Vendredi 16 novembre 2018 | Dernière mise à jour 03:16

Cinéma «Call Me by Your Name», une ode divine au premier amour

Portée par un duo de jeunes acteurs impressionnants, l’envoûtante romance solaire de l’Italien Luca Guadagnino s’impose comme le premier grand choc de l’année 2018. En attendant les Oscars.

Dans la torpeur de l’été 1983 en Italie, Elio (Timothée Chalamet au premier plan) tue le temps non loin du charismatique Oliver (Armie Hammer).

Dans la torpeur de l’été 1983 en Italie, Elio (Timothée Chalamet au premier plan) tue le temps non loin du charismatique Oliver (Armie Hammer). Image: Praesens-Film

À voir

«Call Me by Your Name» de Luca Guadagnino, avec Timothée Chalamet, Armie Hammer, Esther Garrel, Amira Casar et Michael Stuhkbarg (2h10)

En salle le 28 février.

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Cela peut sembler étrange mais c’est ainsi: après tout ce temps passé sur Terre, on ne connaît pas de plus belle sensation que de sortir d’une salle obscure, la tête à l’envers, le cœur battant, l’esprit sens dessus dessous. Oui, vous savez, ce moment où le film qu’on vient de voir est tellement remuant qu’on se retrouve là, sur le trottoir à ne plus trop savoir où l’on est, si l’on est venu à pied, à cheval ou en voiture. Ce moment enivrant où la magie du septième art dépasse les plus envoûtants sortilèges. Certes, ça n’arrive pas toutes les semaines.

Au mieux deux ou trois fois dans une année. Parfois moins, rarement plus, mais au diable la comptabilité! Mercredi prochain, c’est bien ce genre de choc cinématographique de grande intensité qui est promis à celles et ceux qui iront voir «Call Me by Your Name». Un long-métrage d’une force émotionnelle inouïe, entièrement voué à ces heures spéciales, délicates, que tout être humain est appelé à vivre et qu’il évoquera le reste de son existence sous l’appellation «premier amour».

Désir absolu

Ici, lorsque le rideau se lève, la lumière est aussi belle qu’aveuglante. Nous sommes en 1983 et, dans ce coin paisible de la campagne lombarde, l’été vient tout juste de démarrer. L’astre solaire est au zénith lorsque Oliver (Armie Hammer), un Américain de 25 ans, débarque dans la villa du professeur Perlman (Michael Stuhlbarg). Cet enseignant en arts réputé a en effet pour habitude d’accueillir chez lui chaque été un étudiant qui, en échange d’une ou deux heures de travail quotidiennes, peut profiter du confort de l’imposante demeure.

L’arrivée d’Oliver attise la curiosité d’Elio (Timothée Chalamet), 17 ans, le fils des Perlman. Las, l’invité se révèle distant, arrogant, sans gêne et ne se préoccupe de ses interlocuteurs que lorsqu’il a le sentiment que ces derniers peuvent lui être utiles. Entre parties de tennis, séances de bronzage au bord de la piscine, les journées s’écoulent dans le calme et la torpeur. À la nuit tombée, maîtres des lieux et invités partagent leurs impressions sur l’art, la littérature, la musique classique tout en dégustant des mets délicieux arrosés de vins locaux.

Elio, qui s’ennuie, observe Oliver, cherche en vain à capter son attention. Mais le bel inconnu, plutôt du genre secret, ne se livre vraiment que lorsqu’il s’évade sur la piste du dancing en plein air voisin et danse comme un dingue sous le regard brûlant des adolescentes en vacances. De son côté, Elio goûte aux joies du sexe avec Marzia (Esther Garrel), une jeune fille de son âge, douce et solaire. L’été italien, torride, s’écoule. Lentement, très lentement.

Un matin, enfin, au cours d’une balade, Elio se surprend à avouer, sans la moindre retenue, le feu qui le dévore. Un feu qu’il n’avait pas anticipé. Mais c’est ainsi: Oliver hante ses jours et ses nuits. Il n’y a là rien de rationnel, juste un désir absolu d’aimer et d’être aimé en retour. Quand bien même elle ne semble pas avoir d’incidence sur la quiétude des lieux, la révélation a valeur de séisme pour les garçons, bien décidés désormais à vivre chaque journée comme si c’était la dernière…

Depuis sa présentation en janvier 2017 au Festival de Sundance, «Call Me by Your Name» bouleverse et envoûte irrémédiablement les spectateurs qui le découvrent. À l’affiche de diverses manifestations prestigieuses tout au long de l’année (Berlin, Sydney, Toronto, Zurich), ce long-métrage signé de l’Italien Luca Guadagnino est ensuite sorti dans les salles anglaises en novembre puis aux États-Unis le mois suivant, en laissant à chaque fois sans voix les habitués des salles obscures. Le début d’une fabuleuse carrière pour un film qui a failli ne jamais voir le jour.

