour le 05.05.2012

Image: Severin Nowacki

Les deux Suisses à l’aéroport d’Islamabad le 15 mars 2012, au lendemain de leur évasion. (Image: AFP )

Image d’une vidéo montrant Daniela Widmer et David Och aux mains de leurs ravisseurs, publiée le 25 octobre 2011. (Image: AFP )

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Daniela Widmer, David Och, pourquoi êtes-vous allés en vacances au Pakistan?

Daniela Widmer: Nous n’entendions pas y passer des vacances mais traverser le pays aussi vite que possible. Notre but était l’Inde.

David Och: Nous ne pouvions savoir que le risque d’enlèvement était aussi grand. Je n’aurais jamais exposé ma compagne à un tel danger!

L’avertissement du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) est clair: il indique un «danger accru d’enlèvement».

D. O.: Nous avons commis une erreur en traversant ce pays. Mais les autorités pakistanaises nous ont donné le sentiment que notre trajet aller et retour était sûr. Après tout, nous avions un visa. Nous sommes très peinés d’avoir affecté et impliqué tant de gens. Nous demandons pardon pour tous les efforts et le chagrin que nous avons causés. Mais il faut dire aussi que nous avons été victimes d’un crime. Les criminels sont les talibans, pas nous! Et nous avons risqué notre vie pour nous en sortir par nous-mêmes.

Comment s’est déroulé votre enlèvement?

D. O.: Au retour d’Inde, le 1er juillet, nous sommes entrés sous escorte dans la petite ville de Loralai. Un peu plus tard, la jeep de notre escorte a obliqué à droite vers une place de parc et les soldats nous ont salués à grands signes. Nous pensions qu’une autre escorte nous attendait quelques kilomètres plus loin. Cela nous a paru normal parce que, précédemment déjà, le passage de témoin d’une escorte à l’autre n’avait pas été parfait. Nous avons donc poursuivi notre route. J’ai eu un besoin urgent. Daniela voulait manger des mangues et c’est alors qu’elle a vu un véhicule tout-terrain blanc approcher.

D. W.: Je me suis dit: «Oh non! De nouveau des autochtones qui veulent nous poser des questions et admirer notre minibus.»

D. O.: Mais un homme armé d’une kalachnikov était déjà à la portière. Je me suis interposé et il m’a frappé au visage. Il criait: «Dollars, dollars!» J’ai tiré pour une centaine de francs de roupies de ma poche. Il m’a arraché l’argent des mains. Entre-temps, quatre hommes armés de fusils et de pistolets avaient entouré le véhicule. Ils criaient: «Dollars, dollars!»

Vous pensiez qu’on vous détroussait?

D. O.: Exactement. Ils ont alors tiré Daniela hors du bus, je me suis précipité derrière. Le véhicule des ravisseurs était un pick-up. Ils ont forcé Daniela à grimper sur le siège arrière et, depuis la benne, un des hommes a commencé à l’étrangler et à la tirer en arrière. J’ai essayé de la tranquilliser. Le meneur m’appuyait un M16 sur la figure et criait: «I shoot you!» Nous sommes montés dans la benne, ils ont jeté une couverture sur nous, nous ont forcés à nous aplatir en s’agenouillant sur nous et ont démarré en trombe.

Compreniez-vous qu’on vous enlevait?

D. O.: Non. Pire. J’étais sûr qu’ils nous emmenaient dans le désert pour nous abattre. C’est ce que j’ai dit à Daniela. Il faisait chaud, nous étions ligotés. J’ai commencé à faire de l’hyperventilation, Daniela pleurait. Nous nous sommes dit adieu.

Qu’est-ce que vous vous êtes dit?

D. O.: Il était question d’amour. Et du fait que nous voulions rester forts. Daniela a dit aux ravisseurs que nous avions des enfants, qu’ils ne devaient pas nous tuer. L’un d’eux a répondu: «No kill, no kill», mais nous n’y avons pas cru.

Combien de temps êtes-vous restés dans cette benne?

D. O.: Trois ou quatre heures. A un moment donné, ils nous ont donné de l’eau. Quand on s’est arrêtés, le chef nous a donné des vêtements traditionnels. Nous avons demandé s’ils allaient nous tuer. Il a répondu: «Roupies, roupies.» J’ai alors commencé à piger qu’on nous avait enlevés et que, si nous nous comportions bien, nous survivrions peut-être.

