Lundi 19 novembre 2018 | Dernière mise à jour 00:10

Biologie La guerre des fourmis a eu lieu

Des chercheurs ont réuni quatre espèces de fourmis invasives. Et ont organisé des conflits pour trouver la plus féroce. Sanglant!

Les chercheurs français ont organisé plus de 30 conflits entre armées de 300 fourmis.

Les chercheurs français ont organisé plus de 30 conflits entre armées de 300 fourmis. Image: DR

L'avis de l'expert


Laurent Keller, entomologiste, spécialiste des fourmis, Université de Lausanne


Cette étude révèle-t-elle la plus terrifiante des fourmis, la meilleure guerrière?

Désolé, mais c’est un peu un fantasme de journalistes… Mais cette recherche sur ces quatre espèces invasives est intéressante. C’est l’une des premières fois que le comportement collectif de ces fourmis lors de combats est étudié.

Les fourmis ont-elles des stratégies militaires?

Des stratégies de combat en tout cas. Certaines enduisent leurs adversaires de toxines, d’autres privilégient le corps à corps. Les fourmis d’Argentine, qui ont désormais colonisé à peu près tout le pourtour méditerranéen, sont connues pour une technique: six ouvrières bloquent les pattes d’un insecte, même beaucoup plus gros qu’elles, tandis que d’autres lui coupent la tête.

Ces invasives sont-elles mieux armées que les autres espèces de fourmis?

Non. C’est par le nombre qu’elles gagnent. Elles ont beaucoup de reines et peuvent former des supercolonies comptant des centaines de millions d’individus. Elles se déplacent et éradiquent les espèces locales de fourmis. Mais peuvent aussi éliminer toutes sortes d’insectes et même des oiseaux ou lézards.

Pourquoi étudier ces fourmis?

Ces quatre espèces posent énormément de problèmes aux écosystèmes. Elles déstabilisent complètement des habitats et modifient drastiquement la faune. Il est donc intéressant de mieux les connaître. L’enjeu crucial est actuellement qu’elles ne soient introduites nulle part – via le commerce de fruits, légumes ou plantes. Car pour l’instant on n’a pas trouvé la solution pour les stopper. Aux Etats-Unis, les fourmis de feu font des dégâts terribles dans l’agriculture. Il y a eu un largage massif de pesticides par avion pour les éradiquer – le «Vietnam des entomologistes». Ça a affaibli les autres espèces aussi. Et l’année suivante les fourmis de feu étaient plus nombreuses que jamais…


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En comparaison, les combats de gladiateurs c’est du pipi de chat. Oui, la guerre des fourmis a eu lieu. Organisée par des chercheurs français, elle s’est tenue à Paris. Et a mis aux prises quatre espèces invasives, qui se sont étripées durant six semaines. Au menu: stratégie militaire, corps-à-corps, morsures mortelles et armes chimiques. Les résultats de ces carnages ont été publiés récemment dans la revue scientifique Basic and Applied Ecology.

Horrible? Non, pas de pitié pour les belligérantes. «Ces bestioles menacent la biodiversité», soulignait hier le quotidien Le Monde. Précisant qu’on parle ici de quatre des cinq espèces de fourmis les plus menaçantes, qui ravagent des écosystèmes. L’intérêt était donc de mieux comprendre comment elles annihilent leurs adversaires. Et de savoir laquelle l’emporterait si, demain, elles se disputaient un territoire.

Une équipe du laboratoire Ecologie, Systématique et Evolution, de l’université Paris-Sud a donc créé des «nids» fermés pour chaque armée. Ainsi qu’une arène avec deux parties reliées par un tube. En plaçant une colonie avec 300 ouvrières et une reine de chaque côté, les duels à mort entre bataillons ennemis pouvaient débuter dès la libération du passage. Ne restait plus qu’à compter les cadavres.

Les fauves sont lâchés

Plus de 35 étripages ont été observés. Les forces en présence? Wasmannia auropunctata, la fourmi électrique de Nouvelle-Calédonie. Lasius neglectus, la fourmi des jardins d’origine asiatique qu’on trouve au sud de la France. Linepithema humil, la fourmi d’Argentine qui a colonisé le bassin méditerranéen. Et Pheidole megacephal, la fourmi à grosse tête calédonienne.

Les chercheurs ont constaté que, dans «tous les cas», l’ouverture du tube «a engendré des interactions agressives immédiates». Ces envahisseuses ont prouvé qu’elles méritaient leur réputation de férocité. C’est d’ailleurs durant les premières heures que se déroulaient les «combats les plus intenses».

Verdict final? Le résultat le plus clair concerne les colonies de fourmis à grosse tête, les seules qui ont des guerrières dans leurs rangs (10% de la population). Ces fourmis extrêmement agressives attaquaient rapidement le camp ennemi et tentaient de tuer leurs adversaires au corps-à-corps. Et elles se faisaient bien recevoir: elles ont perdu toutes leurs guerres! «Plus une colonie adoptait la stratégie des Huns plus la mortalité de ses troupes était élevée», s’est amusé le Figaro.

Départager les trois autres espèces a été plus compliqué: lors des différentes confrontations, toutes ont engrangé de belles victoires. Et de cuisantes défaites. Mais une hiérarchie a pu être déterminée. Troisième, la fourmi d’Argentine, elle aussi adepte d’attaques éclair un brin suicidaires. Seconde, la fourmi des jardins. Et si à la fin il ne devait en rester qu’une, la super-guerrière serait donc la fourmi électrique, qui est pourtant la plus petite des quatre.

Les rescapées achevées

L’étude indique que les deux espèces dominantes ont montré une stratégie plus défensive, tenant leurs positions plutôt que de jouer au kamikaze. Et surtout qu’elles ont privilégié l’«arme chimique», projetant du venin sur leurs adversaires. Les spécialistes notent cependant que, dans la nature, la suragressivité des deux espèces «perdantes» pourrait être un atout pour dénicher de nouvelles ressources.

Cerise sur le gâteau, les scientifiques ont voulu voir ce qu’il se passerait en cas de guerre totale impliquant les quatre espèces à la fois. Et là, grosse surprise: la fourmi à grosse tête a massacré tout le monde. «Au contact des trois autres espèces, elle s’est sentie vulnérable et est restée en retrait», a expliqué le responsable de l’étude Franck Courchamp au Figaro. «Une fois la menace retombée, les effectifs réduits, la fourmi à grosse tête est sortie de son retranchement et est venue achever les rescapées.» Fourbe et machiavélique!

(Le Matin)

Créé: 04.05.2016, 12h28

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