FEMMES

«Le sexisme ordinaire n'est pas mort»

Témoignages à l'appui, Brigitte Grésy démontre comment le machisme gangrène encore sournoisement le monde professionnel. Ni harcèlement sexuel ni injures, le sexisme ordinaire est largement toléré. C'est en sourdine qu'il poursuit son travail de sape

Geneviève Comby - le 07 novembre 2009, 21h11
Le Matin Dimanche

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«Vous n'imaginez pas combien de femmes me disent «votre livre nous fait du bien!». Si, si, on imagine très bien tant il est rare pour une femme de traverser sa vie professionnelle sans jamais essuyer les remarques machistes d'un patron ou d'un collègue. Blagues douteuses, paternalisme déplacé, condescendance, déstabilisation, exclusion... «Nulle part et partout cela suinte», constate Brigitte Grésy dans un «Petit traité contre le sexisme ordinaire».

Pas un brûlot, un constat. La reconnaissance d'une souffrance, d'un malaise qu'elle aussi a vécu, malgré plusieurs épaisseurs de cuir. Haut fonctionnaire, ancienne directrice de cabinet ministérielle, la Française raconte comment lors d'une réunion des directeurs de cabinet (trente-trois hommes pour trois femmes), elle surprend, alors qu'elle s'exprime, un échange de regards goguenards qui la déstabilise complètement.

Combien, comme elle, sont restées muettes, incapable de répliquer? Les témoignages noircissent les pages de son livre, à l'instar de cette première conseillère d'ambassade qui se fait appeler «mon lapin» par son ambassadeur et l'a encore en travers de la gorge quinze ans après.

Evidemment, certains milieux font plus facilement le lit de ces résidus de machisme. Les lieux de pouvoir, les institutions très hiérarchisés ou à dominante masculine (lire l'encadré). Mais globalement, le monde professionnel reste un terreau particulièrement propice à ce sexisme ordinaire. «Le déclencheur idéal», selon Brigitte Grésy: «La place de la femme sur le marché du travail, c'est la grande révolution du XXe siècle, observe-t-elle. La femme, c'est l'autre, l'intruse, l'étrangère. Une situation vécue par l'homme comme une dépossession, ou en tout cas comme une concurrence.» De quoi installer durablement certains réflexes revanchards, pas toujours conscients, mais qui ont bonne prise sur le manque de confiance chronique des femmes.

Piège millénaire
Tout Homo economicus n'est certes pas un coq de basse-cour. Mais sous l'effet du groupe, du formatage à grande échelle, quoi de plus simple que de riper vers la misogynie? Collectif, omniprésent, le phénomène est surtout pervers. Un piège millénaire, plombé par des stéréotypes profondément enracinés. «Aujourd'hui, ce que l'on constate, c'est qu'il y a une tolérance sociale au sexisme sans commune mesure avec la tolérance au racisme ou à l'homophobie», assène Brigitte Grésy.

Les femmes elles-mêmes y adhèrent parfois tant elles sont conditionnées. «Le sexisme ordinaire qu'on retourne contre soi marche aussi à tout va», note Brigitte Grésy, qui avoue avoir été «dinde» elle-même plus souvent qu'à son tour.

C'est que le sexisme dans sa version ordinaire possède plusieurs facettes, mais surtout, il est sournois, diffus. Difficile à débusquer, car entre deux eaux: ni dans le harcèlement sexuel, ni dans l'injure. Donc pas passible de poursuites pénales. On pourrait même le confondre à l'occasion avec un banal jeu de séduction, «sauf qu'il est unilatéral, rappelle Brigitte Grésy. Le sexiste ne se préoccupe pas de l'autre». Un jeu d'apparences aussi: «En toutes circonstances, même les plus officielles, les hommes on les écoute, les femmes on les regarde.»

C'est sûr, ce sexisme-là est flou, il paraît même parfois anodin. Faut-il alors en faire tout un plat? Pourquoi ne pas ignorer les railleries stupides, les «mon petit», les «vous êtes mignonne» assénés avec juste ce qu'il faut de dédain? Pourquoi ne pas laisser ces soubresauts d'un machisme moribond disparaître petit à petit dans l'indifférence? Et éviter ainsi aux femmes de se poser en victimes?