D. W.: Ils ne cessaient de répéter: «No problem, no tension!» Que dans quelques jours nous serions libérés en échange de quelques dizaines de milliers de francs.

Comment avez-vous été transférés de Loralai au Waziristan?

D. W.: Il a fallu deux semaines. Pendant la journée, nous dormions dans des bergeries. La nuit, nous traversions des rivières à gué et des marais, nous escaladions des montagnes. Une fois, nous sommes restés dix-sept heures dans la benne.

Qu’avez-vous reçu à manger?

D. O.: Deux œufs durs par jour. Et de l’eau sale, brune.

Avez-vous été souvent malades?

D. W.: David presque tout le temps. Il a eu deux crises de malaria, trois indigestions, des refroidissements, des poussées de fièvre. Il pensait parfois qu’il allait mourir. En été, il faisait 50?degrés. La journée, nous étions assaillis par des centaines de mouches, la nuit par les moustiques. J’ai eu la diarrhée pendant six mois.

Quand avez-vous eu le premier contact avec votre famille?

D. W.: Après deux semaines, lorsque nous sommes arrivés dans les forêts de Shawal, près de la frontière afghane. Nous devions y attendre un taliban venu de Miranshah. C’est là que la première vidéo de nous a été tournée. Nous avons écrit quelques lignes à l’intention de nos parents et indiqué leurs adresses e-mail. Nous n’avons su qu’une fois rentrés à la maison que ces messages avaient été envoyés. Nous avons supplié jour après jour qu’on nous laisse téléphoner. Il a fallu attendre deux mois et demi pour le faire.

Et la peur?

D. O.: Nous avons tôt commencé à élaborer des stratégies, y compris pour contrôler la peur. D’abord, l’hygiène corporelle. Il ne faut pas se négliger, sans quoi on perd le moral. Puis tisser des relations avec les gens. Et nous essayions de rester physiquement en forme. Chaque soir, nous faisions 15 à 30?minutes d’exercice.

Des forêts de Shawal vous avez été transférés à Miranshah, le chef-lieu du Waziristan du Nord. Où vous y a-t-on cachés?

D. W.: En plusieurs lieux. Près du bazar, c’était terrible. Ils nous ont cachés dans une sorte de prison. Comme nous refusions de dormir dans les cellules, nous avons obtenu pour les deux un châssis de lit bancal en bois avec un sommier tressé qui traînait dans la cour intérieure.

Vous avez pu dormir?

D. O.: Les premiers jours, on se réfugie dans le sommeil. En toute occasion, nous nous couchions et nous endormions sur-le-champ. Sans doute le corps se protège-t-il ainsi.

D. W.: Mais plus tard ça ne marchait plus. Nous avions terriblement mal au dos. Il faisait très chaud, jusqu’à 35-40?degrés en pleine nuit. A l’époque, nous avions toujours un gardien à nos pieds qui se faisait relever toutes les trois heures. Dans la première prison, une ferme un peu à l’écart, il n’y avait que quelques minutes d’électricité par jour pendant lesquelles le ventilateur tournait. Nous ne dormions pas. David a bricolé un éventail. Nous restions étendus sur le dos et il nous éventait le visage. Mais sitôt que nous nous assoupissions, l’éventail nous tombait sur la figure et nous étions réveillés. La nuit, des escadrilles de moustiques nous piquaient. Dès que le soleil se levait, des centaines de mouches s’installaient sur le visage, sur tout le corps. Nous étions couverts de boutons de chaleur.

Que faisiez-vous la journée?

D. W.: Les quatre premiers mois, rien. Nous restions assis à fixer la cour. Il n’y avait pas un arbre, pas un mouvement, rien. A côté du bazar, le mur faisait 7?mètres de haut. Un tour de la cour durait 7?secondes. Tous les jours, nous l’avons parcourue en rond pendant deux heures. Pendant des mois nous n’avons pas vu une femme, un enfant, un lever de soleil. Uniquement les quatre gardiens. De vrais malades, comme morts à l’intérieur. Ils portaient une ceinture explosive.

Ils vous menaçaient?

