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Saïda Keller-Messahli se bat pour un islam à visage humain

Islam

Saïda Keller-Messahli aurait aimé que la Suisse interdise la burka.

Par Michel Audétat. Mis à jour le 06.10.2012 16 Commentaires
«Le salafisme offre un univers rassurant dans lequel la position de l’homme n’est pas menacée.» 
Daniel Winkler

«Le salafisme offre un univers rassurant dans lequel la position de l’homme n’est pas menacée.» Daniel Winkler
Image: Daniel Winkler

En dates

1957
Naissance
Le 25 juillet à Aouina, un petit village tunisien près de Bizerte.

1963
Suisse
Premier séjour à Grindelwald, dans l’Oberland bernois

1976
Job
Devient hôtesse de l’air sur Saudi Airlines, ce qui financera son retour en Suisse et ses études à l’Université de Zurich.

2004
 Engagement
Fonde à Zurich le Forum pour un islam progressiste.

2012
Écriture
Travaille actuellement sur un récit autobiographique.

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Le procès dit «de la honte» n’a pas volé son nom. Saïda Keller-Messahli juge «obscène» la comparution devant un tribunal de Tunis, mardi dernier, d’une femme violée par deux policiers qui s’est retrouvée accusée d’atteinte à la pudeur: «Ce procès relève d’une stratégie d’intimidation. Les islamistes veulent imposer par la force un nouveau mode de vie dont on voit se multiplier les signes. Mais on observe aussi une résistance croissante des Tunisiens qui n’entendent pas céder devant ce totalitarisme moral.» Hier, la fondatrice du Forum pour un islam progressiste s’est envolée pour son pays natal où le printemps révolutionnaire n’a pas donné les fruits espérés.

En Suisse, où elle vit, Saïda Keller-Messahli verrait d’un bon œil une interdiction du niqab et de la burka dans l’espace public – ce que le Conseil national a refusé fin septembre. Qu’une musulmane soutienne une telle proposition lui paraît au fond chose banale: «Vous savez, parmi les musulmans que je fréquente, beaucoup sont favorables à cette interdiction.» Et qu’on puisse lui reprocher de faire le jeu d’un Oskar Freysinger ne l’émeut pas: «Je sais que nos motivations ne sont pas les mêmes. Je ne pense pas que l’UDC soit surtout préoccupée, comme je le suis, par la liberté de la femme musulmane…»

Voici donc une femme qui se soustrait aux schémas habituels du débat sur l’islam. Musulmane, Saïda Keller-Messahli montre dans son opposition au fondamentalisme barbu une fermeté qui n’est pas si répandue parmi les non-musulmans (comme vient de le démontrer l’agitation autour des dessins de Charlie Hebdo). Elle sait le prix des libertés qu’elle n’a pas toujours connues. Et elle les défend avec une conviction manquant peut-être à ceux pour qui elles sont naturelles comme l’air qu’ils respirent. Comment devient-on cette femme-là? C’est l’histoire d’une vie.

Un ancêtre révolté

Saïda est née en 1957 à Aouina, un village près de Bizerte, le même jour où la Tunisie est devenue une république laïque sous la conduite du président Bourguiba. Enfant, elle écoute ce qui se raconte sur son arrière-grand-père paternel: un révolutionnaire parti en guerre contre le bey qui levait des impôts ruineux dans cette province de l’Empire ottoman. C’est en évoquant son ancêtre emprisonné, torturé et mort à la Goulette que Saïda débute le récit de sa vie.

En elle, il y a une révoltée qui a sans doute recueilli une part de cet héritage. Mais elle avoue aussi «une idéalisation» de son père, ouvrier agricole, qui travaillait pour un riche propriétaire terrien d’origine suisse: «Pas le colon type, mais un homme réputé pour sa bonté.» C’est par son intermédiaire que Saïda est envoyée dans l’Oberland bernois. Une première fois pour des vacances. Puis, en 1964, pour un long séjour de cinq ans. Voilà la petite Tunisienne transplantée à Grindelwald: «Habituée aux espaces ouverts, j’étais effrayée par cette topographie montagneuse.»

Mais le choc est surtout culturel. Saïda doit s’acclimater à un ordre rigide: «J’essayais de faire au mieux, mais je me sentais toujours en faute. Il m’arrivait de passer une heure pour faire correctement mon lit.» Un beau jour, le couple qui l’accueille décide de divorcer. Aussitôt, ils la jettent dans un avion. Retour brutal en Tunisie: «J’étais comme une étrangère; je ne savais même plus parler ma langue maternelle.»

