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«Les trois fillettes du car accidenté étaient tatouées de fractures»

Drame

Le Service des soins intensifs médico-chirurgicaux de pédiatrie du CHUV a accueilli trois victimes de l’accident de car de Sierre. Pour une semaine folle où les problèmes de soins se mêlaient au souci d’identification des fillettes.

Par Ariane Dayer. Mis à jour le 31.03.2012 19 Commentaires
De g. à dr.: Marie-Christine Maître, infirmière-cheffe, Jacques Cotting, chef du service, Marie-Hélène Perez, médecin associé.

De g. à dr.: Marie-Christine Maître, infirmière-cheffe, Jacques Cotting, chef du service, Marie-Hélène Perez, médecin associé.
Image: Le Matin

Il est 22?heures ce mardi soir au Service des soins intensifs médico-chirurgicaux de pédiatrie du CHUV. Dix personnes s’affairent autour du corps d’un petit garçon tombé du 3e?étage. L’enfant sort du bloc opératoire, il va mal, il est en train de décéder. Sa mère, à ses côtés, se met à prier en congolais. Marie-Hélène Perez, médecin associé, reçoit un appel: «Il y a eu un accident de car à Sierre, avec 50 enfants accidentés qui ont de 8 à 12?ans, combien as-tu de places?» Stupéfaction: «Là, je me suis demandé où était la caméra, raconte le médecin. Je n’arrivais pas à y croire.» Il va falloir pourtant, et vite. Les 12 lits du service sont occupés, il faut immédiatement dégager de la place. Transférer ailleurs les cas qui peuvent l’être, ceux qui «ne sont pas intubés». Une sorte de chaîne de dominos à organiser, ceux qui font de la place doivent en trouver ailleurs pour leurs malades, dans les étages, à l’Hôpital de l’Enfance, tout le monde est mobilisé. Comme un fait exprès, il y a un arrêt informatique programmé cette nuit-là, ça ne facilite rien.

L’attente

L’attente commence, «surréaliste», comme s’en souvient le Dr Perez qui reçoit les informations du Valais par téléphone, petit à petit. On lui parle d’abord de 15 enfants incarcérés, mutilés, avec des lésions très graves, de deux morts, d’une dizaine de blessés, de deux transferts déjà effectués sur l’Inselspital. A minuit, elle rappelle. Et apprend effarée qu’il y a 22 enfants et 6 adultes morts. A 2?heures du matin, toujours personne, elle enfile sa veste pour partir se reposer quelques heures. Mais l’enlève aussitôt: une première fillette est annoncée, qui arrive à 3?heures. La seconde suivra à 5?heures du matin, la troisième vers 10?heures. Toutes sont dans des états très graves, le corps brisé à de multiples endroits, des troubles neurologiques, des traumatismes crâniens, abdominaux, thoraciques. Une infirmière du service résume: «Elles étaient tatouées de fractures.» Allusion aussi au fait que les fillettes sont arrivées avec les indications cliniques inscrites au gros marqueur sur le torse, ce qui les rend encore plus impressionnantes. Une technique utilisée en cas de crise ou de guerre. On fait bien sûr toutes les investigations pour déterminer leur état clinique. Jacques Cotting, le chef du service, précise: «Dans la cohue du moment, on n’avait pas pu nous dire dans quel état de conscience elles avaient été trouvées, ce qui compliquait le travail. Dans les cas de traumatismes crâniens, les 48 premières heures sont très délicates, on ne peut pas prédire ce qui va arriver.» L’une des trois fillettes doit être immobilisée, la moelle semble touchée, il faut l’opérer rapidement.

L’identification

Dès le petit matin, la situation se complique à cause de la pression extérieure. Le service apprend que l’Etat belge fait venir les parents en avion. Ils sont au courant que certains survivants sont au CHUV. Mieux vaut éviter que le car qui les amène en Valais ne s’y arrête. Parce qu’une donnée, évidente mais effrayante, multiplie la portée dramatique de l’affaire: certains enfants ne sont pas identifiés. On connaît le nom des rescapés qui peuvent parler, mais l’identification n’a pas encore pu être faite entre les morts et les blessés graves. Les parents espèrent tous que leur enfant est parmi les seconds bien sûr. Commence alors un travail, long, fastidieux, traumatisant. L’ambassade de Belgique a transmis des clichés et l’infirmière- cheffe de service, Marie-Christine Maître, se donne du mal avec son équipe pour tenter de repérer un trait, une forme d’œil, une tache de rousseur: «Encore maintenant, quand je ferme les yeux, je revois ces images, je n’arrive pas à les oublier.»

