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Retraite «Les prisons vaudoises se soucient trop de la sécurité»

Après 24 ans de service comme aumônier en milieu carcéral, Philippe Cosandey jette l’éponge. Il estime ne plus pouvoir faire son travail comme il faut.

Philippe Cosandey, ici devant le Bois-Mermet à Lausanne, a renoncé à son sacerdoce en prison. Il se recentre sur une paroisse en ville.

Philippe Cosandey, ici devant le Bois-Mermet à Lausanne, a renoncé à son sacerdoce en prison. Il se recentre sur une paroisse en ville. Image: Pierre-Antoine Grisoni/Strates

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L’aumônier protestant Philippe Cosandey a commencé à travailler dans les prisons vaudoises en 1990. En vingt-quatre ans d’office, il a tout connu. Le quartier de haute sécurité de Bochuz. Les criminels les plus dangereux. L’arrivée des imams. Cet été, il a démissionné, plusieurs années avant la retraite. Il estime ne plus pouvoir faire son travail comme il l’entend.

Pourquoi avoir quitté le milieu pénitentiaire?

Je me suis trop longtemps battu, et c’était mon rôle, pour donner un peu d’espoir en tentant d’humaniser la prison face aux dérives sécuritaires. Cela m’a coûté beaucoup d’énergie pour pas grand-chose. Aujourd’hui je suis fatigué. J’ai décidé de me recentrer sur une paroisse de la ville de Lausanne.

Une dérive sécuritaire? Mais la population ne demande-t-elle pas plus de sécurité?

C’est vrai qu’il y a une pression des citoyens. Mais elle n’est pas constante. Dans les périodes de calme, la prison lève le pied et met l’humain au centre de ses préoccupations. Comme après la mort du détenu Skander Vogt en 2010. Mais ces parenthèses de respiration ont toujours été trop courtes. Aujourd’hui, il y a un retour de balancier, après les meurtres de Marie et d’Adeline. Ce qui nuit au rôle de la prison. Je rappelle qu’elle vise avant tout la réintégration des détenus. Sans vouloir être angélique, je ne crois pas qu’on y parvient en serrant la vis. L’ultrasécurisation provoque souvent l’effet inverse.

Pouvez-vous citer un exemple?

Je vous raconte l’histoire de Claude. Un emmerdeur qui volait des pièces de monnaie dans les buanderies des immeubles. A l’époque, la justice l’enfermait quelques mois, puis le relâchait en sachant très bien qu’une fois libre il récidiverait. Toujours pour des petits délits. A force de fréquenter la prison, tout le monde le connaissait par son prénom.

Au milieu des années 2000, Claude, qui souffrait de troubles de la personnalité, est tombé sous le coup d’une mesure d’internement pour des raisons de sécurité. Il est resté plusieurs années dans les quartiers de haute sécurité des prisons en Suisse. Cela l’a rendu un peu fou. Je me rappelle l’avoir vu, c’était en 2010 je crois, derrière les barreaux de sa cellule. Il montait les tours. Il avait maculé les murs de sa cellule avec ses excréments. D’ordinaire, il pesait 120 kilos mais, ce jour-là, il en faisait 40 de moins. La peau de son ventre lui arrivait sur les genoux. Trop de sécurité peut rendre fou.

Et aujourd’hui, où est-il?

Il a 54 ans. Il a réussi à sortir de prison grâce au soutien de bénévoles qui ont toujours cru dans sa réinsertion. Cet encadrement lui permet de vivre en liberté et de suivre une thérapie.

Prétendez-vous que les prisons étaient plus humaines avant?

Pas forcément. J’ai commencé mon travail d’aumônier dans la prison préventive et d’arrêt de Vevey, qui est aujourd’hui fermée. C’était un établissement à l’ancienne. Les murs étaient épais, un rai de lumière filtrait à travers une petite fenêtre de 1 m2. Il y avait 25 détenus. Ils avaient peu d’activités à disposition et passaient la plupart du temps en cellule.

Il y a donc quand même eu des améliorations?

Evidemment. Mais les nouvelles prisons sont construites hors des centres urbains, elles n’ont plus aucun lien avec la population. Celle de Vevey était située au centre-ville. En 1990, je me rappellerai toujours de cette opération de l’association Téléprison présidée par un médecin. Les téléviseurs venaient d’être autorisés en cellule. Mais les détenus n’avaient pas les moyens de s’en payer. Nous leur avions trouvé 20 téléviseurs. Cette opération serait impossible aujourd’hui.

Cette cassure du lien social est donc le grand changement?

Il n’y a évidemment pas que cela. Les prisons sont le miroir de notre société. Aujourd’hui, la population s’est rajeunie. Les étrangers sont devenus majoritaires dans certains établissements. La criminalité aussi a changé: il y a beaucoup plus de petits délinquants. Et, surtout, on constate la présence de plus en plus de cas psychiatriques qui n’ont pas leur place en prison. Face à cette réalité, j’ai l’impression que l’Etat n’a trouvé qu’une seule réponse: l’ultrasécurisation. Et par conséquent la déshumanisation.

Comment se concrétise cette obsession de l’Etat?

La construction de la nouvelle colonie à Orbe est un cas typique. Le projet initial prévoyait deux tiers des 80 places pour des cellules ouvertes. Très rapidement, le rapport s’est inversé. Dans le même sens, les plans ont d’abord placé les cellules et les systèmes de sécurité. Ce n’est qu’ensuite que la réflexion s’est portée sur la place des travailleurs sociaux et des psychologues. Si je dois donner une image: vous demandez un cure-dent et on vous répond qu’il faut remplir le formulaire sécurité.

Face à cela, comment a évolué le métier d’aumônier en prison?

Aux origines, la direction d’une prison vaudoise fonctionnait avec un directeur et un aumônier. Lorsque j’ai commencé, nous faisions tout. Nous étions des assistants sociaux, des psychologues, des confidents. Depuis, il y a eu une professionnalisation des métiers sociaux. La tâche de l’aumônier est désormais spirituelle à 85%. Ce qui est bien aussi. Nous sommes à l’écoute des détenus. Quel que soit leur crime, leur confession. Ils savent que nous sommes tenus au secret. Nous ne sommes pas des policiers, des juges ou des gardiens.

Vous parliez aussi aux détenus dangereux?

S’ils le désirent. J’ai eu peur une seule fois. C’était à Vevey. Un détenu venait de se faire pincer pour un trafic de drogue en cellule. Il était hors de lui. Il m’a dit que c’était de ma faute et que je ne servais à rien. Je lui ai répondu qu’il avait raison: un aumônier est un serviteur de l’inutile. J’ai ajouté qu’il devait beaucoup souffrir et que nous pouvions en parler. Mes propos l’ont calmé. Sur le moment je me suis dit que je pouvais m’en prendre une. (Le Matin)

Créé: 27.09.2014, 22h57


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