Samedi 19 octobre 2019 | Dernière mise à jour 21:00

Comment Pierre l’excessif a réussi à fleurir sur le terreau vaudois

Cette semaine, une partie de la Suisse, surtout le canton de Vaud, a pleuré Pierre Keller. Mais comment l’alchimie a-t-elle bien pu prendre entre cet artiste, ce provocateur-né et ce coin de pays où il est de bon ton de «décevoir en bien»?

Pierre Keller dans le vignoble de Saint-Saphorin (VD), «son» village.

Pierre Keller dans le vignoble de Saint-Saphorin (VD), «son» village. Image: Anoush Abrar

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Il était trop en tout. Trop provocateur, trop artiste, trop voyageur, trop langue de vipère, trop cash, trop génie, trop homosexuel, trop vin vaudois, trop extravagant, trop méchant, trop généreux, trop pressé, trop influenceur, trop écalien… Nombreux ont été les hommages qui ont relevé toutes ces facettes de Pierre Keller, décédé dimanche dernier après deux ans de combat contre un cancer du foie.

Toutes ces particularités interrogent un seul et même paradoxe: comment Pierre l’excessif a-t-il pu fleurir dans le canton de Vaud? Comment cet artiste qui a notamment photographié des croupes de chevaux lors de sa série «Horses» en 1988 a-t-il pu devenir monsieur «700e de la Confédération» pour le canton de Vaud, avant de le faire rayonner de Milan jusqu’au Japon avec l’ECAL puis les bons vins? Comment l’establishment vaudois a-t-il pu composer avec certains de ses propos?

Il n’épargnait personne. Il avait dit par exemple dans une interview en 2018: «Le rôle que j’ai eu durant toute ma carrière à l’État de Vaud c’est celui de Putzfrau. J’ai dû mettre de l’ordre partout, j’ai dû nettoyer partout et quand je suis arrivé aux vins vaudois, il y avait beaucoup de poussière.» L’alchimie entre ce personnage si extraverti et un canton qui aime les «compromis dynamiques» – ou tout au plus les gens qui «déçoivent en bien» – déconcerte.

L’étonnement résonnait encore cette semaine dans les propos du conseiller d’État Philippe Leuba dans «24 heures»: «Il était à la fois tellement Vaudois dans l’âme et tellement différent aussi du Vaudois.» Pour comprendre, il faut plonger dans les traits de caractère de Pierre Keller.


L’instinctif «top là!»


Imaginez la scène. Pierre Keller, alors en charge du 700e de la Confédération pour l’État de Vaud, croise un auteur dans la rue. «Je n’y connais rien en littérature. Mais il me faut des auteurs vaudois pour le 700e. Tu serais d’accord d’écrire quelque chose?» Oui, répond l’écrivain tout étonné face à la proposition d’un homme qu’il ne connaît pas. «Combien tu veux?» «1000 francs?» «Tu auras 10'000. Tu n’as qu’à faire ce que tu veux.» Christophe Gallaz, puisque c’est lui l’auteur, finit l’histoire: «Trois jours plus tard, j’avais 10'000 francs sur mon compte en banque. Nous n’avions rien signé. Il fonctionnait comme ça, au «top là!» à l’instinct, sans détour administratif. Et je ne suis, de loin, pas le seul à qui il a joué cette scène.» Évidemment, cette méthode détonne dans le canton de Vaud. Mais elle explique aussi le succès de Pierre Keller. «Dans un canton où tous respectent le protocole, ajoute Christophe Gallaz, sa manière de faire avait un effet d’entraînement terrible!»


Le travailleur acharné


«Il avait un côté flamboyant, les gens ont raison de saluer le génie qui le caractérisait, mais j’aimerais rappeler son côté travailleur», insiste Anne-Catherine Lyon. L’ancienne conseillère d’État a eu «le plaisir, même si c’était parfois compliqué», d’être la ministre de tutelle de Pierre Keller, notamment durant ses années écaliennes. «Par cet aspect, il était en parfaite adéquation avec les fondamentaux de la Suisse, ajoute-t-elle. Il avait de la rigueur, du sérieux, une grande minutie et le sens de la perfection. Les expos qu’il montait étaient réglées au millimètre près. Il était aussi d’une ponctualité sans faille. Il pouvait faire la fête toute la nuit, mais il était un quart d’heure en avance à son rendez-vous de 7 heures.»

Jérôme Aké Béda acquiesce: «Je ne compte pas les fois où il m’a dit: «Je rentre dormir deux heures parce que j’ai un avion à 6 heures du matin.» Et il ne le ratait jamais.» Le célèbre sommelier et maître d’hôtel de l’Auberge de l’Onde parle de «l’art et du sens du devoir» de Pierre Keller. «Je ne l’ai jamais suivi dans les excès de sa vie privée et sa folie des fêtes, mais je sais qu’il était aussi comme ça. Son don, c’était cette duplicité efficace. Beaucoup de légèreté dans l’amusement et énormément de précision dans le travail. Il avait même une efficacité discrète. N’est-ce pas tellement vaudois comme trait de caractère? En fait, il était comme le canton de Vaud, travailleur et ouvert au monde.»