Le service prend en photo les 3 fillettes et les envoie au lieu où les parents sont réunis, en Valais. Ça reste difficile. Il faut donc en venir à une étape que les membres du service n’oublieront jamais: ils sont devant les lits des fillettes, accompagnés d’un pédiatre flamand, un téléphone sur l’oreille. A l’autre bout, un traducteur est au milieu des familles, les écoute une à une et transmet les particularités: «Ma fille a une cicatrice là, elle a des boucles d’oreilles, elle se peint les ongles, etc.» On vérifie. Jacques Cotting se souviendra longtemps de son sentiment lorsque la description ne colle pas, en entendant le «nee» que le traducteur transmet aux parents: «On les imaginait là-bas, c’était affreux.» Marie-Hélène Perez confirme: «Leur dire non revenait à leur annoncer que leur enfant était décédé. C’était horrible. J’aurais voulu mourir plutôt que de dire ça.» La deuxième enfant finit par être identifiée, pour la troisième on n’est pas sûr. Il va falloir, scène incroyable, faire entrer les parents dans la chambre pour reconnaître la fillette, sans certitude de ne pas se tromper. «Je les ai retrouvés vers minuit, figés dans le corridor», raconte le Dr?Perez: «Je leur ai pris les mains en disant: «Allez, on va la voir.» Devant le lit, la mère a lâché: «C’est la mienne.» Un moment inimaginable.» Marie-Christine Maître confirme: «Tous les soignants étaient soulagés, ils pouvaient enfin les appeler par leur prénom.»

Suivent alors les jours de soins. Dans une ambiance jamais connue. Pour tenir à distance les journalistes et les curieux, on a placé un Securitas devant la porte. A qui les infirmières proposent tellement de sirop qu’il doit en être saoulé aujourd’hui. Pendant plusieurs jours, il faut rester en état d’alerte: d’autres rescapés de l’accident de car peuvent être amenés si leur santé l’exige. On a dégagé une salle d’isolement pour les parents, heureusement très solidaires entre eux. Une psychologue de l’armée belge reste constamment à leurs côtés. Le personnel de l’ambassade est aussi de la partie. Sans compter l’assureur avec qui le docteur Cotting passe des heures au téléphone puisqu’il fait le relais avec le Ministère belge des affaires étrangères et celui de la défense: «Il y avait aussi, dans cette affaire, une relation d’Etat à Etat. D’ailleurs, quand les Belges nous ont remerciés, ils ont félicité «la Suisse».

Le réveil

Médicalement, les choses tournent mieux que prévu. Le mardi suivant, deux fillettes se réveillent du coma sans trop de complication. Et l’enfant la plus atteinte peut bouger des doigts et des orteils. Le 22 mars, elles sont donc rapatriées dans leur pays, elles sont aujourd’hui aux soins intensifs de l’Hôpital de Louvain. A Lausanne, le départ reste émouvant pour toute l’équipe. Le docteur Cotting admet: «Franchement? Au bout de ces huit jours, on était complètement nase. Toute cette semaine, nous avions la tragédie des 22 enfants morts en toile de fond, on ne pouvait pas l’oublier.» Pudique, il se contente d’avouer: «Je me suis senti assez… poursuivi. Mais il ne faut pas se laisser submerger sinon on n’est plus aidant.»

