Lundi 18 novembre 2019 | Dernière mise à jour 05:32

Musique Erik Truffaz: «À 14 ans, je rêvais d'être Jimi Hendrix»

À l'approche de ses 60 ans, le trompettiste franco-suisse sort un nouvel album fascinant, «Lune rouge». Rencontre.

«Avec mon quartet, on a tout le temps eu l'exigence de ne pas refaire les mêmes choses. C'est pour ça que je suis encore là vingt ans après», raconte Erik Truffaz.

«Avec mon quartet, on a tout le temps eu l'exigence de ne pas refaire les mêmes choses. C'est pour ça que je suis encore là vingt ans après», raconte Erik Truffaz.

Erik Truffaz, Lune rouge, sortie le 11 octobre.

En concert: Erik Truffaz Quartet feat. Nya, mardi 1er octobre à 20 h, L'Alhambra, Genève. Infos: jazzcontreband.com

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La lune rouge. Cuivrée, de sang, magnifique. Ceux qui veulent comprendre le phénomène astronomique peuvent visionner les explications de Jamy dans un épisode de «C'est pas sorcier» de 1999 – on trouve la vidéo sur YouTube. Les autres, fermez les yeux: c'est dans les oreilles que ça se passe avec le nouvel album d'Erik Truffaz. Le trompettiste revient le 11 octobre avec son quartet (Marcello Giuliani, Benoît Corboz et Arthur Hnatek) et cette faculté à nous caresser la peau, d'un souffle. Nous avons rencontré le Franco-Suisse, lundi à Lausanne.

«Lune rouge» a été enregistré au studio du Flon, à Lausanne, comme la plupart de vos albums depuis «The Dawn», en 1998. Comment se sont déroulées les sessions?

On a commencé à enregistrer dès la deuxième série de répétitions, en mars dernier. Puis pour notre retour en mai, je souhaitais qu'on enregistre des choses que nous n'avions pas préparées. C'était formidable. (Ndlr.: Il sort un cahier noir) J'ai noté ce matin des détails importants à vous communiquer. Les improvisations de groupe concernent les morceaux 1, 3, 6, 8 et 10. J'avais demandé à Arthur Hnatek d'amener ses synthés modulaires qu'il branchait sur sa batterie et ça nous a donné la direction à prendre.

Les cinq morceaux que vous mentionnez ont été enregistrés en une seule prise?

Oui, sans ajout, sans rien du tout. Ça démontre qu'on sait bien s'écouter et qu'on a un peu de talent. Les autres morceaux sont des compositions amenées par Arthur Hnatek – c'est important, car je n'avais jamais fait ça avant. Elles ont ensuite été remodelées en groupe. On avait besoin de se renouveler et on voulait que la direction vienne de quelqu'un de plus jeune. On a vingt ans de différence.

Sur «Lune rouge», il y a d'ailleurs un contraste temporel dans les sons.

Il y a en effet une opposition totale entre un son organique, vintage que l'on recherche et des systèmes électroniques très modernes. Mais les claviers qu'a utilisés Corboz ont plus de vingt ans.

«Lune rouge» est également le nom d'un morceau fascinant de plus de 11 minutes, passant de l'electro au groove avec un solo de batterie jazz et une trompette plus lente. Comment est-il né?

En premier lieu, quand on a répété, il y avait les arpèges, et c'est tout. Ensuite, j'ai fait un thème. (Il fredonne la mélodie.) En studio, on a joué ce morceau plusieurs fois de suite en improvisant. On avait alors 40 à 50 minutes de «Lune rouge». On a découpé les morceaux qui nous plaisaient et on les a assemblés, comme on le ferait pour un montage de film. J'ai même encore réenregistré des choses après chez moi à Montmartre, comme la trompette que l'on entend au début. C'était très compliqué car il y avait trop de moments qu'on aimait beaucoup. Mais je voulais absolument assumer la longueur.

Pour quelle raison?

