Samedi 19 août 2017 | Dernière mise à jour 17:20

Trouble Attention à l'obsession du bien manger

L’orthorexie est le trouble alimentaire à la mode. Entre pathologie et buzzword médiatique, il y en a pour tous les goûts.

Image: Keystone

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Se mettre en danger à force de vouloir manger sainement: l’orthorexie est le trouble alimentaire à la mode. Mais le concept fait couler plus d’encre dans les tabloïds que dans les revues scientifiques. Retour sur la genèse atypique d’une notion pas tout à fait médicale.

Quand Steven Bratman invente le terme d’orthorexie, il ne se doute pas qu’il sera au centre d’une telle attention. Nous sommes dans les années 90. Ce jeune médecin américain reçoit parfois des patients très préoccupés par la qualité de leur alimentation. Trop préoccupés, pense-t-il. Pour certains, la quête est sans fin: avec ou sans gluten, végétarien ou crudivore, trop ou trop peu de fibres et de protéines, dissocier ou associer tels nutriments? «Je voulais les provoquer, déclencher chez eux une réflexion pour qu’ils se prennent moins au sérieux, qu’ils se détendent un peu. J’ai donc lancé ce terme, orthorexie. Mais je ne songeais pas sérieusement à en faire une pathologie.»

L’orthorexie – du grec orthos «correct» et orexis «appétit» – désigne un trouble alimentaire régi non par l’image du corps, à l’instar de l’anorexie, mais par l’obsession du manger sain. Avant que des chercheurs ne s’emparent du concept et que les médias ne s’en fassent l’écho, Steven Bratman l’assure, le terme n’avait pas vocation à devenir autre chose qu’un outil de communication pour ses patients et le public.

Vraie maladie ou concept utile?

20 ans plus tard, le concept fait l’objet de quelques publications scientifiques et, surtout, de très nombreux articles dans la presse généraliste. Des personnalités avouent leur orthorexie, les pages régime des magazines féminins ont de quoi remplir une rubrique de plus. On peine à faire la distinction entre l’effet de mode et la réalité. L’orthorexie, «un vrai truc, ou une agaçante tentative de plus de médicaliser et pathologiser tout ce qui nous entoure?» demandait déjà le Huffington Post en 2011.

Steven Bratman est assailli par les journalistes. «Je reçois au moins une demande d’interview par jour. Je suis un peu fatigué. De plus, ce que je lis dans la presse est souvent confus et déprimant».

Au téléphone, il soupire à certaines questions – toujours les mêmes, qui appellent les mêmes réponses. «Vous voulez savoir si l’orthorexie est une vraie pathologie, si c’est une véritable notion scientifique? Ce n’est pas la bonne question. Non, la véritable question c’est de savoir si cette notion peut aider les thérapeutes à mieux soigner leurs patients. Pour ma part, je n’en suis pas encore convaincu.»

Steven Bratman n’a qu’une certitude, celle d’être parvenu à réveiller les consciences. A l’heure où les questions d’alimentation et de santé s’imposent d’une manière toujours plus pressante, certaines personnes développent de véritables obsessions. «Si quelqu’un parvient à se dire je veux manger sainement, mais pas être orthorexique, comme je l’ai lu et entendu, alors le terme est utile. Mais encore une fois, il l’est pour le public. Pour les médecins et les experts des troubles alimentaires, c’est une autre histoire.»

Quand le choix au supermarché génère de l’anxiété

Sandra Gebhard, psychiatre et médecin cheffe au Centre vaudois anorexie boulimie du CHUV / eHnv, partage le constat de Steven Bratman. «La médecine ne sait pas vraiment quoi faire de l’orthorexie, ni même si cette notion peut être utile. A vrai dire, on ne sait même pas précisément ce que c’est. Mais ce qui est certain, c’est que Bratman a su saisir une évolution de notre rapport à l’alimentation, une forme d’anxiété caractéristique de notre époque, où des choix toujours plus complexes reposent sur les seules épaules de l’individu.»

Les troubles alimentaires n’ont pas attendu la modernité pour exister – des témoignages de la Renaissance décrivent assez précisément l’anorexie telle que nous la connaissons aujourd’hui. Mais il ne semble pas que l’orthorexie ait laissé la moindre trace, du moins pas avant que Steven Bratman ne lui donne son nom.