D. W.: L’un d’eux prenait un malin plaisir à nous dire en rigolant: «Nous allons vous couper la tête!»

Avez-vous été battus?

D. W.: Non, je pense qu’ils n’en avaient pas le droit. Toute la journée, ils nettoyaient leurs armes et regardaient sur un lecteur de DVD portable des scènes d’exécution, des attentats suicides et des décapitations. Ils s’extasiaient à l’idée d’être tués par un drone, parce que c’était expéditif et qu’ils connaîtraient le martyre. Dès qu’ils voyaient un animal, ils s’acharnaient sur lui.

A Miranshah, il y a souvent des combats entre l’armée pakistanaise et les talibans. En avez-vous su quelque chose?

D. O.: On entendait tous les jours des fusillades. Des projectiles encore chauds atterrissaient dans notre cour. Dans la nuit du 7 novembre, l’armée a attaqué à l’artillerie lourde les positions des talibans en pleine ville, le sol tremblait. A l’aube sont arrivés des hélicoptères de combat, faisant feu sur des maisons à côté de nous. Puis il y a eu une énorme onde de choc: l’armée avait fait exploser un immeuble. Chez nos gardiens, c’était la panique. L’un d’eux est sorti puis a rapporté deux burqas.

D. W.: Dissimulés sous les burqas et flanqués de nos quatre gardiens, nous avons fui la maison. Un hélicoptère vrombissait à quarante mètres au-dessus de nous. Il canardait au-dessus de nos têtes. Ils nous ont emmenés hors de la ville, à environ 12?kilomètres au sud de Miranshah, jusqu’à la ferme d’un taliban surnommé Lala, ce qui veut dire père. C’est là que nous sommes restés de novembre à mars.

A quoi ressemble cette ferme?

D. O.: Une cour rectangulaire entourée de hauts murs, la maison d’un côté – en fait trois pièces construites contre le mur de pisé. Dans une des pièces vivait Lala; dans celle du milieu sa mère de 55?ans, sa belle-fille et ses six enfants ainsi que son épouse qui a mis au monde son premier enfant en décembre. Et nous dans la troisième. Toute la vie se déroulait dans la cour, les femmes y étaient prisonnières autant que nous.

Comment se passaient les journées?

D. O.: Nous avions deux lits de bois, presque un luxe. C’était l’hiver, nous parvenions à nouveau à dormir. Pour la première fois, nous n’étions pas surveillés 24?heures sur 24. Nous avions notre propre chambre avec un tonneau que nous remplissions au robinet dans la cour. Nous pouvions ainsi nous laver et, plus tard, cuisiner. Au début, nous mangions la même chose que la famille de Lala.

C’est-à-dire?

D. O.: Surtout des galettes sans levain. Et des patates. Cinq à six petites patates cuites à l’eau, additionnées d’huile et de sel, devaient suffire aux cinq adultes et aux six enfants. On rompait la galette en morceaux que l’on trempait dans ce brouet et, avec un peu de chance, on attrapait un bout de patate. Une fois par mois, il y avait du poulet. On nous donnait le cou. Nous avions presque toujours des maux de ventre et de la diarrhée. J’ai perdu 22 kilos.

Aviez-vous faim?

D. W.: Oui.

D. O.: On s’habitue. J’ai mangé tout ce qu’il y avait de nourrissant: du cœur de mouton, des tripes, des morceaux de graisse tirés des culs de mouton.

D. W.: Souvent, je ne mangeais que du pain, presque pas de viande. La préparation était… pendant quatre mois une des femmes n’a pas lavé son bébé ni elle-même. Elle essuyait le derrière du bébé avec les mains puis puisait dans la marmite. Les gamines jouaient dans la poussière avec l’intestin d’une poule abattue, puis l’intestin finissait dans la marmite. J’ai souvent vomi.

Il y avait des toilettes?

D. O.: Non. Notre coin était à côté de la bergerie, dans la cour.

Avez-vous pu parler avec la famille?

D. O.: Nous avons appris 250 à 300 mots pachtounes et pouvions nous faire comprendre de mieux en mieux.

Quels étaient les rapports au sein de la famille?

