Simonetta Sommaruga défend sa vision de l’asile
Interview
—Interview: Magalie Goumaz. Mis à jour le 24.06.2012
Le Conseil national a décidé
il y a dix jours de supprimer l’aide
sociale aux requérants. Vous
qui êtes une ministre socialiste,
qu’est-ce que ça vous fait
d’imaginer que les livres d’histoire
pourraient retenir que c’est vous
qui avez dû appliquer cette mesure?
Cette décision va à l’encontre de notre tradition humanitaire. C’est une
punition collective. C’est inacceptable. Je crois que comme conseillère
fédérale, on ne doit pas critiquer le
Parlement, et je ne le fais en principe
pas. Mais ça, je le dis très clairement.
Maintenant, la lutte continue. Ceux
qui me connaissent savent que je ne
baisse pas facilement les bras.
Et qu’est-ce que vous allez faire?
La suppression de l’aide sociale est
contre-productive parce qu’elle risque encore de rallonger les procédures d’asile. Les cantons sont en train
d’examiner de très près les effets
concrets que ça aurait pour eux. Le
Conseil des Etats, qui doit maintenant se prononcer, aura ainsila possibilité de s’en rendre compte. Et moi
aussi, je continuerai à marteler ce
message pour éviter ça.
Tout le débat au Parlement a été très
dur. Comment l’avez-vous vécu?
C’était une semaine très mouvementée. Je me suis d’abord rendue en Tunisie où j’aivisité un camp de réfugiés, rencontré des ministres dont la plupart ont fait de la prison, et signé un
accord migratoire. Puis, en rentrant
en Suisse, il y a eu ces deux journées au
Parlement consacrées à l’asile. J’ai
beaucoup d’expérience politique,
mais ces discussions ne me laissent
pas indifférente. On parle d’êtres humains. Il ne faut jamais l’oublier.
Vous avez l’impression d’avoir
perdu la guerre ou une bataille?
Lorsqu’on est conseillère fédérale, on
ne réfléchit pas en termes de victoire ou
d’échec. Il s’agit d’exposer très clairement la situation et de formuler des objectifs. C’est ce que j’ai fait. Pour mener
une politique d’asile crédible, il faut
protéger ceux qui en ont besoin, raccourcir les procédures, et lutter contre
les abus. Je pense que certaines des mesures décidées vont dans la bonne direction, notamment pour raccourcir les
procédures d’asile et renforcer la protection juridique des requérants.
J’ai aussi rangé les propositions
émises par le Parlement dans trois catégories. Il y a celles qui sont utiles et
que je soutiens. Et puis celles qui vont
à l’encontre de notre tradition humanitaire, du droit international et de
notre Constitution. Et enfin des mesures qui n’apportent rien, qui sont
uniquement symboliques et minent
notre crédibilité, alors que la population attend de nous des solutions.
Nous en sommes à la dixième révision
de la loi sur l’asile et je constate une
chose: au moment de mon entrée en
fonction, les procédures étaient plus
longues que jamais.
Vous l’avez dit durant le débat,
mais ça n’a servi à rien. Ne faut-il
pas changer de discours?
Je fais de la politique depuis longtemps et les gens qui me connaissent
savent que mon style est de rester
factuelle.
Mais pouvez-vous rester factuelle
lorsque la droite dure n’hésite pas
à jouer sur les émotions?
J’ai aussi beaucoup d’émotions. Et je
peux m’énerver quand les gens disent
des choses fausses en sachant qu’elles
le sont. Mais il faut se baser sur des
faits, proposer des solutions constructives et poser des limites. C’est
justement ce que je peux apporter
dans ce débat très difficile.
La semaine dernière, on ne vous
a pourtant pas vu vous énerver.
Ce n’est pas parce qu’on ne le voit pas
que je ne m’énerve pas. En restant
calme, on peut dire les choses très
clairement. Et je crois que la population suisse a très bien compris mon
langage. Les réactions que j’ai reçues
depuis me laissent penser que j’ai dit
ce qu’il fallait dire.
Votre parti semblait, lui,
désespéré. Il y a de la tension
dans l’air?
Nos rôles sont différents. Je suis membre d’un gouvernement. Jouer chacun
sa partition est le meilleur moyen de
défendre nos valeurs communes.
Le PS n’est pas prêt à aller aussi loin
que vous, notamment sur les centres
pour les récalcitrants
Pourquoi défendez-vous ça?
J’étais résolument opposée à l’idée de
centres fermés et heureusement que
le Conseil national ne l’a pas acceptée. Par contre, il est vrai que des demandeurs d’asile posent des problè-
mes dans les centres d’hébergement.
Ils sont très peu, mais il faut les mettre à l’écart. Pas seulement pour la
population suisse mais aussi pour les
autres requérants et le personnel.
Etre récalcitrant, ça veut dire quoi?
La vie dans les centres est difficile. Il
y a parfois du racisme et j’ai connaissance de cas de harcèlement sexuel
dont ont été victimes des requérantes. C’est inacceptable, même si ces
comportements ne sont souvent pas
punissables pénalement. Il faut trouver une solution, éloigner ces personnes et limiter leur liberté de dé-
placement, pour la sécurité des
autres.
Néanmoins, l’UDC menace de
lancer une initiative pour imposer
son idée de véritables camps
d’internement. Ça vous fait peur?
Le Conseil fédéral et le Conseil national ont déjà clairement dit non à
cette idée.