C’est donc dans l’Histoire récente qu’il faut chercher les causes de l’orthorexie, pense Sandra Gebhard. L’industrialisation et le productivisme agricole ont rendu disponibles une grande diversité d’aliments. De simple fait social – on s’assoit à table, en famille, autour de produits nécessairement locaux et de saison – l’alimentation est devenue une affaire de responsabilité individuelle. 

«La médicalisation à tout-va a rajouté une couche à cette pléthore de choix, continue-t-elle. L’individu devient responsable d’avoir un corps éternellement jeune et sain, et cela passe par la nutrition.»

L’orthorexie, un terme technique pour désigner l’anxiété contemporaine face à notre assiette et aux rayons des supermarchés ? Steven Bratman ne dit pas autre chose. «Je conçois l’orthorexie avant tout comme une notion culturelle. Nous sommes encore très loin de la faire entrer dans les catalogues des pathologies psychiatriques, et je ne suis même pas certain que cela vaille la peine de se battre pour cela.»

L’étrange parcours d’une nouvelle notion

Comment l’orthorexie a-t-elle fait son chemin, de la consultation privée d’un généraliste jusqu’aux revues scientifiques et aux tabloïds? L’histoire est atypique. Elle commence par un premier article signé par Steven Bratman dans… une revue de yoga. Le médecin pense avoir visé le bon public. Des gens soucieux de leur bien-être, parfois à l’excès, très probablement réceptifs aux arguments des régimes santé – à l’époque, on ne parle pas encore de «détox».

En 2000, il publie un ouvrage grand public intitulé Les Accros au Manger Sain: Orthorexia Nervosa – le Trouble Alimentaire du Manger Sain1. Sans pour autant exploser les ventes, il sera réédité. Lassé par son sujet, le médecin se réjouit de passer à autre chose.

L’année suivante, son ouvrage retient l’attention d’une scientifique. Adriane Fugh-Berman publie une critique du livre dans JAMA, le célèbre Journal of the American Medical Association.2 Cette revue médicale, la plus cotée au monde, fait autorité. La chercheuse y encourage ses confrères à explorer la notion d’orthorexie – sans pour autant la cautionner. La machine est lancée, lentement mais sûrement, comme souvent dans le monde scientifique.

Des études peu convaincantes

Il faudra attendre 2004 pour que des chercheurs italiens publient un premier article dans une revue dite peer-reviewed – un journal destiné à la communauté scientifique, dont le contenu est validé par un comité d’experts. Ils tentent une succincte définition de l’orthorexie3. La même équipe publie l’année suivante un second article où ils mettent en place un test censé établir le diagnostic, connu sous le nom d’Ortho-154.

«Sans même m’en avertir, ils ont publié une version modifiée du test que je proposais dans mon ouvrage, raconte Steven Bratman. Or mon questionnaire avait pour but de déclencher une prise de conscience, d’amener mes lecteurs à s’interroger, mais certainement pas de poser un diagnostic médical!»

De fait, les biais sont nombreux. Le test repose sur une définition sommaire de l’orthorexie, insistent Steven Bratman et Sandra Gebhard. «C’est franchement incongru, comment voulez-vous mesurer quelque chose que vous n’avez pas clairement défini?», demande la psychiatre.

Appliqué à certaines populations, le test Ortho-15 donne des résultats dont l’absurdité saute aux yeux. Par exemple chez un groupe de nutritionnistes brésiliens, dont 88.8% seraient affectés par la pathologie, selon une étude de 20145. «Qu’est-ce que cela veut dire, une pathologie qui touche presque 90% d’une population? Rien du tout!», se désespère Steven Bratman. Même son de cloche du côté de Sandra Gebhard: «On publie parfois des choses désolantes. Bien sûr, avec de pareils résultats, on ne peut que penser que c’est du pipeau!»

Plus grave encore, le test ne mesure pas le niveau de souffrance des présupposés malades. Or cette question est l’alpha et l’oméga de la psychiatrie, comme l’explique Sandra Gebhard. «Ce qui définit la pathologie, c’est la souffrance de l’individu. C’est ce qui fait la différence entre un comportement normal, fût-il excentrique, et la pathologie. Par exemple dans le cas de l’anorexie, qui entraîne à la fois de graves problèmes physiques, une grande détresse psychologique et une isolation sociale.»