D. W.: C’est une société patriarcale. Ils sont illettrés et ils n’ont entendu parler, au mieux, que de quatre pays: le Pakistan, l’Afghanistan, les Etats-Unis à cause des drones et l’Inde à cause du cricket.

D. O.: Par Lala nous avons parfois obtenu un journal en anglais. Les femmes et les enfants étaient très intéressés. Quand Lala allait en ville, elles venaient nous voir.

D. W.: Nous leurs montrions les photos du journal que, sinon, les femmes n’ont pas le droit de regarder. Elles ont ainsi vu pour la première fois que Barack Obama était un Noir.

Comment se comportait Lala?

D. W.: Il était très rustique. Il se remplissait la panse à la mosquée. Il disait aussi: «Il est bon de frapper sa femme.» La sienne lui avait coûté 700?francs, disait-il. Si elle l’embêtait, il pouvait l’abattre derrière la cour.

Etait-il violent?

D. O.: Contre nous pas, mais contre sa femme. Quand un jour, par jeu, elle a refusé de lui donner sa clé pour le coffre à habits parce qu’il avait perdu la sienne, il est allé chercher son pistolet pour la descendre. Nous nous sommes interposés, je l’ai retenu et Daniela a étendu la femme à terre. Plus tard, il l’a rossée avec une tuile.

Vous, Daniela, vous a-t-on traitée différemment de David?

D. W.: Les commandants talibans m’ont aussi serré la main. Au début, le supérieur de Lala ne parlait qu’à David mais, avec le temps, je participais aux conversations.

D. O.: Tout autre chose avec les femmes! Quand j’étais malade, elles m’entouraient toutes. Quand Daniela vomissait, ça leur était égal. Quand je traînais le bidon à eau, elles engueulaient Daniela: c’était à elle de le faire.

Que saviez-vous des négociations?

D. W.: Tous les quinze jours arrivait le supérieur de Lala, représentant du vice-commandant taliban Waliur Rehman. Nous ne pouvons indiquer son nom, nous dirons N. Il était plus cultivé que Lala. Il y avait un quart d’heure à la tombée de la nuit où il pouvait débarquer. Pendant 260?jours, nous avons espéré tous les soirs son arrivée.

D. O.: N. nous décrivait l’état des négociations: combien d’argent, combien de prisonniers.

D. W.: Il fallait plusieurs semaines pour une ronde de négociations. C’était horrible! Nous leur disions tous les jours de nous laisser partir. J’ai beaucoup pleuré.

D. O.: Bien que nous espérions toujours la présence de N., c’était aussi un stress quand il arrivait. Il est un des cadres talibans et figure au haut de la liste américaine des personnes à éliminer. Il dormait dans notre chambre près de Lala. Les drones pouvaient à tout moment le canarder!

Les drones sont-ils partout?

D. W.: On les entend toute la journée. Le jour, ils volent haut et font un bruit de tondeuse à gazon. La nuit, ils volent plus bas et grondent davantage.

Avez-vous échafaudé des plans de fuite?

D. O.: Presque en permanence. Notre nouvelle prison, la ferme de Lala à l’extérieur de Miranshah, a été décisive. Lala n’était présent que la nuit pour dormir. A quelques centaines de mètres, il y avait un check-point, Thall Fort. Nous l’avons découvert quand on nous conduisait à Miran-shah pour téléphoner. Nous n’étions pas sûrs à 100% mais des antennes et un drapeau pakistanais constituaient des indices. Nous voyions notre seule issue dans une longue marche à travers les territoires talibans.

Vous pensiez que vous pourriez vous balader comme ça à travers les zones tribales?

D. O.: Bien sûr que non. Ce n’aurait été que la troisième variante. Nous pouvions évaluer où nous étions et estimer la distance. Nous nous sommes minutieusement préparés à la fuite.

Comment vous y êtes-vous pris?

D. W.: La famille de Lala récupérait tout. Dans la chambre, d’innombrables sacs de plastique étaient suspendus au mur de pisé. Il y avait partout des caisses de vêtements venus d’œuvres de bienfaisance et de détritus. Nous y avons trouvé quatre grenades, du cirage brun et noir pour nous grimer, pas mal d’habits, de toiles et de chapeaux pour nous travestir. Dans la cour, nous avons volé une corde. Nous avions un couteau.

