Vendredi 26 mai 2017 | Dernière mise à jour 02:37

Reportage Retour sur la funeste épopée de Youssouf Diakite

Il voulait traverser illégalement la Suisse pour rejoindre sa famille à Paris, mais le jeune Malien est mort brûlé le 27 février sur le toit d’un train au Tessin.

Marko Miladinovic

(Image: Anna Allenbach/LMS)

Témoignage

Le 27 février dernier, Marko Miladinovic (28 ans) est monté dans le train à Chiasso. Comme bien souvent, cet artiste tessinois avait prévu de se rendre chez sa petite amie à Mendrisio. Un trajet banal d’une petite dizaine de minutes. Pourtant, il n’est pas près d’oublier ce qu’il a vu, et entendu, ce soir-là. Récit:

«Je n’ai rien remarqué de particulier jusqu’à Balerna. Le train s’est alors arrêté comme d’habitude. Juste avant qu’il ne reparte pour Mendrisio, une fille a couru vers l’avant du train. Elle a crié plusieurs fois au conducteur: «Au feu, au feu!

«Mon corps était paralysé»

» Le train était en train de redémarrer, mais il s’est immédiatement arrêté. J’ai alors appelé un ami journaliste. Je lui ai dit que mon train était en feu et que je pourrais lui envoyer des photos.

» Je suis alors sorti et j’ai marché en direction des flammes. Le feu avait pris entre deux wagons, sur la partie en «accordéon». J’ai pris des photos et je les ai envoyées à mon ami journaliste. Un employé des CFF nous a alors demandé de rentrer dans le train, mais les passagers sortaient les uns après les autres.

» La police et les secours sont arrivés sur place. J’étais au téléphone avec la rédaction du journal. C’est alors que j’ai compris que c’était un homme en feu que j’avais photographié. Mes jambes ont commencé à trembler. Mon corps était comme paralysé.

» Après une attente d’un quart d’heure environ, les CFF nous ont demandé de changer de voie et d’attendre le train suivant. Un groupe de passagers s’était formé sur le quai. Ils parlaient des conditions d’accueil des requérants d’asile en Suisse. » J’ai entendu quelqu’un se plaindre: «C’est pas possible. Ce train à chaque fois est en retard.» À ce moment-là, il était impossible d’ignorer qu’un garçon était mort juste au-dessus de nous.

» Le Regio suivant devait arriver une demi-heure plus tard. J’avais les larmes aux yeux, j’étais désespéré. Je me suis assis sur les marches devant le petit bureau sur le quai, sans me rendre compte que j’étais juste devant le wagon où se trouvait le corps encore fumant du jeune homme.

«Propos abjects»

» Des employés des CFF préparaient de très longues piques pour le décrocher. À ma droite, j’ai entendu un garçon dire à d’autres passagers: «Si je me fais attraper sans billet, je me reçois une amende et je dois payer cher. Eux par contre, ils les laissent toujours filer.» Dans la discussion, d’autres propos abjects ont suivi.

» J’étais hors de moi. J’ai foncé vers eux et je leur ai dit d’ouvrir les yeux. S’ils voulaient se confronter à quelque chose, il y avait le corps calciné d’un garçon de leur âge à quelques mètres à peine.

» Je suis alors parti. J’ai quitté la gare pour prendre un bus à Balerna et rejoindre ma petite amie.»

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Un anonyme a déposé un texte sur la tombe de Youssouf Diakite, au cimetière de Balerna. «Je sentais que je devais venir ici aujourd’hui pour prier, pour me rapprocher, mais aussi réveiller nos consciences face à ce qui est arrivé, afin que cela ne se reproduise plus.» Ces mots, ce sont ceux du pape François lors d’une prière à Lampedusa (Sicile) en juillet 2013. Il évoquait alors la disparition en mer de dizaines de migrants. Autre lieu, autre date, même tragédie.

Rapatriement impossible

Youssouf Diakite espérait rejoindre sa famille à Paris. Le jeune Malien de 20 ans avait déjà tenté de franchir la frontière vers la France, sur la Côte d’Azur. Sans succès. Il est mort foudroyé sur le toit d’un train régional des CFF le 27 février dernier. Plusieurs pots de fleurs colorées garnissent la tombe. Le vent en a renversé les plus petits. La terre est encore apparente. Les années de naissance et de mort du jeune homme accompagnent sobrement son nom sur une stèle de marbre à peine plus grande qu’une feuille A4.

L’enterrement s’est déroulé, selon les rites musulmans, le 11 avril dernier au cimetière communal. Soit 43 jours après le drame. En ce début d’après-midi, une cinquantaine de personnes étaient présentes, dont trois membres de la famille venus de France. Ses proches n’ayant pas les moyens de rapatrier son corps, c’est la commune qui a pris à sa charge les frais funéraires. Rien ne destinait ce gamin de Kayes, dans l’ouest du Mali, à reposer dans ce village tessinois, à 4000 kilomètres de son pays natal.

Youssouf Diakite n’était pas connu dans la région. Il n’a apparemment jamais séjourné à Côme (I), où sont bloqués une centaine de migrants. Le Malien est arrivé dans cette ville lombarde avec le train en provenance de Milan. Il n’y est descendu que pour remonter sur le toit et ainsi éviter les gardes-frontière suisses à l’arrêt suivant, Chiasso. Plusieurs témoins ont évoqué une torche vivante (voir ci-contre). Il a pris feu juste après le tunnel du Monte Olimpino (TI). À cet endroit-là, la puissance du voltage change lors de l’entrée en Suisse, provoquant une décharge fatale. Il n’avait aucune chance.

Le corps était méconnaissable. C’est grâce aux empreintes digitales que la police cantonale a pu identifier le cadavre. Youssouf Diakite avait en effet déposé une demande d’asile en Italie. Requête qui implique obligatoirement la prise d’empreintes. Après le drame, les informations n’ont filtré qu’au compte-gouttes. Les médias tessinois et italiens ont simplement évoqué, dans un premier temps, un «Africain d’une vingtaine d’années». Avant de préciser sa nationalité malienne quelques jours plus tard.

«N’oublions pas»

Cette discrétion relative est-elle liée au secret de l’enquête ou à un désintérêt public dû au statut de la victime?

Un groupe d’habitants de Balerna penche pour la deuxième option. Ils ont créé l’association «Non dimentichiamo» («n’oublions pas» en italien), réunissant des citoyens de tous les âges et de tous les milieux sociaux. «Personne n’en a parlé parce que c’est un migrant, un pauvre diable», regrette Tiziana. La Tessinoise rappelle alors le cas du Camerounais grièvement blessé dans les mêmes circonstances à Chiasso, trois semaines après la mort de Youssouf. «On sait juste qu’il est hors de danger et hospitalisé à Zurich. C’est tout. Qui est-il? Dans quel état est-il réellement?»

En plus d’une bannière à la gare Balerna (ci-dessous) et de diverses actions commémoratives, le groupe avait envoyé un communiqué aux journaux tessinois. «Nous ne pourrons jamais oublier le 27 février 2017. C’est une question de dignité humaine et de responsabilité individuelle. Ce n’est pas le premier et, si nous ne faisons rien, ce ne sera pas le dernier. Il est mort à l’endroit même où nous vivons aujourd’hui, nous tous. Les morts doivent-ils s’accumuler devant nos portes pour que nous changions de comportement?» (Le Matin)

Créé: 01.05.2017, 09h49


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