ACCUEIL 27.5.2012 Mis à jour à 10h10

«L’école n'a pas à être sexy»

Interview

Blague douteuse d’un prof à Auschwitz, empoignade au Landeron (NE), perte de prestige du métier, violences: l’école subit une période troublée. Diagnostic du directeur général de l’enseignement obligatoire vaudois, Alain Bouquet.

Par Sandra Jean et Raphaël Pomey. Mis à jour le 15.02.2012 34 Commentaires

Image: Michel Perret

L'EDITO

Non, ceci n’est pas un idéologue

Il a tout du gros dur, Alain Bouquet. C’est vrai, quoi. Déjà, pour lui, ça manque d’autorité «virile» à l’école, quand ce n’est pas dans les foyers des «mômes», comme il les appelle. Et voilà qu’en plus de déplorer les conséquences de l’écroulement de la famille à l’ancienne, il lâche qu’au lieu d’envoyer les ados en voyage d’études à Barcelone, il faudrait leur faire couper du bois dans des chalets bien de chez nous.

Pourtant, derrière les accents «réacs» que la vieille génération de pédagogues en macramé ne manquera pas de déceler chez le patron des écoles vaudoises, on sent chez lui un véritable amour. Celui du travail bien fait, mais surtout celui des élèves. Parce qu’on peine à croire que lorsqu’il plaide pour une école moins rigolote, mais plus orientée vers le monde du travail, ce soit pour le plaisir de les faire tartir.

Un type qui a passé 30 ans dans l’enseignement – à tous les niveaux – ne louerait pas le retour de valeurs comme l’effort ou le respect de l’autorité simplement pour jouer à l’idéologue. Parce que non content de vouloir une école plus exigeante avec ses gosses, Alain Bouquet demande aussi à ses enseignants de se montrer «dignes de leur fonction en tout temps». Certains l’ont appris à leurs dépens…

Alors, c’est sûr, les bons souvenirs de voyage de classe dans les métropoles «festives», c’était sympa. Mais, finalement, ce n’est peut-être pas beaucoup plus mal d’avoir comme dirlo en chef quelqu’un qui veut vous faire réussir. Quitte à passer pour un dur en vous envoyant couper du bois.

RAPHAËL POMEY, Journaliste

LA QUESTION DU JOUR

Les parents n'en font-ils pas assez?

Avec vous, ça ne rigole pas! Vous n’avez pas hésité à licencier avec effet immédiat le prof qui s’est fait photographier avec un paquet de «nasi goreng» à la main, devant le portail d’Auschwitz. Une bonne décision?

Assurément. Je ne l’ai pas licencié à cause de pressions d’un «lobby juif», pour des raisons religieuses ou politiques. S’il avait uriné sur un Coran, j’aurais réagi de la même manière. Ce monsieur s’est simplement montré indigne de sa fonction. Or l’obligation d’en être digne figure dans la loi.

Bernard Junod n’était pas seul. Pourquoi la personne qui l’a photographié n’a-t-elle pas été mise à la porte, mais juste avertie?

J’ai considéré qu’on ne pouvait pas mettre sur un pied d’égalité quelqu’un qui a commis des maladresses, mais qui n’est pas allé dans ce voyage pour faire ces photos, et Bernard Junod qui avait prémédité son acte. Il est quand même parti à Auschwitz avec son emballage de nourriture, alors que des milliers de personnes y sont mortes, notamment de faim. Cela n’a pas la même gravité.

Vous passez aux Prud’hommes, début mars. Vous êtes confiant?

Je ne veux pas m’exprimer sur ce sujet avant le procès.

Franchement, vous n’avez pas essayé de marquer votre territoire, après une année à la tête des écoles?

Je n’ai pas instrumentalisé l’«affaire Junod» pour faire passer un message aux profs. Ma responsabilité, c’est de m’assurer que les règles du jeu sont respectées par tous les acteurs de l’enseignement. On ne peut pas mener une politique avec des «coups» quand on est à la tête de 89 établissements et 8400 enseignants.

Vous attendez quoi, au juste, d’un enseignant en 2012?

J’ai une haute estime de l’enseignant. C’est une fonction noble qui construit la société de demain. Cela veut aussi dire qu’il doit avoir une exemplarité dans son comportement. Il doit pouvoir résister aux pressions, aux intimidations, aux agressions, même. Mais l’enseignant qui sera victime d’intimidations ou de coups, qu’il sache que je serai à ses côtés.

Contrairement aux parents…

C’est vrai que le lien entre l’école et les parents a tendance à s’effriter. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de parents qui concluent une alliance sacrée avec leur môme. C’est une sorte de gage d’amour que les parents donnent à leur enfant, du style: «Je ne te laisse pas sortir jusqu’à point d’heure, par contre, je suis avec toi contre ton prof.»

Ce qui n’est pas terrible pour renforcer l’autorité des enseignants!