Dix années se sont en effet écoulées depuis le moment où un producteur fait lire à Luca Guadagnino le roman d’André Aciman, écrivain américain d’origine italo-turque. Occupé à se faire un nom avec «Amore» (2009), ambitieuse saga bourgeoise marquée par le cinéma de Luchino Visconti, Guadagnino n’envisage nullement d’adapter un livre qui l’a pourtant remué. Longtemps, son rôle dans l’affaire va se limiter à celui de simple consultant avant que ses producteurs ne le pressent de plancher sur un scénario en compagnie de James Ivory, le prestigieux réalisateur d’ouvrages mythiques tels que «Chambre avec vue» (1986), «Retour à Howards End» (1991) et «Les vestiges du jour» (1993).

Divers cinéastes sont alors consultés mais aucun ne semble prêt à s’investir sérieusement dans le projet. En dépit de son grand âge (il est né en 1928), Ivory songe à mettre lui-même en scène «Call Me by Your Name» mais ses envies vont s’avérer incompatibles avec le budget modeste dont disposent les instigateurs du projet. Ceux-ci, de plus en plus fébriles, se tournent de nouveau vers Luca Guadagnino qui vient d’achever «A Bigger Splash» (2016), remake de «La piscine» de Jacques Deray.

Douleur implacable

Porté par une coproduction italo-américano-franco-brésilienne (!), le cinéaste peut alors rassembler sous le soleil de Lombardie un casting international et tourner pour 3,5 malheureux millions de dollars l’ouvrage appelé à devenir l’une des plus belles sensations de l’année 2018.

Cette romance subtile, dont le mélange de fragilité, de beauté et de douleur implacable n’est pas sans rappeler des œuvres littéraires comme «Premier amour» d’Ivan Tourgueniev et surtout «Les locataires de l’été» de Charles Simmons, est de celles dont l’évidence touche en plein cœur. On cite aussi comme références «Moonlight» (Barry Jenkins, Oscar 2017 du meilleur film) et «Le secret de Brokeback Mountain» (Ang Lee, 2006). «Call Me by Your Name» offre, il est vrai, certaines analogies avec le second: il y est question de la passion dévorante entre deux jeunes hommes qui se définissent par ailleurs comme des hétérosexuels.

Si «Call Me by Your Name» semble à même de fédérer le grand public, c’est avant tout en raison de sa thématique universelle, celle mystérieuse, inoubliable du premier amour. Un premier amour dépeint avec une empathie, une hypersensibilité et une précision dignes d’un orfèvre tel Robert Mulligan («Un été 42»). Candide et flamboyant

Un temps éclipsé par son compatriote Paolo Sorrentino, Luca Guadagnino s’impose en un peu plus de deux heures comme l’une des plus belles promesses d’un cinéma transalpin en plein renouveau. Celui qui reviendra cette année encore avec un remake de «Suspiria», l’inoubliable cauchemar de Dario Argento (1977), est magnifiquement épaulé dans sa quête artistique par deux comédiens en état de grâce: Armie Hammer et Timothée Chalamet.

Aperçu précédemment dans des ouvrages aussi différents que «Lone Ranger, naissance d’un héros» (Gore Verbinski, 2013), «Agents très spéciaux - Code UNCLE» (Guy Ritchie, 2015) ou le saignant «Free Fire» (Ben Wheatley, 2017), Armie Hammer offre à Oliver son charisme d’Apollon blond et bronzé. Timothée Chalamet, frêle gamin né à Brooklyn d’un père français et d’une mère américaine, fait d’Elio un héros romantique candide et finalement flamboyant. L’alchimie entre ces deux artistes que tout semble opposer est totale et confère au film et à quelques scènes déjà cultes (la disco, l’instant dit de «la pêche», le discours du père) son caractère sensoriel unique.

La performance de ce duo constitue l’atout majeur d’une œuvre magnétique soulignée par la musique de Sufjan Stevens (la chanson «Mystery of Love» est favorite pour l’Oscar 2018) et par quelques tubes mémorables des années 80 (depuis la sortie du film aux États-Unis, «Love my Way» des Psychedelic Furs connaît une seconde jeunesse).

Pourtant, si «Call Me By Your Name» a reçu quatre nominations (dont celle du meilleur film) pour la 90e cérémonie des Oscars qui se déroulera le 4 mars prochain à Los Angeles, seul Timothée Chalamet figure dans la catégorie du «Meilleur acteur». Une aberration qui, quoi qu’il advienne, n’empêchera pas le film de Luca Guadagnino de trouver sa place parmi les récits d’amour les plus touchants de l’histoire du cinéma. Oui, «Call Me By Your Name» se situe à ce niveau-là! Et l’on envie aujourd’hui, les spectateurs qui, dès mercredi, vont s’en apercevoir. (nxp)

Créé: 27.02.2018, 13h58

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