Le type de Gilly


Certes, il y a eu son célèbre premier voyage à New York et ses rencontres avec les artistes contemporains, mais il y a aussi sa naissance à Gilly, dans ce village de La Côte où son père était syndic. Jean-Claude Biver, figure emblématique de l’horlogerie suisse, rappelle qu’à côté de sa soif d’ouverture sur le monde et sur l’art, il avait de vraies racines vaudoises: «Il avait les pieds dans la terre, que dis-je, il était dans la terre jusqu’aux genoux. En plus de son amour pour le vin, il connaissait le patois, il adorait le papet ou la saucisse aux choux. En fait, il était Vaudois et il était du monde, tout comme il était enseignant et fêtard rebelle. Paysan et artiste.»

«Il avait les pieds dans la terre, que dis-je, il était dans la terre jusqu’aux genoux»

Le conseiller d’État Pascal Broulis parle de la fierté de Pierre Keller d’être Vaudois: «Il aimait son canton, il le considérait comme un pays, un micro-Etat. Avec ce que cela implique, une concurrence avec Genève et en même temps la nécessité d’être fort à l’étranger. Il voulait que l’ECAL ou les vins vaudois régatent avec les plus grands. J’ai d’ailleurs fait beaucoup de déplacements avec lui. Et on faisait les 400 coups. C’était obligatoire. On finissait à 6 heures du matin et on travaillait dès 8 heures.»

Tout ému après les obsèques de jeudi dernier, Pascal Broulis ajoute: «Regardez Saint-Saphorin, un archétype vaudois! C’est là qu’il a voulu être enterré, face au lac. Il était agricole, urbain et moderne. Comme le canton de Vaud. Il n’avait pas honte de ses origines. C’est peut-être aussi pour cela qu’il osait aussi les critiquer.»


Le réseauteur hors pair


«Il avait tout pour être malheureux si j’ose dire, commente Christophe Gallaz. Il venait de la campagne, était homosexuel, sans formation… Peut-être que c’est pour compenser, conjurer ces sorts, qu’il était dans l’excès. Il y avait comme une stratégie née de ses complexes et de ses angoisses. C’est pour cela qu’il cherchait toujours le contact avec les gens, qu’il était généreux. Il pouvait aussi être d’une délicatesse extrême. Je l’ai vu aller jusqu’à Paris pour apporter des fleurs à un ami malade. En fait, il était toujours dans l’affectif avec les gens. Et parfois, il passait des journées entières à rétropédaler sur une méchanceté qu’il avait dite. Son milieu a aussi beaucoup aidé. Il avait l’ivresse de la branchitude. S’il avait été écrivain plutôt que dans le design, pas sûr qu’il aurait eu la même trajectoire.»

En tout cas, ses contacts avec les autres, Pierre Keller en a fait de l’or. Il était bien partout, aussi bien dans le milieu du vin, de l’économie, des artistes ou de la politique. «Ça marchait parce qu’il était simplement lui-même, ajoute Jean-Jacques Gauer, le célèbre hôtelier suisse, patron de l’Auberge du Raisin à Cully. Certains le détestaient mais il avait aussi des amis partout. Il ne regardait jamais l’étiquette de quelqu’un, mais vraiment la personne qu’il avait en face.

Il avait aussi une facilité déconcertante, un charme naturel avec les gens, une convivialité sans limite. Il était toujours là où on ne l’attendait pas. Il avait aussi un humour grinçant, il parlait souvent cash et ça, ça n’a pas de prix.» Surtout dans le canton de Vaud. «Il disait souvent tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Il soulageait les autres de se taire», sourit Christophe Gallaz.


L’original utile


Michel Thévoz, historien de l’art et ancien directeur de la Collection de l’art brut à Lausanne, a connu Pierre Keller en 1970. Il était alors conservateur au Musée cantonal des beaux-arts et Pierre Keller participait à une de ses expositions intitulée «Recherches et expérimentations»: «C’était mouvementé! Par la suite, nous nous sommes opposés sur tous les sujets, mais sur un mode très cordial, si ce n’est amical: il était très de droite, j’étais d’extrême gauche, lui zélote de l’art contemporain et moi critique, lui gros et moi maigre, lui homo, moi hétéro, bref, le positif et le négatif d’un même cliché.»

Du coup, Michel Thévoz a une explication intéressante à propos de la réussite vaudoise de Pierre Keller: «Politiquement, il présentait toutes les garanties sécuritaires; et il offrait en contrepartie la dose de non-conformisme dont un pouvoir politique peut et doit même se prévaloir. Avec lui, comme avec l’art brut ou Béjart, le canton de Vaud se sera offert un petit frisson. Ce qui est refoulé, nous dit Freud, fait fatalement retour sous forme de symptômes: Pierre Keller, c’est le symptôme du canton de Vaud. Et il avait du talent: un Vaudois qui parle, éloquemment de surcroît, et qui dit ce qu’il pense! C’est un personnage de roman, déroutant, décadent, il aurait pu figurer dans le «Satyricon» de Pétrone (un roman de l’Antiquité tardive). On lui doit la nouvelle ECAL de Renens, c’est une réussite institutionnelle et architecturale, je déplore seulement l’orientation idéologique qu’il lui a donnée, mais c’est toujours réversible…»

Le poète Gilles disait que «le joli vin blanc» aide le Vaudois, réputé timide et taiseux, à dénouer ses complexes. Pierre Keller aussi.

Créé: 13.07.2019, 23h24


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