Dimanche 25 septembre 2016 | Dernière mise à jour 17:36

Enquête Les Suisses accros au boulot

L’initiative pour 6 semaines de vacances va être rejetée le 11 mars. Mais pourquoi refusons-nous de travailler moins? Notre enquête.

Image: Keystone

LA QUESTION DU JOUR

Les Suisses travaillent-ils trop?

L'EDITO

Le travail, tel est notre destin?


Six semaines de vacances, c’est le panard, non? Pas pour une majorité de Suisses, à en croire les derniers sondages. Nous serions un petit tiers à rêver de ce nouveau standard dans la loi sur les congés payés. Porté par le bien mal nommé syndicat Travail.Suisse, ce projet de société va donc finir sur la grande étagère des avancées sociales refusées obstinément par une majorité populaire depuis plus d’un demi-siècle.

Unique progrès, le minimum légal de deux semaines est passé à quatre semaines en 1984. Et, merci l’extrême droite d’alors, le 1er Août a été enfin décrété férié en 1993. Pas de quoi nous décrocher du fond des classements européens des vacances et des horaires hebdomadaires.

La force du travail serait-elle ancrée à ce point dans notre inconscient collectif que nous serions incapables de profiter un peu mieux de la (courte) vie qui nous est donnée sur cette terre? La réponse est évidemment plus compliquée que le cliché de base du Suisse prospère parce que bosseur.

En réalité, nous en sommes déjà à une moyenne de 4,8 semaines de vacances chez les actifs de 20 à 49 ans. Les plus de 50 ans, eux, tournent autour de 5,5, semaines. Et, s’il vous plaît, les bénéficiaires de postes supérieurs sont déjà 70% à jouir de cinq semaines et plus de vacances. Donc, ce sont avant tout les gens les plus mal payés et les plus assommés par des boulots répétitifs qui souffrent du plancher des quatre semaines. Pour eux, dans l’espoir qu’un jour on passe au moins à cinq semaines pour tous, il n’est pas interdit de dire «oui» le 11 mars.

LUDOVIC ROCCHI, Journaliste

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Tout porte à croire que la Suisse va se réveiller le lendemain des votations fédérales du 11 mars avec une réputation intacte de peuple de bosseurs acharnés. Selon le dernier sondage de la RTS, seul un petit tiers des Suisses se dit prêt à voter pour un minimum légal de 6 semaines de vacances, contre les 4 en vigueur depuis 1984. Le résultat du vote montrera tout au plus que les Latins sont fidèles à leur réputation de flemmards vus de Zurich, les sondages indiquant que le «oui» aux 6 semaines dépasse les 40% en Suisse romande et au Tessin.

Un demi-siècle sans évolution

Mais, au fond, nous nous sommes toujours largement rejoints entre Latins et Alémaniques pour défendre haut et fort le mythe de notre force de travail, source première de notre prospérité. Toutes les initiatives populaires visant à réduire la durée de la semaine de travail ont échoué depuis plus d’un demi-siècle. Seule victoire d’étape des syndicats: leur initiative pour allonger les congés payés en 1985 a poussé le Conseil fédéral et le Parlement à faire passer le minimum légal de deux (!) à quatre semaines. Depuis, plus rien n’a bougé, sauf l’adoption d’un nouveau jour férié, le 1er Août, grâce à une initiative des patriotes xénophobes de l’Action nationale en 1993. De quoi porter de 8 à 9 le nombre maximum de jours fériés autorisés selon les cantons et les religions.

Héritage du calvinisme

A ce propos, le protestantisme, et le calvinisme tout particulièrement, serait à l’origine du culte du travail qui prévaut en Suisse. Les historiens nous rappellent que les protestants ont développé une doctrine selon laquelle la réussite professionnelle, et donc le travail, peut favoriser l’accès au statut d’élu. Les catholiques, eux, s’en tiennent à Dieu qui choisit ses élus. Pour eux, l’oisiveté ne serait pas forcément un péché.

Voilà qui peut expliquer que la Suisse est plus proche de l’Allemagne que de la France dans son rapport au travail. Comme l’Allemagne, nous avons un droit minimum à 29?jours de congés par année, contre 36 en France. De même, nous battons toujours le record européen de la durée hebdomadaire de travail avec un maximum légal de 45 heures et un horaire moyen effectif de 42,4 h. L’Allemagne nous suit de près avec 41,2 h. La France, elle, affiche un petit 38,4 h.

Qu’en disent les Français?

Ces chiffres renforcent, si besoin était, l’image d’un pays d’infatigables bosseurs. Mais est-ce ainsi que l’on nous perçoit vu de l’extérieur? Chef de Présence Suisse, l’organe en charge de la promotion de l’image du pays à l’étranger, Nicolas Bideau nuance cette perception. «La force de l’image de la Suisse repose d’abord sur la qualité de ses produits. Et cette image est assez peu incarnée à travers les gens qui font ces produits et donc qui travaillent.» Pour le responsable de Présence Suisse, «ce sont d’abord les pays asiatiques qui véhiculent l’image de peuples qui ne s’arrêtent jamais de travailler».

Franco-Suisse et ex-entraîneur de l’équipe de Suisse de football, Gilbert Gress estime lui que «le modèle suisse est le bon. Il assure un pouvoir d’achat meilleur qu’ailleurs.» L’Alsacien dit se souvenir d’avoir travaillé de «l’aube à minuit» quand il entraînait en Suisse. «Si on pouvait voter chez nous en France pour les 6 semaines de vacances, ce serait oui à 90%, rigole-t-il. Vous allez refuser et certains vont vous railler. Mais ils feraient mieux de se taire!»

Tous les étrangers ne sont pas aussi attachés à défendre le modèle suisse. Nous avons ainsi joint un membre du cabinet de campagne du candidat socialiste François Hollande à la présidentielle française et il n’a pas caché que le cliché du Suisse bosseur et du Français «cossard» ne tient pas. Refusant de se prononcer sur un objet de politique intérieur en Suisse, notre interlocuteur relève tout de même que «la productivité de la France figure parmi les plus élevées d’Europe. La peur des Suisses de travailler moins et de perdre du pouvoir d’achat n’est donc pas forcément fondée.»

Alors, les Suisses, des malins qui savent la valeur du travail et se faufilent dans les crises à répétition que connaît le monde globalisé? Ou des attardés qui s’accrochent au boulot sans s’apercevoir qu’ils pourraient vivre tout aussi bien en travaillant moins, surtout avec les outils de production modernes?

La peur du vide

Pour finir de nous éclairer, nous avons demandé à l’ethnologue neuchâtelois Jacques Hainard comment il aborderait le rapport des Helvètes au travail dans une expo? «Il est clair que notre côté besogneux est profondément ancré dans notre inconscient collectif. Pour savoir s’il peut évoluer, je commencerais par interroger notre rapport aux loisirs, au temps libre. On sent bien qu’il existe une peur du vide, une difficulté à se créer son monde en dehors de celui du travail. Souvent les gens qui n’ont plus de travail ou qui sont à la retraite se meurent.» A méditer jusqu’au 11 mars et même après. (Le Matin)

(Créé: 02.03.2012, 22h55)

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