Les résultats ont beau être peu convaincants, cela n’empêche pas quelques équipes de chercheurs de s’emparer du test Ortho-15. Les articles ne sont pas légion. Ils passent plutôt inaperçus et sont pour la plupart publiés dans des revues peu réputées.

Légumes crus et acides aminés

La majeure partie des articles scientifiques tentent de déterminer la prévalence de l’orthorexie dans divers échantillons de population. Mais en parallèle sont publiées de premières études de cas – des travaux où le cas particulier d’un patient est passé au crible.

En 2005, des chercheurs espagnols publient un article à propos d’une patiente de 28 ans, qui s’astreint à un régime uniquement composé de légumes crus6. Elle s’est convaincue que mélanger dans un même repas divers types de nutriments produit des toxines. Elle s’isole socialement, descend sous la barre des 28 kilos, sans qu’elle n’ait aucune intention de perdre du poids.

Dix ans plus tard, des scientifiques américains décrivent le cas d’un jeune homme qui ne se nourrit que d’acides aminés en poudre – les suppléments que prennent les bodybuilders, par exemple7. Et encore les prépare-t-il lui-même, pour éviter les additifs des produits du commerce. Son obsession pour «la pureté» de l’alimentation remonte à un épisode de grave constipation. Il est convaincu que son régime alimentaire, exclusivement composé «de pures briques élémentaires», peut seul lui garantir une bonne santé. Lui non plus ne manifeste aucun désir de perdre du poids. Au moment de son hospitalisation pour malnutrition sévère, il ne pèse que 43 kilos.

La blogueuse qui met le feu aux poudres

Ces cas à la fois rarissimes et spectaculaires ne suscitent pas encore un grand intérêt du public. Il faudra attendre 2013 pour que l’orthorexie devienne le nouveau trouble alimentaire à la mode, avec l’aveu de la blogueuse américaine Jordan Younger, connue sous le nom de «The Blonde Vegan». Devant ses quelques 70’000 abonnés Instagram, elle reconnaît souffrir de malnutrition suite à «son obsession pour une saine nutrition».

L’histoire de Jordan Younger fait le tour du monde. Les plus grandes chaînes de télévision, les journaux les plus diffusés se font l’écho de sa confession. Le mot est lancé: orthorexie. De nombreux scientifiques le découvrent dans le journal du matin, en même temps que le grand public – le fait est suffisamment incongru pour être noté. Soudain, le téléphone de Steven Bratman ne s’arrête plus de sonner…

Loin de l’atmosphère feutrée des consultations, le feu médiatique n’invite pas à la pondération et à la lenteur chères aux scientifiques. Pour Sandra Gebhard, il est temps que la médecine s’empare du concept, quitte à le rejeter à terme. «A mon sens, l’orthorexie a connu un faux départ. Il faut que nous rectifions le tir, que nous nous donnions la peine de publier des travaux de qualité sur cette question.»

Orthorexie, un trouble mental?

Peu d’articles scientifiques, qui plus est de qualité contestable: l’orthorexie n’est pas prête de figurer au DSM-5, le célèbre Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association américaine de psychiatrie. Et il n’y figurera peut-être jamais.

«Les psychiatres n’ont pas la chance des astrophysiciens, commente Steven Bratman. Les pathologies psychiatriques n’existent pas au sens où existent la planète Jupiter ou la galaxie d’Andromède. Ce sont des descriptions, qui doivent faire l’objet d’un consensus pour être inscrites au catalogue.»

En général, pour qu’une pathologie soit reconnue il faut que des centaines d’articles scientifiques soient publiés, que les données convergent et que leur qualité fasse l’objet d’un large consensus chez les chercheurs et médecins. Or à peine plus d’une trentaine d’études ont été consacrée à l’orthorexie.

Les critères sont complexes et parfois insaisissables aux yeux du profane. Selon Sandra Gebhard, «on ne fait pas des classifications pour le plaisir. L’intérêt, c’est de pouvoir diagnostiquer et apporter des traitements adéquats. Par exemple dans le cas de l’hyperphagie boulimique, récemment entrée au catalogue DSM-5. La thérapie n’est pas la même que pour la boulimie, c’est ce qui justifie son existence. Il a fallu des dizaines d’années d’études pour le démontrer. Pour être classée, l’orthorexie devrait demander un traitement particulier, différent de l’anorexie, par exemple. Mais en l’état des connaissances actuelles, la nécessité ne saute pas aux yeux.»

