Samedi 10 décembre 2016 | Dernière mise à jour 21:23

Exclusif La nuit où le cambrioleur a agressé sa victime

Ils sont six à être venus de France pour démarrer un trafic de drogue en Suisse et se lancer dans le cambriolage. «Le Matin Dimanche» a pu rencontrer Talel, l’un des coupables, aujourd’hui en prison. Et l’une de ses victimes.

Talel, maintenant en prison.

Talel, maintenant en prison. Image: DR

TYPOLOGIE DES VOLEURS

LES ENTREPRENEURS
Ils ciblent leur butin dans les magasins: lunettes de soleil, airbags, lames de rasoir. Puis passent à l’attaque en visant les bâtiments près des sorties d’autoroute. La marchandise est réacheminée vers les marchés de Serbie ou de Moldavie.

LES LOCAUX 
Ils volent sur un coup de tête. Comme ces mineurs qui, en 2011, ont piqué les caisses des buvettes des clubs de foot aux alentours de Neuchâtel. Plus de dégâts matériels que de butin. Il y a aussi les toxicomanes, qui volent des portables ou des porte-monnaie.

LES RAPETOU
Ils visent les coffres-forts, qu’ils ouvrent sur place avec une meuleuse ou les emportent avec un chariot élévateur. Venant du Kosovo ou de la Serbie, ces hommes ont souvent une épouse qui travaille en Suisse.

LES MAFIEUX 
Les bandes venant d’Ukraine ou de Géorgie sont souvent liées au crime organisé. Les cambrioleurs observent leur cible en courant dans le quartier en habit de jogging ou en sonnant aux portes. Si l’un des membres est arrêté et ne trahit pas son clan, sa famille perçoit une rente.

LES EXPERTS 
Minutieux, ils savent ouvrir une fenêtre avec une «chignole», en perçant un trou près de la poignée. Ou en arrachant le cylindre de la serrure. Ils visent l’or et les liquidités, parfois les cartes bancaires. Ils sont Géorgiens ou Moldaves mais se font passer pour des Bulgares ou des Lituaniens afin d’entrer en Europe sans visa.

LES FILLES
Elles ont moins de 16 ans, sont des Roms originaires des Balkans, vivent en France ou en Italie. Elles se déplacent à pied et ouvrent les appartements avec un tournevis. Pour échapper aux contrôles, elles cachent parfois les bijoux dans leur sexe. Si elles ne sont pas rentrées le soir, leurs parents mandatent un avocat qui appelle la police pour avoir des nouvelles.

LES BRAQUEURS
Ils brisent la vitrine des bijouteries en projetant dedans une masse ou un container à l’aide d’une voiture.

LES DÉBUTANTS
Nouveaux venus en Suisse, débarqués après le Printemps arabe, ils se sont longtemps contentés de vol à la tire et à l’étalage. Mais désormais ils se mettent aussi au cambriolage, surtout d’objets dans les voitures. 

Le cambrioleur

Talel A., 25 ans, purge sa peine à la prison de Lenzbourg, en Argovie. Ce citoyen français, né de parents tunisiens, a multiplié les cambriolages en Suisse. Mais, en voyant ses acolytes frapper l’une de leurs victimes, il estime que cela va trop loin et quitte la bande de voyous. Peu de temps après, il est arrêté. (Image: DR)

La victime

Serhiy Lahodovets, ouvrier dans une entreprise suisse, s’est fait agresser chez lui par la bande de Talel A. Depuis, cet Ukrainien a repris les entraînements de karaté et y emmène aussi ses deux fils.
Il garde le sourire, mais dit n’avoir «pas eu de chance». (Image: Michele Limina)

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Il est 3?heures du matin quand Serhiy Lahodovets se réveille en sursaut. Cet Ukrainien, ouvrier dans une entreprise suisse, entend des bruits de pas de plus en plus proches. Encore brumeux, il frotte ses grands yeux bleus, se lève et enfile son pantalon. A peine a-t-il ouvert la porte de sa chambre qu’il est aveuglé par la lumière d’une lampe torche. Un groupe d’hommes, aux visages cachés par des masques noirs, lui hurlent dessus, dans une langue qu’il ne connaît pas. La surprise empêche Serhiy de se défendre: ses agresseurs se ruent sur lui et le ligotent pour mieux le dépouiller.