D. O.: En dépit de la frugalité des repas, nous faisions des provisions. Des galettes de pain, de petits chocolats qu’on nous avait offerts, un bocal de noix baignant dans du miel. Nous pouvions remplir des bouteilles avec l’eau de notre tonneau. Nous avons confectionné un sac de marin avec des sacs de l’UNHCR. Nous avons même trouvé une lampe de poche et des piles dans tout ce capharnaüm. Si nous trouvions l’occasion de parcourir tout ce trajet, l’idée était de couper les cheveux de Daniela et de les teindre au cirage noir pour qu’elle ait l’air de mon fils. Avec nos provisions, nous aurions pu tenir une dizaine de jours. Mais le plan A était de fuir de nuit vers le check-point.

Comment avez-vous pu quitter la ferme?

D. O.: Il y avait une petite lucarne dans notre porte de bois, à 2,5 mètres de haut. Je pouvais m’y glisser et pousser le loquet de l’extérieur. Il n’y avait pas de cadenas. Grâce à notre tonneau, je pouvais grimper. Daniela me soutenait les pieds et poussait le vantail contre le chambranle pour libérer le loquet.

D. W.: Nous avons testé le truc de nuit et enduit les charnières de graisse à fusil.

D. O.: Quand Lala est rentré le soir et qu’il a fallu le laisser entrer, c’est moi qui m’en suis occupé. J’ai ainsi mieux ressenti comment actionner le portail extérieur aussi silencieusement que possible.

D. W.: Nous voulions veiller à chaque détail, de sorte que nous avons nettoyé la cour. Le soir, chaque fois que nous tournions en rond pendant deux heures nous écartions toutes les occasions de trébucher.

Les experts doutent que vous ayez pu fuir seuls. Les talibans ont-ils favorisé votre fuite dans le cadre d’une négociation puisqu’ils n’avaient pas mis de cadenas?

D. O.: Non. Au fil des mois, strictement rien n’a changé, la porte n’a jamais été munie d’un cadenas parce qu’elle ne permettait pas d’en avoir.

Et personne n’a remarqué vos préparatifs?

D. W.: Je crois que les femmes n’y ont jamais songé. Et la journée, Lala était presque toujours absent.

D. O.: Il représentait quand même un grand danger. Il avait un pistolet, un talkie-walkie et une mobylette. C’est là que j’ai pensé à l’aiguille que j’avais gardée d’un traitement contre la malaria.

Etiez-vous prêts à tuer Lala?

D. W.: Nous nous sommes toujours promis de ne tuer personne.

D. O.: Mais on se disait aussi qu’on ne se laisserait pas prendre. Plutôt mourir en nous battant. Nous avons aussi emporté deux grenades. S’il nous poursuivait, nous les aurions utilisées.

Qu’est-ce qui a décidé votre fuite?

D. W.: Début mars, nous devions communiquer par téléphone en Suisse la revendication de 50 millions de dollars. Immensément plus que ce qui avait été précédemment négocié. Nous savions que personne ne paierait une telle somme. Nous voulions attendre un samedi sans lune, la nuit noire nous protégerait. En plus, le dimanche, il y avait couvre-feu, l’armée dressait une quantité de postes de contrôle afin de sécuriser les routes pour leurs convois de ravitaillement. De sorte que les talibans étaient eux aussi bloqués.

Alors pourquoi avoir tenté le coup dans la nuit de jeudi déjà?

D. W.: La belle-sœur de Lala a annoncé que son frère allait venir quelques jours: nous aurions à nouveau été transférés dans le quartier du bazar. Là, nous aurions été à nouveau étroitement surveillés. Nous craignions que ce ne fût notre dernière opportunité.

Comment se sont passées les dernières heures dans votre chambre?

D. W.: A la lumière de la bougie, nous avons rempli nos sacs, posé un coussin et une veste sur le sol et poussé le tonneau à demi vide par-dessus. Puis nous nous sommes assis sur le lit pour attendre. La lune décroissante allait se lever peu après minuit, nous avions noté son cycle dans notre journal. A 00?h?12, David a regardé sa montre et c’était parti. J’ai apprêté le lit comme si quelqu’un dormait sous la couverture. Il a grimpé sur le tonneau, s’est penché par la lucarne. Dehors, tout était tranquille. J’ai fait trente-cinq pas à travers la cour vers le portail extérieur et j’ai attendu avec les bagages, à peu près 25 kilos.