Le débriefing

Par son ampleur et son écho international, l’affaire de l’accident de car est si énorme et si bouleversante qu’elle a exigé le maximum de ce service pourtant rodé aux émotions les plus extrêmes. L’équipe de près de 80?personnes en voit toute l’année de toutes les couleurs, mais cela reste la plupart du temps entre les murs de l’hôpital. On s’appuie, on s’entraide, mais on sait aussi qu’il y a des moments où il s’agit de se débrouiller seul pour évacuer les images. On pleure parfois dans la voiture en rentrant, ou assis dans son salon quand le corps se relâche. Et puis, tous les lundis, l’équipe participe au «tea meeting», le débriefing hebdomadaire. Forcément, celui de cette semaine – auquel «Le Matin Dimanche» a été autorisé à assister – était tout entier consacré à ces jours de folie. Près de 25?personnes assises en rond près de la fontaine à eau, un aumônier pour les encourager à parler, et une solennité toute particulière. Une vérité aussi. Parce que la parole se libère, le dialogue fuse. L’équipe veut revenir sur plusieurs choses. D’abord, le petit garçon du début, dont le décès n’a pas pu être «digéré» parce qu’il fallait préparer l’accueil des rescapés du car. «Vivre ce décès en parallèle à la réanimation des suivants, c’est peut-être ce qui m’a le plus marquée, choquée même», témoigne une infirmière. Relayée par une collègue: «Pour moi aussi, ça a été difficile. D’ailleurs c’était important de rassurer les parents des autres enfants. Il fallait leur dire qu’on ne relâchait pas le reste de notre travail, qu’on s’occupait d’eux.» «Oui, enchaîne une autre. Pourquoi tant d’attention des médias pour certains enfants alors qu’ils sont tous importants. Comme la petite S. qui est là depuis deux mois, ou B. dont on s’occupe depuis plus d’un an?»

Plus largement, l’équipe se félicite de l’aide apportée par tout le reste de l’hôpital, qui exprimait une vraie solidarité. Une collègue s’étonne de l’aide psychologique soudaine qu’on était prêt à leur apporter: «On nous a envoyé des psys, comme si le monde découvrait soudain qu’on fait un métier difficile!» «C’est vrai, relaie une autre. Quand on reçoit un enfant gravement brûlé, on n’en fait pas tout un plat.» Marie-Christine Maître précise que l’aide psychologique supplémentaire avait aussi été prévue pour le soutien des familles qui auraient pu s’arrêter au CHUV en arrivant de Belgique. Et Marie-Hélène Perez souligne: «En même temps, êtes-vous certains que vous aimeriez qu’on se mêle davantage de votre travail, ou faire la une de 24?heures tous les jours?» Un infirmier à la gouaille de titi rétorque en souriant: «Si ça permet d’avoir plus de personnel, pourquoi pas?»

La médiatisation

Côté gestion des émotions, l’affaire du car a amené une difficulté supplémentaire, l’impossibilité de faire la coupure en quittant les murs, de laisser «le sac à dos derrière soi». Une physiothérapeute témoigne: «Généralement, quand je sors du boulot, je coupe. Là, les images étaient partout, dans les journaux, à la TV, les gens ne parlaient que de ça, c’était plus difficile de tenir.» Un collègue renchérit: «J’ai eu plus d’émotion en regardant les images du car à la TV qu’en m’occupant de ma petite patiente belge, pour laquelle je savais ce qu’il fallait faire.» Deux jours après l’accident, une partie de l’équipe avait prévu une sortie en refuge. La TV était allumée sur le téléjournal, un silence religieux a plombé la salle pendant un quart d’heure: «On ne peut pas dire que ça nous ait beaucoup changé les idées.»

Pour clore le débriefing, l’aumônier tente d’exprimer son admiration et dit merci. On sent l’équipe gênée, encombrée par ces mots. Ils ne veulent pas de reconnaissance. Ce qu’ils viennent d’accomplir est leur quotidien. En témoigne la grosse barre stabilobossée en orange sur le mur, qui recense la charge de travail constante. Un graphique bien froid pour un travail très chaud. Cette équipe-là sait soigner, elle sait rire, elle sait aimer. (Le Matin)

Créé: 31.03.2012, 22h50

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19 Commentaires

Michel Cattin

31.03.2012, 23:04 Heures
Signaler un abus 42 Recommandation 0

Rien à ajouter, si ce n'est un grand coup de chapeau à ces pros des soins intensifs, qq soit l'hôpital ou ils oeuvrent. Merci. Répondre


Ange et Démon

01.04.2012, 08:17 Heures
Signaler un abus 25 Recommandation 0

Un grand coup de chapeau A TOUS LES INTERVENANTS...Policiers, Pompiers, Secouristes, Bénévoles, Service des Hôpitaux etc... Car il ne faut pas oublier qu'il va leur rester à vie des immages terribles. Répondre



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