Près de trois ans plus tard, ce père de famille se souvient sans trembler de cette nuit cauchemardesque. Les six coupables ont été condamnés en mars dernier par un tribunal de Bülach, près de Zurich. Le procureur général a fait parvenir 25 classeurs entiers au tribunal. L’enquête a duré un an et demi et le dossier final fait 53?pages.

Mais des affaires comme celles-ci, les policiers suisses en voient tous les jours. L’Office fédéral de la statistique a recensé 213?173 cambriolages en 2011, soit près de 600 par jour. Et la tendance est à l’augmentation, comme le montrent les chiffres fournis par l’Association sSuisse d’assurances au «Matin Dimanche» (voir graphique ci-dessous). A Genève, les gardes-frontière ont découvert 31 cas de marchandises volées depuis début 2012 – presque le double de l’année passée.

«Le Matin Dimanche» a pu rencontrer l’un de ces cambrioleurs qui ont violenté Lahodovets une nuit de novembre. Son nom? Talel A. Son histoire, banale, est celle d’un groupe de jeunes qui commencent par chaparder une pomme et finissent derrière les barreaux. L’histoire d’une course folle, des banlieues de Nice aux quartiers zurichois, qui a mené ce Français tout droit à la prison de Lenzbourg.

Premier vol à 13?ans

Sa carrière de voleur a commencé dans la cité de L’Ariane, près de Nice. Agé d’à peine 13?ans, le petit Talel s’éclipse du domicile familial la nuit, rencontre des copains et vole son premier scooter. «Rien de plus simple, raconte-t-il, assis dans la salle des visites de la prison. Il faut juste sortir le bon câble, appuyer sur le kick et voilà!» Avec l’argent, il s’achète des Nike et un ensemble Lacoste. Après le lycée, il se met à chercher du travail, en vain. Il passe quelque temps dans l’armée puis quitte le Sud pour l’Alsace en s’installant à Saint-Louis, près de Bâle. Il déniche finalement une place au service bagages de l’aéroport de Mulhouse, pour 1300 euros par mois.

C’est là que tout bascule: il est arrêté en Suisse début 2008 et soupçonné de vol à main armée. L’enquête conclura qu’il a été accusé à tort, mais il a perdu son emploi. Par contre, quand on l’arrête une seconde fois en 2008, le vol et le recel sont tous deux prouvés par la justice suisse. Il est renvoyé en avion vers Paris et tombe sous le coup d’une interdiction de séjour en Suisse – dont il dira plus tard ne pas avoir eu connaissance.

Il semble que, depuis 2007 déjà, germait dans son esprit le «business model» de ses futurs méfaits: piller des plantations illégales de cannabis pour se faire de l’argent. L’idée lui semble brillante, car qui va se plaindre à la police d’un tel cambriolage? Lorsqu’il revient à Zurich en toute illégalité, à l’été 2009, il a 22?ans. Là, il entre en contact avec un groupe de Français originaires d’Afrique du Nord. Certains ont un permis de séjour en Suisse, d’autres, comme lui, sont clandestins. L’avocat de Talel dira aux juges, pendant son procès: «Ils étaient tous dangereusement persuadés que les autres étaient les seuls responsables de leur misère.»

Un mode opératoire très travaillé

L’idée de Talel, voler des cultures de chanvre sous serre, plaît au leader de la bande, F. D., aujourd’hui âgé de 36?ans. Celui-ci a déjà subtilisé des plantations de marijuana. Il a l’habitude de boire plusieurs bouteilles de vin rouge lors de leurs sorties. Ils décident alors de leur mode opératoire: devant les jardineries qu’ils surveillent, ils repèrent un client qui a acheté tout le matériel pour cultiver de la marijuana. Puis ils le prennent en filature jusqu’à son domicile, ou installent sur sa voiture un appareil de géolocalisation. La nuit, ils forcent la porte de son domicile. Si les plantations sont encore trop petites, ils en notent la hauteur et calculent la meilleure période pour les dérober.

La belle vie à Zurich

Toutefois, mentionne l’acte d’accusation, le groupe ne vole que trois récoltes entre l’été 2009 et leur arrestation, en mai 2010. C’est pourquoi ils se mettent à ratisser plus large afin de grossir leurs gains. Ils prennent à leurs victimes bijoux, argent liquide, outils, et même des couteaux à pizza. Le magot est revendu. Certains objets referont surface bien plus tard à Hongkong.

