ACCUEIL 23.11.2014 Mis à jour à 10h32

Si ça passe, la PME Reitzel licenciera

Salaire minimum

La société familiale d’Aigle (VD) a calculé ce que lui coûterait un oui à l’initiative. Beaucoup trop pour continuer à fabriquer certains produits en Suisse.

Par Laure Lugon Zugravu. Mis à jour le 17.03.2014 221 Commentaires
La société de Bernard Poupon, administrateur-délégué de Hugo Reitzel, emploie 110 personnes dans son entreprise d’Aigle,
dont 18 gagnent moins de 4000 fr.

La société de Bernard Poupon, administrateur-délégué de Hugo Reitzel, emploie 110 personnes dans son entreprise d’Aigle, dont 18 gagnent moins de 4000 fr.
Image: Jean-Guy Python

Le salaire minimum menace-t-il les petites entreprises?

Le cornichon vaudois, bientôt un luxe

Croquer des cornichons vaudois avec un raclette valaisan. Ça deviendra peut-être, bientôt, un luxe inaccessible. C’est le paradoxe que nous fait courir l’initiative pour le salaire minimum. Lancée par la gauche et les syndicats, elle promet un SMIC à la suisse, fixé à 4000 francs, si le 18 mai le oui l’emporte.

Tuer les bas salaires, noble cause. Et pourtant. La Suisse compte encore beaucoup de personnes non qualifiées, qui trouvent de l’embauche dans le secteur secondaire, de l’agroalimentaire à la mécanique de précision. A Aigle, par exemple, depuis plus de cent ans, l’entreprise Hugo Reitzel met en conserve les cornichons. Elle aurait pu partir, elle est restée. Ses patrons n’ont ni l’arrogance ni les bonus de leurs pairs d’UBS et de Novartis. Mais elle ne pourra pas augmenter les salaires de ses employés sans qualifications. Parce que ses marges sont faibles et la concurrence, féroce. Que la vox populi l’y contraigne, et elle devra licencier.

Hugo Reitzel, en osant la transparence, risque les foudres d’une gauche bien-pensante et utopiste. Mais son problème est emblématique de celui de nombreuses PME suisses qui bossent en silence et se battent pour survivre.

L’ignorer, c’est risquer de se réveiller demain dans un ghetto de l’industrie du luxe et des services, eux qui n’ont pas besoin d’ouvriers non qualifiés pour gagner des milliards. Une Suisse qui ne fabriquera plus rien de tangible et de consommable, qui ne conservera plus de ses modestes industriels que la mémoire. Vu sous cet angle, le luxe d’une Rolex est moins manifeste que celui d’un cornichon vaudois.

(Image: Wauters)

Mini-bio

1954
Naissance de Bernard Poupon en France.

1978
Après des études en sciences politiques à Paris, il rejoint la société Unilever.

1986
Entre chez Hugo Reitzel, dont la famille est liée à la sienne (moutardes Grey Poupon).

1990
Reitzel prend des parts en Turquie dans la société Zey-Tur-San.

2005
Reitzel crée une filiale en Inde, qui l’approvisionne en cornichons durant l’hiver.

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Jamais encore la moutarde ne lui était montée au nez. Normal: le petit-fils de Hugo Reitzel est tombé dans les moutardiers et les fûts de vinaigre quand il était petit. Mais, dix semaines avant la votation du 18 mai sur l’initiative pour un salaire minimum, la moutarde est devenue aigre et la potion, amère. L’entreprise aiglonne que préside Philippe Reitzel, 78 ans, et qu’administre Bernard Poupon, pourrait mettre un genou à terre si le texte pour un salaire minimum à 4000 francs passait la rampe. «En cas de oui, nous devrons probablement arrêter certaines productions et donc procéder à des licenciements, avertit ce dernier. Ils toucheront d’abord les emplois non qualifiés.»

Les derniers cornichons suisses

Virer les sans-grade, le comble pour une PME familiale centenaire. C’est en 1909 que le jeune Hugo Reitzel, immigré du Bade-Wurtemberg, vient tenter sa chance en Suisse romande. D’abord dans le commerce des denrées coloniales, ensuite dans les cornichons et leur carrousel de condiments, de moutardes, de sauces à salade… Sa société ne succombe ni aux guerres mondiales ni aux crises, résiste aux géants de l’agroalimentaire, franchit les frontières avec des usines en Turquie et en Inde, mais reste, toujours, fidèle à Aigle.