D. O.: J’ai refermé la porte, je suis allé vers la mobylette et j’ai percé le pneu avant avec l’aiguille. Au second essai, elle s’est pliée. Je l’ai laissée plantée et suis allé au portail. J’ai voulu le refermer depuis l’extérieur, mais ça n’a marché qu’avec un crochet métallique trouvé par terre. Je n’ai réussi qu’à moitié. Comme nous n’avions plus de vision de la cour, il fallait déguerpir. C’est à ce moment-là que le portail s’est rouvert! J’y suis retourné et je l’ai bruyamment repoussé. «Grouille-toi, grouille-toi!» ai-je dit à Daniela. Et nous avons escaladé la colline. Je ne voyais plus Daniela. Tout à coup, j’ai vu le faisceau d’une lampe torche sur moi. J’ai empoigné le couteau… avant de voir que c’était elle. «Eteins la lampe», ai-je murmuré. Elle a rétorqué: «Mais je ne vois rien!» – «Eteins-la!» Nous trébuchions dans les éboulis.

Il a été dit que vous vous étiez perdus.

D. W.: Oui, tout se ressemblait: des collines grises dans la nuit noire.

D. O.: Je voulais aller à gauche, Daniela à droite. Nous sommes allés à gauche et c’était faux. Cela nous a menés à la route qui conduit à Miranshah, par laquelle les talibans pouvaient surgir. Des voitures arrivaient, nous nous sommes cachés dans les buissons.

D. W.: Au sommet d’une petite colline, nous avons pu nous orienter. Nous avons vu le lit asséché de la rivière, c’est dans cette direction que devait se situer le fortin. Nous avons couru.

D. O.: Tout à coup, nous avons vu des projecteurs fouillant les flancs de la colline. Daniela a dit: «Nous sommes sauvés, ce sont les militaires!»

Les militaires vous ont-ils reconnus?

D. O.: Non. Nous avons dû escalader les rochers jusqu’au sommet. C’était très venteux. Nous avons fait des SOS en morse avec la lampe de poche. On s’est retrouvés dans le faisceau d’un projecteur. Comme prévu, nous progressions à genoux en criant: «Don’t shoot! No taliban!» ou «Malgeri», qui signifie ami en pachtoune. Les soldats ne nous reconnaissaient pas. Nous avons essayé de nous faire comprendre. Il a fallu deux heures pour qu’ils nous prennent enfin sous protection. A 7?h, trois hélicoptères de combat et un engin de transport sont arrivés pour nous évacuer. Nous en sommes infiniment reconnaissants à l’armée pakistanaise.

Quand avez-vous pu téléphoner à vos parents?

D. W.: Nous ne sommes arrivés à la résidence de l’ambassadeur que le soir puis nous avons appelé le ministre des Affaires étrangères Didier Burkhalter et nos parents.

D. O.: Nous avons passé la nuit à l’ambassade mais nous n’avons pas bien dormi. Pour Daniela, le bruit de la climatisation dans la chambre évoquait les drones. Entre notre fuite dans la nuit de jeudi et notre arrivée en Suisse samedi après-midi, nous n’avons dormi que trois heures.

Mais ensuite, en Suisse, vous avez dormi longtemps?

D. W.: Non, toujours pas. Chaque fois que j’ai les paupières qui tombent surgit l’angoisse de me réveiller dans une chambre chez les talibans. Je ne supporte pas les hélicoptères, ils m’effraient. Dernièrement, quand nous nous promenions à Berne, des supporters de foot ont allumé un pétard: j’ai hurlé de peur. Nous subissons à coup sûr un certain traumatisme.

Et pour vous, David?

D. O.: Il y a sûrement quelque chose de non résolu. Mes émotions restent assez déconnectées. Je continue à voir notre aventure comme une histoire qui se déroule quelque part au loin. Nous parlons surtout des belles choses et refoulons les mauvaises. Il y a eu des épisodes pénibles que nous n’avons racontés à presque personne jusqu’ici. Sinon on fondrait dans l’émotionnel.? (Le Matin)

Créé: 05.05.2012, 22h33

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