«J'entends les jeunes femmes aujourd'hui et je vous assure que le sexisme ordinaire n'est pas en train de mourir, bien au contraire!» s'enflamme Brigitte Grésy. Je lutte contre ce que j'appelle l'infiniment petit, toutes ces blessures infinitésimales. Parce que toutes ces petites blessures font système. J'épingle des petites choses. Mais des choses qui finissent par vous délégitimer, vous déstabiliser, vous décrédibiliser. Le problème du sexisme ordinaire, c'est qu'il fige l'autre dans la glace en lui collant une étiquette dont il ne veut pas. C'est beaucoup de gâchis. Face à cela, l'indifférence reste l'arme des très, très fortes, de celles qui sont déjà arrivées à un stade où elles n'ont plus besoin de se préoccuper de tout ça. Donc une stratégie absolument impossible pour 90% des femmes, pour toutes celles que ça blesse.»

Alors que faire? Dans son état des lieux, un petit arsenal de combat. Après l'empathie, les armes pour entrer en résistance: être moins émotionnelles et plus tactiques. En flattant, par exemple, le macho - «j'aime beaucoup travailler avec quelqu'un comme vous qui sait reconnaître le talent des femmes» - pour le prendre à son propre piège. Bref un petit traité de manipulation pour amazone de bureau sans armure. «Je parle plutôt de ruse orientale, sourit Brigitte Grésy. Nous les filles avons appris à en jouer pour la séduction, mais jamais pour poser ce type de limites. Pourtant, c'est la même chose!»

«Vous avez vos règles?»
Brigitte Grésy a recueilli des témoignages de femmes qui jalonnent son livre. Les lieux de pouvoir, les institutions où la hiérarchisation est très marquée, les domaines majoritairement masculins sont particulièrement propices à l'épanouissement du sexisme ordinaire. En voici deux exemples tirés du livre.

A l'hôpital
Une infirmière au bloc, vingt-cinq ans d'expérience, décide d'associer une jeune étudiante infirmière à l'opération du jour. Furax, le médecin responsable hurle «Tu es irresponsable! Pourquoi cette fille? C'est une petite opération, mais quand même!»

La jeune fille se liquéfie, l'infirmière réplique: «Mais monsieur, vous acceptez bien des internes qui ont trois jours de présence dans le service.» Réponse du médecin: «Peut-être, mais ce sont des médecins».

L'infirmière raconte ensuite: «Je me suis sentie profondément humiliée (...) Jamais il n'aurait mis en doute le professionnalisme d'un infirmier.» Et de poursuivre: «C'est quand même un bon médecin. Peut-être doit-il évacuer son stress de cette façon? Et puis après, il se rattrape. En sortant du bloc, il m'a dit: «Alors, ma grand-mère, comment vas-tu?», et il a mis ses mains sur mes deux seins en les pinçant gentiment. C'est comme pour Sylvie à qui il a demandé si elle avait ses règles quand elle tirait la gueule.»

Au Ministère des finances, réunion de crise sur une entreprise en difficulté.

Parmi les participants, une jeune diplômée d'une grande école. A son poste depuis trois mois, elle sent une sorte d'exclusion à son égard, sans avoir de reproche précis à formuler. La réunion bat son plein. Arrive le tour du sous-directeur en charge des industries de consommation. Il est toujours très correct avec elle, mais son air, un brin cérémonieux, laisse entendre que son avis lui importe peu. La question essentielle est la réduction de la marge sur les machines à laver, à cause de la concurrence asiatique. Elle attend avec un intérêt manifeste sa conclusion quand, se tournant vers elle pour la première fois, il la prend à témoin: «Car les ménagères ne s'en laissent plus conter. Vous savez bien sûr de quoi je parle, Madame.» Un vrai uppercut dans l'estomac! Deux secondes après, mille réparties lui viennent à l'esprit, mais c'est trop tard.

À LIRE

«Petit traité contre le sexisme ordinaire», Brigitte Grésy, Albin Michel, 2009

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