D’ailleurs, la psychiatre admet n’avoir jamais rencontré de patient véritablement orthorexique, mais plutôt «des patients avec des traits orthorexiques, dans le cas d’un trouble alimentaire classique». Peut-être, pense-t-elle, est-ce dû au fait que les potentiels patients s’adressent à des diététiciens, plutôt qu’à des psychiatres. «Mais je tends surtout à penser qu’il s’agit somme toute d’un profil assez rare.»

L’orthorexie pour dénigrer autrui

Pour Steven Bratman, cette singulière histoire a d’autres conséquences que les appels inopportuns des journalistes. Il regrette que l’orthorexie soit désormais utilisée comme un moyen de dénigrement, alors même qu’il cultivait à dessein une forme d’ironie bienveillante.

«On se sert de l’orthorexie pour attaquer ceux qui s’astreignent à des régimes spéciaux. Bien sûr, cela ne fonctionne pas. Les milieux comme celui des crudivores ou des vegans sont assez particuliers. On y cultive volontier la théorie du complot, une certaine fierté de détenir la vérité. Les agressions de l’establishment confortent ces gens dans leurs croyances. C’est tout le contraire de ce que je voulais faire. Et puis, au vu de tout ce que nous ne savons pas encore en matière de nutrition, ces attaques ont quelque chose de franchement arrogant.»

Steven Bratman se sent responsable du terme qu’il a inventé. En 2015, il a co-publié un article scientifique où il émet des recommandations pour que l’orthorexie soit mieux étudiée8. Il se rend souvent aux colloques où il est invité. Il accepte la plupart des demandes d’interviews, malgré sa lassitude. Il vient cependant d’esquiver une requête de la BBC – il s’apprête à partir en week-end de randonnée, loin des réseaux mobiles. «’Franchement, j’en ai assez de la presse et de cette question. Ne m’en voulez pas si je suis un peu grincheux, c’est juste que tout cela ne m’intéresse plus vraiment.«

Sources:

  1. Bratman Steven , Knight David (re-edition 2004) Health Food Junkies: Orthorexia Nervosa – the Health Food Eating Disorder, Harmony.

  1. Fugh-Berman, Adriane (2001), «Health Food Junkies: Orthorexia Nervosa: Overcoming the Obsession with Healthful Eating,» The Journal of the American Medical Association (JAMA), 285 (May), 2255-56.

  2. Donini, L., Marsili, D., Graziani, M., Imbriale, M., & Cannella, C. (2004). Orthorexia nervosa: A preliminary study with a proposal for diagnosis and an attempt to measure the dimension of the phenomenon. Eating and Weight Disorders—Studies on Anorexia, Bulimia and Obesity, 9(2), 151–157.

  3. Donini, L., Marsili, D., Graziani, M., Imbriale, M., & Cannella, C. (2005). Orthorexia nervosa: Validation of a diagnosis questionnaire. Eating and Weight Disorders—Studies on Anorexia, Bulimia and Obesity, 10(2), e28–e32.

  4. de Souza, Q. J. O. V., & Rodrigues, A. M. (2014). Risk behavior for orthorexia nervosa in nutrition students. Revista Chilena de Nutricion, 63(3), 200–204.

  1. Zamora, M. L. C., Bonaechea, B. B., Sánchez, F. G., & Rial, B. R. (2005). Orthorexia nervosa. A new eating behavior disorder? Actas Españolas de Psiquiatría, 33(1), 66–68

  2. Moroze, R. M., Dunn, T. M., Holland, J. C., Yager, J., & Weintraub, P. (2015). Microthinking about micronutrients: A case of transition from obsessions about healthy eating to near-fatal «orthorexia nervosa» and proposed diagnostic criteria. Psychosomatics, 56(4), 397–403.

  1. Thomas M. Dunn, Steven Bratman (2015). On orthorexia nervosa: A review of the literature and proposed diagnostic criteria. Eating Behaviors, 2016 Apr;21:11-7.

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    Créé: 24.05.2017, 14h21

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