Talel l’assure: il ne s’est jamais impliqué dans autre chose que les plantations de chanvre. «Piquer des bijoux en or, que quelqu’un a peut-être hérités de sa grand-mère, c’est indigne.» Mais comment a-t-il pu vivre avec d’aussi maigres bénéfices? Car, à Zurich, le Français mène la belle vie. Il déniche par le biais d’un ami un appartement qu’il loue 1800?francs par mois et où s’installe sa petite amie suisse. Quant à sa maîtresse brésilienne, il la couvre de cadeaux: des chaussures, une Rolex, des parfums… Comment a-t-il pu se le permettre? Le détenu de 25?ans, dont le T-shirt blanc ajusté dévoile un corps très musclé, sourit d’un air gêné: «Ça, je ne peux pas vous le dire.»

Tabassé et menacé

Mais le business devenait «trop stressant». Alors il a voulu arrêter. «Nous n’avons jamais voulu blesser quelqu’un!» insiste-t-il. Mais cela a pourtant fini par arriver. Le 12 novembre 2009, dans l’après-midi, la bande fait le guet devant une jardinerie de Mönchaltdorf, près de Zurich. Ils voient un homme qui charge de la terre spéciale et des outils. La voiture vient d’une ferme à champignons qui se trouve à dix minutes. Ils s’y rendent le 14, dans la nuit, munis d’un pied-de-biche.

Il est à peine plus de 3?heures quand Serhiy Lahodovets se réveille. En attendant sa famille, qui doit venir d’Ukraine pour le rejoindre deux mois plus tard, il vit dans un petit appartement aménagé au cœur de la zone industrielle. «Où est l’herbe?» hurlent les voleurs. Il n’en sait rien. Alors deux des malfrats l’assaillent, le tournent sur le ventre, lui bloquent les bras dans le dos, lui attachent les poignets avec des chaussettes et des T-shirts. Un troisième lui lie les pieds. «Où est l’herbe? Où est l’argent?» Pendant vingt minutes, ils le frappent au visage, lui infligeant contusions et bleus. L’un des hommes masqués le menace en agitant un tournevis devant ses yeux. Talel, lui, n’a pas participé à ce tabassage en règle. Il a tenté de calmer ses partenaires – Lahodovets l’a d’ailleurs confirmé par la suite.

Au bout de trente minutes, les voleurs repartent avec la télévision et le porte-monnaie de leur victime. Selon Talel, l’herbe n’était pas encore mûre. A 5?h?10, la police arrive. Pendant plusieurs semaines, l’Ukrainien reste sous le choc, le sommeil perturbé.

Surveillé par la police

Aujourd’hui, il vit en Suisse avec sa femme et ses deux fils. Après son agression, il a recommencé à suivre des cours de karaté. «Je fais cela pour mes fils. Je veux qu’ils voient que l’on peut se défendre.» Dans un sourire, il souffle: «Je m’estime chanceux.» Talel a quitté le groupe trois mois après le raid contre le travailleur ukrainien. Mais, à ce moment-là, il est déjà sous surveillance. Depuis fin 2009, le commandant de la police zurichoise mène l’action «Kulti» contre la bande, après avoir reçu une lettre anonyme de dénonciation.

Sa dernière nuit en liberté, Talel l’a passée à faire la fête pour l’anniversaire d’un ami. Vers 4?heures du matin, ce 3 mai 2010, le jeune homme rentre chez lui. Deux heures plus tard, la police sonne à sa porte. Talel pense à sauter du premier étage et à s’enfuir avec sa moto Enduro. Mais la maison est cernée.

Dans le parloir de la prison de Lenzbourg, Talel assure qu’il veut s’améliorer. La durée de sa peine n’est pas encore très claire. A Saint-Louis, en Alsace, son frère est le gérant d’une entreprise de métallurgie. «Si Talel retrouve le droit chemin, il est le bienvenu dans mon entreprise», dit ce jeune homme de 22?ans. Après la mort de leur père, c’est Talel qui l’a élevé. «Je serai toujours là pour lui et je lui dois le respect.» (Le Matin)

(Créé: 15.07.2012, 09h35)

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