On a l’impression que l’asile devient
un problème de centres. Il y a les
centres d’enregistrement, les centres
pour les récalcitrants mais aussi
les centres d’accueil qu’on ouvre
à la montagne, sur des bateaux.
Vous êtes la ministre des centres?
Il ne faut pas tout mélanger. Des requérants arrivent et il faut les loger.
En décembre dernier, nous n’avions
plus assez de place. En plein hiver, on
devait dire aux gens qu’il n’y avait pas
de lit pour eux. Car c’est très difficile
de trouver de nouveaux lieux. Héberger des requérants d’asile dans des
endroits éloignés est ainsi devenu une
nécessité car la population ne veut
pas de ce voisinage. Elle fait de la ré-
sistance, s’organise. Pourtant, ouvrir
un centre temporaire à la montagne
est la solution la plus chère. Cela dé-
montre toute la contradiction de la situation: d’un côté, on nous dit que
l’asile coûte cher à la Suisse, mais de
l’autre, on est obligé de prendre des
mesures coûteuses.
Ouvrir un centre à la montagne,
ça coûte combien?
Tout dépend de sa taille. Impossible
donc de donner un chiffre. Par contre,
l’an dernier, la Confédération a dé-
pensé deux fois plus que les années
précédentes pour les frais de sécurité
dans les centres: 21 millions à la place
de 10 millions. Et c’est sans tenir
compte des frais des cantons.
Cet impératif de sécurité va avec
le climat de méfiance qui s’instaure.
Ça vous inquiète?
Ce n’est pas nouveau. Les requérants représentent souvent l’inconnu et il faut admettre que la criminalité est une réalité. Des délits
ont été commis. Cela dit, je trouve
injuste qu’on ne parle que des abus et
des communes qui refusent d’accueillir des demandeurs d’asile. Ne
soyons pas si négatifs. Il y a aussi des
communes ouvertes. La solidarité existe toujours en Suisse et il faut en
parler.
On parle trop de ce qui ne va pas?
J’ai cette impression. On parle toujours de la petite minorité des requé-
rants quipose problème et ne veut pas
partir. On oublie ceux qui partent volontairement après une décision né-
gative et surtout tous ceux quiont besoin de notre protection. Ceux qui
obtiennent l’asile ou une admission
provisoire représentent tout de
même le tiers des requérants!
La Suisse se replie sur elle-même?
Elle ne doit en tout cas pas oublier que
la grande partie des réfugiés est dans
les pays les plus pauvres du monde.
500 000 réfugiés sont arrivés en Tunisie l’an dernier. Au Kenya, on
trouve un camp avec 400 000 personnes. Il ne faut jamais l’oublier.
Quelles images retenez-vous
du camp visité en Tunisie?
Dans ce camp, j’ai rencontré une famille somalienne avec deux petites
filles. Les Etats-Unis l’ont acceptée
comme réfugiée et elle était prête à
partir. J’ai vu sa joie. Mais j’ai aussi
rencontré des requérants déboutés
qui doivent rentrer au Tchad, au Nigeria. Ils étaient désespérés, fâchés.
Ces deux images sont très fortes. Je
me suis également rendue sur la plage
d’où des milliers de gens sont partis
pour l’Europe, sur des petits bateaux.
L’an dernier, près de 2000 personnes
ne sont pas arrivées à destination. J’y
étais la nuit. C’était très impressionnant d’imaginer comment ces embarcations prennent la mer de nuit, en
s’enfonçant dans le noir. Avec le trafic de drogues et d’armes, le trafic
d’êtres humains est devenu une des
branches économiques les plus lucratives du monde. Il faut que ça s’arrête.
Que dites-vous à ces gens
qui veulent venir en Europe?
J’ai beaucoup voyagé en Afrique car
j’ai été présidente de Swissaid qui y
avait des projets. Il y a des situations
dramatiques et ça me touche quand
on voit qu’il s’agit de personnes qui
veulent s’en sortir. Mais il ne faut pas
se laisser dominer par l’émotion que
suscite ce désespoir. L’émotion est là,
mais ça me motive surtout à agir. Et
surtout agir ensemble.
Ensemble?
Le partenariat migratoire que nous
avons signé avec la Tunisie est un
exemple. Il est né sur l’idée de chercher ensemble des solutions, d’égal à
égal. Ce n’est pas la Suisse qui dit à la
Tunisie ce qu’elle doit faire.
Est-ce vraiment exemplaire
lorsqu’on voit que la Suisse doit
aussi être toujours plus généreuse
pour signer ce type d’accord?
J’aimerais dire très clairement que la
Suisse n’a fait aucun cadeau à la Tunisie. Nous étions un des premiers pays à
bloquer les fonds de Ben Ali et de son
clan. Nous avons également été pré-
sents très vite pour soutenir ce pays
dans son processus de démocratisation et de développement économique. C’est ça qui a ouvert les portes en
Tunisie.
Quand vous avez repris
ce département, vous vous attendiez
à ce que ce soit aussi difficile?
J’exerce ma fonction avec passion car il
s’agit d’êtres humains. Si on arrive,
dansundomaineaussisensible, àtrouver une entente ne serait-ce que sur un
seul point, c’est déjà une satisfaction.
Et ça a été le cas la semaine dernière au
Parlement. On n’a parlé que des durcissements, mais il y a d’autres aspects
positifs qui ont trouvé de confortables
majorités, comme les mesures pour
raccourcir les procédures. C’est ce qui
me motive à continuer. (Le Matin)
Créé: 24.06.2012, 07h07
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