Passent les années sans que Saïda oublie la Suisse: «J’ai conçu un plan. D’abord gagner de l’argent. Ensuite acheter une petite maison à mes parents. Puis partir à Zurich pour y étudier.» Tout cela deviendra possible grâce à Saudi Airlines qui l’engage comme hôtesse de l’air: «J’étais souvent à Djedda où j’ai découvert l’hypocrisie morale avec laquelle l’Arabie saoudite use de l’islam.»

En 1979, Saïda s’installe à Zurich. Elle commence par étudier le droit qu’elle abandonne pour les lettres. Elle fonde une famille. Elle exerce différents métiers: à Pro Helvetia, à la Weltwoche, dans le domaine de la traduction et dans l’enseignement du français qui est sa profession actuelle. «Quand j’étais enfant, l’islam était pour moi comme une évidence qui n’avait pas besoin d’être discutée. Par la suite, en Suisse, il ne me serait pas venu à l’idée de me dire musulmane. J’étais comme cet ami irakien qui m’a dit avoir réalisé qu’il était sunnite le jour où la guerre du Golfe a éclaté.»

La maladie de l’islam

C’est ce monde ancien qui s’effondre en même temps que les tours du World Trade Center. Les rapports avec l’islam se tendent; Saïda Keller-Messahli éprouve le besoin d’agir. Un livre de l’essayiste et poète Abdelwahab Meddeb («La maladie de l’islam») la convainc que l’intégrisme est la pathologie du monde musulman comme le nazisme fut celle de l’Allemagne. De cet ébranlement naît en 2004, à Zurich, le Forum pour un islam progressiste qui va empoigner toutes les questions hypothéquant l’intégration des musulmans dans la modernité démocratique: droits des femmes, foulards islamiques, mariages forcés, mariages mixtes, homosexualité, etc.

La tâche est immense, admet Saïda Keller-Messahli: «Tant de musulmans débarquent dans une société qu’ils ne comprennent pas et dont les libertés leur font peur. Si le salafisme peut les séduire, c’est parce que cette manière crispée de croire leur offre un univers rassurant dans lequel la position de l’homme n’est pas menacée.» En retour, les intégristes ne la ménagent pas: «J’ai reçu des insultes et des menaces provenant des milieux salafistes. Mais je ne suis pas la seule dans ce cas.»

Chercheur au Groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS), Stéphane Lathion parle de Saïda Keller-Messahli comme d’une «femme courageuse qui mène un travail intéressant et nécessaire pour mieux connaître la diversité des manières d’être musulman en Suisse. Beaucoup de musulmans vivent en effet sans éprouver le besoin d’affirmer une identité revendicative.»

Cet islam paisible, Saïda Keller-Messahli l’estime très largement majoritaire. Alors pourquoi l’entend-on si peu quand un Nicolas Blancho produit tant de vacarme? C’est le paradoxe: ceux qui font de leur foi une affaire essentiellement privée, personnelle, n’ont pas vocation à se manifester de façon tonitruante dans l’espace public: leur silence est le signe de leur intégration. Mais Saïda Keller-Messahli ne va pas hausser le ton pour autant. Jusque dans ses indignations, elle s’exprime d’une voix ferme mais mesurée, posée, sans emportement. Ce ton paraît refléter sa conviction: en Suisse comme en Tunisie, il ne faut pas renoncer à la raison lorsqu’on s’oppose au fanatisme. (Le Matin)

Créé: 06.10.2012, 22h58

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16 Commentaires

Jean-Paul Costantini

07.10.2012, 09:24 Heures
Signaler un abus 47 Recommandation 2

Je suis convaincu que la laïcité est la porte de sortie de toute cette prise de tête religieuse. Les femmes bâchées, vêtues de noir, ne sont pas compatibles avec nos valeurs. Il s'agit également de les comparer aux "salopes" dont la tenue vestimentaire peut être interprétée pas des mecs desquels le sexe remplace le cerveau. Répondre


Jean-François Chappuis

07.10.2012, 10:03 Heures
Signaler un abus 40 Recommandation 2

Cette femme a vraiment mis l'accent ou cela est nécessaire, face à cette fronde des islamistes qui veulent leur imposer la burka et plein d'autres choses hors de notre temps.Les femmes des pays du Maghreb doivent descendre dans la rue afin de défendre leur dignité, s'ils elles ne désirent pas terminer comme esclaves des hommes cloîtrée chez elle.La Suisse devrait réfléchir à sa remarque pertinante Répondre



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