Lundi 16 juillet 2018 | Dernière mise à jour 06:34

Football Comment l’Angleterre s'est débarrassée de ses complexes

Après avoir enchaîné les désillusions pendant près de trente ans, les Three Lions effectuent enfin leur retour dans le dernier carré d’une Coupe du monde. Voici les raisons de cette renaissance.

«C'est dans la tête que tout se joue», semble rappeler Gareth Southgate.

«C'est dans la tête que tout se joue», semble rappeler Gareth Southgate. Image: Reuters

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Au pays de Sa Majesté, il règne en ce moment une sensation particulière. Comme à l’aube, lorsque le soleil se lève et laisse augurer d’une journée mémorable. Lundi matin, l’Angleterre s’est réveillée avec excitation. Et pour cause: son équipe nationale entame une semaine peut-être historique. Face à la Croatie, ce mercredi (20h), elle tentera de décrocher son billet pour la finale du Mondial russe, programmée dimanche. Mais avant de se projeter vers le Graal, le peuple anglais se réjouit déjà de retrouver sa sélection à une étape aussi avancée de la compétition.

Voilà 28 ans que les Three Lions n’avaient plus atteint les demi-finales d’une Coupe du monde. C’était en 1990 et, à cette époque, seuls sept joueurs de l’effectif actuel étaient nés. Le sélectionneur, Gareth Southgate, était quant à lui âgé de 19 ans. Autant dire que l’attente a été longue. Entre-temps, l’Angleterre a enchaîné les désillusions. Porteuse de nombreux espoirs, la génération dorée des David Beckham, Michael Owen, Steven Gerrard, Frank Lampard, Wayne Rooney et autres John Terry n’est jamais parvenue à emmener le pays au sommet. «Dans les grands moments, les Anglais se crispent», affirme Philippe Auclair, spécialiste du football anglais et correspondant pour RMC et France Football. Symbole de ce blocage psychologique: l’épreuve des tirs au but. Depuis l’édition 1990, l’Angleterre s’est fait éliminer trois fois par ce biais (1990, 1998 et 2006). Le nombre d’échecs dans cet exercice grimpe à six si l’on prend en compte le Championnat d’Europe (1996, 2004 et 2012). D’aucuns allaient jusqu’à évoquer une malédiction frappant les Three Lions.

Le pouvoir aux jeunes

Toujours est-il que c’est l’un des grands paradoxes de ce sport: l’Angleterre est le pays qui a inventé le football (rappelons que c’est la Fédération anglaise qui a fixé les règles du jeu actuel) mais son impact dans l’histoire de la Coupe du monde reste relativement léger. Elle fait certes partie des huit nations à avoir remporté la compétition (en 1966), mais elle n’a disputé qu’une seule finale et n’a atteint les demi-finales qu’à trois reprises. Comparé aux mastodontes que sont l’Allemagne (huit finales), le Brésil (sept), l’Italie (six) ou encore l’Argentine (cinq), le bilan est maigre.

L’émergence d’une nouvelle génération ultra-talentueuse (Harry Kane, Dele Alli, Marcus Rashford, Jesse Lingard, Raheem Sterling) a tout d’abord laissé penser que l’Angleterre pouvait vaincre le signe indien, jusqu’à ce que tout soit remis en question après le fiasco de l’Euro 2016 et l’élimination en huitièmes de finale contre l’Islande. Quelques semaines plus tard, Gareth Southgate est intronisé à la tête de l’équipe nationale. Ce qui ressemble alors à une solution de secours se révèle finalement être un choix pour l’avenir.

Le natif de Watford n’hésite pas à bouleverser les habitudes et effectue des choix forts d’entrée. À commencer par l’éviction de cadres décevants, tels que Wayne Ronney, Theo Walcott ou Jack Wilshere. Ancien entraîneur des espoirs, il donne les clés aux jeunes. «L’Angleterre ne met plus en avant des stars mais son collectif, commente Philippe Auclair. Cette équipe dégage beaucoup d’humilité, à commencer par la star, Harry Kane. Et puis c’est une bande de jeunes qui évoluent ensemble depuis des années. Ils ont moins de pression puisqu’ils n’ont pas vécu les échecs de leurs aînés.»

Les penalties, priorité des priorités

Gareth Southgate s’inspire également de techniciens en vogue comme Pep Guardiola et Mauricio Pochettino pour initier une révolution tactique au sein de la sélection. Exit la traditionnelle défense à quatre et le kick and rush, place au 3-5-2 et à un jeu technique. Le moindre détail est étudié, comme les balles arrêtées. «On a identifié ces phases comme des moments clés que l’on se doit d’améliorer», confiait le sélectionneur. Résultat: les Three Lions ont inscrit huit buts sur phase arrêtée depuis le début du Mondial russe.

Mais son apport ne se limite pas seulement au terrain. Pour avoir été international (57 sélections), Southgate est conscient des limites mentales de l’Angleterre. L’une de ses priorités a été de remédier au traumatisme des penalties. Au programme, des entraînements de tir à répétition et l’étude des gardiens adverses, mais aussi des exercices plus surprenants, comme des parties de minigolf où les joueurs doivent putter sous les tentatives de déstabilisation de leurs partenaires. Le but: les habituer à la pression. Des tests psychologiques ont également été réalisés, afin de jauger la force mentale de chacun.

Rien n’est laissé au hasard, tant sur le plan scientifique que psychologique. «Les tirs au but ne sont pas une question de chance, affirmait le sélectionneur anglais. Il s’agit simplement de savoir être performant dans un moment particulier. Il y a plein de choses qu’on peut faire pour maîtriser les événements et non pas les subir.» La maîtrise, son équipe en a fait sacrément preuve lors des tirs au but du huitième de finale, contre la Colombie. Malgré la tentative ratée de Jordan Henderson, les jeunes Anglais n’ont pas paniqué et sont allés chercher la qualification au mental. Symbole d’une renaissance.

Les héritiers de 1966

Celle-ci porte indéniablement le sceau de Gareth Southgate. «Il est le responsable de ce succès, commente Philippe Auclair. Il a changé pas mal de choses qui peuvent paraître de petits détails mais sont importantes. C’est un entraîneur qui sait ce qu’il fait et fait ce qu’il faut.»

Libérée de ses complexes, l’Angleterre semble désormais en mesure de décrocher un deuxième sacre mondial, 52 ans après. Janne Andersson, sélectionneur d’une Suède qui s’est cassée les dents sur la bande à Harry Kane en quarts de finale (0-2), n’a pas tari d’éloges: «Je pense que cette équipe est assez forte pour gagner la Coupe du monde. Ils sont très puissants, très bien organisés et ne laissent pas grand-chose à l’adversaire.»

De quoi rendre fier un peuple touché par l’épreuve du Brexit. «Les gens sont heureux de pouvoir mettre de côté les horreurs qu’on doit vivre au quotidien. Il n’y a pas de triomphalisme, ils prennent juste leur pied et s’amusent enfin», relate Philippe Auclair. Un bonheur simple mais rayonnant. Comme le zénith qui plane actuellement au-dessus de l’Angleterre. (nxp)

Créé: 11.07.2018, 13h35

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