Il faut impérativement qu’il y ait un dialogue et du respect entre les enseignants et les parents. J’estime qu’il y a des choses qui doivent se régler entre adultes, sans impliquer l’enfant. Nous sommes aujourd’hui dans une sorte de triangle dans lequel l’élève fait partie intégrante des discussions. Selon moi, il revient aux adultes de régler les problèmes et de parler ensuite d’une seule voix, qui peut d’ailleurs être celle des parents ou de l’école.

Les décisions prises par les enseignants sont plus souvent contestées. Observez-vous une augmentation des recours?

En sept ans, le nombre de procédures a doublé. Nous sommes passés de 100 à 200 recours annuels. Les décisions sont effectivement de plus en plus contestées par les parents, par contre le taux de recours acceptés a diminué de moitié. Et je précise que c’est une autorité indépendante qui tranche. Preuve de la qualité du travail effectué par les enseignants et les directeurs.

Comment expliquer ce délitement des rapports entre les parents et l’école?

Une partie de l’explication réside dans l’éclatement de la cellule familiale. Comment voulez-vous qu’un père ou une mère célibataire qui court toute la journée et parfois même cumule les jobs arrive à tout gérer? Forcément, au bout d’un moment, certaines tâches éducatives sont déléguées à l’école… Ce qui induit une tension entre les parents et les enseignants, puisque nos valeurs ne sont pas toujours les mêmes.

Comment renouer ce partenariat avec les parents?

Je crois en la proximité. Nous avons mis sur pied il y a trois ou quatre ans des conseils d’établissement. Ces conseils réunissent des représentants de la société civile, des autorités communales, de l’école ainsi que des parents. Ces personnes se voient, discutent de projets, etc. Plus on associe les différents acteurs de la société qui ont un rapport avec l’école, plus les liens seront forts.

Actuellement, les femmes occupent 76% des postes dans l’enseignement obligatoire. C’est énorme!

Il faut rééquilibrer la représentation hommes-femmes dans l’enseignement obligatoire. J’estime que c’est un bien si l’enfant est confronté à une certaine virilité. L’homme tiendra un autre discours que la femme.

Il manque donc des hommes dans l’enseignement primaire?

Oui, clairement. L’autorité masculine ne s’exerce pas de la même manière que l’autorité féminine. Il y a un moment donné où le maître va dire: «Mon petit gars, c’est comme ça, tu peux râler, mais le boss, c’est moi.» Une femme utilisera d’autres moyens, d’autres stratégies. C’est peut-être un cliché ce que je dis, mais je suis persuadé que l’élève a besoin des deux types d’autorités.

Parmi nos internautes, plusieurs chefs d’entreprise ont déploré que les ados, à la sortie de l’école, ne soient pas aptes à s’intégrer au monde du travail. Comment remédier à cela?

Il y a une fausse impression: nous n’avons jamais autant collaboré avec le monde économique, notamment par des salons professionnels. Dans la nouvelle loi scolaire, la LEO, il est du reste prévu quatre périodes orientées «métier» par semaine, dans les trois dernières années. On veut y faire apprendre aux jeunes à rédiger un CV, à faire du traitement de texte, ou de la comptabilité. Cela sur la base de recommandations de patrons.

Ce ne sont pas des domaines très «sexy»…

Mais l’école n’a pas à être «sexy»! Elle est là pour l’effort, pour mettre en place des outils qui rendent service aux jeunes. Elle doit transformer des enfants en adultes, et leur permettre de trouver leur place dans la société.

Mais ce goût de l’effort, les enfants donnent l’impression de l’avoir perdu. Comment le leur redonner?

Par l’exigence et la bienveillance. Par la lecture, mais aussi par les travaux manuels, les activités sportives… Je vais être provocateur: quelle est la valeur ajoutée des voyages de neuvième année à Barcelone? Au lieu des visites, les jeunes veulent surtout sortir, y faire la fête… Mettez ces mômes une semaine à la montagne, dans un chalet, au moins ils apprendront à couper du bois, à faire du feu, à se faire à manger…

Malgré les difficultés que vous avez évoquées, vous êtes optimiste pour l’avenir de l’enseignement?

Oui, car c’est un métier extraordinaire. A la cérémonie de remise des diplômes, voir la fierté du jeune qui sait qu’il a mérité ses titres, c’est très fort. Amener un enfant à la réussite, c’est quelque chose d’unique. (Le Matin)

Créé: 15.02.2012, 23h02

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34 Commentaires

Jean Saigne

16.02.2012, 08:20 Heures
Signaler un abus 13 Recommandation

Les seules préoccupations de la plupart des profs, version 21ème siècle, sont leur prochain week-end...leurs prochaines vacances...et surtout, n'avoir ni de soucis avec des élèves et/ou avec leurs parents! Un gamin tousse de travers.....hop chez le psychologue...et ce sera toujours de la faute des parents, qui eux, doivent trimmer dans un vrai job, dépourvu de conditions de nabab!!! Répondre


Jean Durand

16.02.2012, 09:18 Heures
Signaler un abus 8 Recommandation

Je propose d'introduire la pédagogie dans les classes vaudoises ; le directeur général semble ignorer ce mot. Répondre




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