Elle y emploie actuellement 110 personnes pour 46 millions de francs de chiffre d’affaires en 2013, contre 660 employés dans le monde et 128 millions de chiffre d’affaires. Elle fabrique les derniers cornichons suisses, sous sa propre marque ou pour des distributeurs, comme Condy pour Migros. Et pas question de tomber sous les coups d’une initiative populaire, foi d’héritiers.

A Aigle, 18 collaborateurs gagnent entre 3300 et 3950 francs mensuels. Ce qui représente 16% de l’effectif. Profil de ces ouvriers: des personnes sans qualifications qui travaillent à la chaîne dans l’usine ou à la manutention. Or, s’il fallait augmenter leurs rétributions et les faire passer à 4000 francs, toute la grille salariale devrait progresser. Car il serait injuste que ceux qui gagnent aujourd’hui ce montant ne soient pas eux aussi augmentés.

Reitzel a calculé ce qu’il lui en coûterait: 20% d’augmentation de sa masse salariale. «Cela conduirait à une dégradation de nos marges et nous serions obligés d’augmenter nos prix de vente finaux d’environ 5%», résume Bernard Poupon, administrateur-délégué de la PME vaudoise. Un pourcentage qui a l’air négligeable de prime abord. Erreur. Dans l’alimentaire, secteur à faible valeur ajoutée, 5% c’est considérable. Et ça peut coûter de précieux marchés.

2,2 fois le SMIC français

Dans cette industrie en effet, la concurrence étrangère n’est pas un faux prétexte, elle est réelle. «La gauche s’imagine vivre dans une économie fermée. Mais, dans la vraie vie, ça ne se passe pas comme ça. Quand je me retrouve chez un distributeur face à une offre concurrente en roupies indiennes ou en livres turques, je passe un sale moment», lâche un Bernard Poupon vindicatif. Face aux géants de l’agroalimentaire, l’argument qui fait mouche, c’est le prix, et non la préférence du produit local. «4000 francs, c’est 3200 euros, soit 2,21 fois le salaire minimum en France, souligne Bernard Poupon. Ce rapport va mettre à mal de nombreuses PME suisses, dans un contexte déjà difficile et avec une devise qui est forte.»

Corollaire: les concurrents étrangers investiront davantage encore les étals des grands magasins, pendant que les condiments «made in Chablais», eux, peineront à l’export.

Du côté des syndicats, on rétorque que 4000 francs mensuels correspondent à 61% du salaire médian suisse. Ce qui hisserait notre pays au niveau européen (le SMIC français représente 64% du salaire médian, le hollandais 56%, le portugais 67%). Bernard Poupon toujours, pragmatique, affirme: «Les comparaisons en valeur relative ne résistent pas devant les prix des concurrents, qui, eux, sont en valeur absolue!» Et finalement, persuasif: «Reitzel n’est pas contre un salaire minimum et nous pensons qu’il faut revaloriser progressivement les plus modestes. Si la Suisse était fermée, je militerais même pour un minimum à 10 000 francs! Mais verser 22 francs de l’heure dans un délai aussi court, c’est mauvais pour l’économie suisse.»

Celle de l’agroalimentaire, du commerce de détail, de l’agriculture, de l’industrie mécanique… Celle qui met les mains dans la terre ou dans les rouages des machines. Celle de la tradition, et des derniers cornichons patriotes. (Le Matin)

Créé: 17.03.2014, 07h07

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221 Commentaires

Hervé Steiner

17.03.2014, 09:13 Heures
Signaler un abus 138 Recommandation 27

Si on exige un salaire de 4000.- pour des gens qui pour la plupart n'ont pas de formation (opérateurs en usine, femmes de ménage, serveuses), il faudra alors aussi compenser en augmentant les salaires des gens qui sont diplômés et gagnent à peine plus que 4000.- actuellement. Sinon, cette mesure ne sert qu'à faire du nivellement par le bas... Répondre


Francois Xavier

17.03.2014, 09:42 Heures
Signaler un abus 110 Recommandation 10

c'est pas scandaleux de payer des employés à ce prix la, ce qui est scandaleux c'est qu'avec ce salaire la il n'est pas possible de vivre en Suisse ! Au lieu de vouloir monter les salaires, il serait bien plus profitable pour tous de faire baisser le cout de la vie ! En augmentant le salaire à 4000.- Dans quelques années, cela ne suffira pas non plus pour vivre décement Répondre



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