Ce que dit Benoît Corboz, à juste titre, c'est que dans la longueur on peut parfois s'ennuyer un peu. Mais c'est ça qui fait que l'information qui vient après est très pertinente. Bon, la longueur, c'est un peu le fer de lance de la musique électronique. Quand j'avais 17 ans j'écoutais des disques qui avait un morceau par face. Et je trouve ça formidable.

Une lune rouge, en astronomie, est une suite d'accidents heureux. C'est aussi le cas de votre album?

Oui, mais c'est aussi une forte volonté d'aller dans une direction. C'est beaucoup de travail. Et dans la somme de ce travail naissent de petits miracles. Avec mon quartet, on a tout le temps eu l'exigence de ne pas refaire les mêmes choses. C'est pour ça que je suis encore là vingt ans après. Cette fois, le risque, on l'a confié à Arthur Hnatek. Il devait nous voir tel jour avec des morceaux. Ses musiques étaient bien plus difficiles à jouer que ce qu'on n'avait jamais fait. Elles comportent des structures rythmiques particulières qu'on pourrait retrouver dans la musique minimaliste.

Vous aurez 60 ans l'an prochain. Est-ce qu'avec l'âge le son de la trompette change, comme c'est le cas avec la voix?

Oui. Le son que j'ai maintenant est plus large que celui que j'avais dans «The Dawn» il y a vingt-et-un ans. Et pourtant, c'est la même trompette sur certains morceaux. C'est la vie qui fait ça, pas la technique.

Vous êtes souvent en guest sur des albums d'autres artistes. Dernièrement, c'est sur celui d'Oxmo Puccino. Que vous apportent ces collaborations?

Avec Oxmo, en l’occurrence, c'est du ping-pong, puisque lui-même était sur mon dernier album. En général, il m'écrit pour me demander si j'entends quelque-chose sur telle chanson. Si c'est le cas, j'enregistre chez moi. Dernièrement, j'étais à Vienne avec Ibeyi. J'ai aussi participé à l'album des sœurs argentines Las Hermanas Caronni. Ce sont des choses très loin de ce que je fais et qui m'obligent à envisager la musique sous un autre angle.

Un trompettiste, c'est par définition, quelqu'un de solitaire qui doit s'entourer, non?

Le jazz était beaucoup comme ça, oui. Mais ce qui différencie mon quartet, c'est qu'on fonctionne comme un groupe de rock: on a beaucoup composé ensemble et on partage les bénéfices.

Vous auriez aimé jouer dans un groupe de rock?

À 14 ans, mon rêve ultime était d'être Jimi Hendrix. (Il est interrompu par la sonnerie de son téléphone.) C'est ma mère. Si je lui réponds, on en a pour quarante-cinq minutes. Mais il faudrait que je la rassure. Je lui dirai tout à l'heure que je suis bien arrivé.

Vous ouvrez le festival JazzContreBand ce mardi 1er octobre. Qu'est-ce qui est prévu au programme?

Je joue l'album «Bending New Corners» (1999) et une partie de «The Dawn» avec le rappeur Nya. C'est la musique qu'on faisait il y a vingt ans mais qui est restée très fraîche et qui donne une très grand part à l'improvisation. Il y a beaucoup de gens qui ont vécu de bonnes choses sur ces morceaux, ça draine une sorte d'enthousiasme. Je suis conscient du privilège que j'ai: je peux amener du bonheur aux gens et ils me le rendent. C'est formidable d'améliorer la qualité de la vie. En plus, j'ai la chance d'avoir un métier lié à l'imaginaire, et imaginer des choses rend heureux.

Sandrine Bonnaire, qui partage votre vie, a commencé à filmer un documentaire sur vous l'an dernier. Comment ça avance?

Oui, elle partage ma vie, ça aussi c'est un bonheur! On ne vit pas ensemble mais on se voit régulièrement. Cet été, on était en Corse. Tout à coup, en voyant un ciel particulier, elle a eu l'idée que je monte sur la terrasse avec ma trompette pour me filmer. Elle m'accompagne souvent lors de mes concerts et elle prend des images, que ce soit à Vienne, à Sète. Mais ce n'est pas très régulier et on n'a pas encore commencé les entretiens.

Elle vous laissera jeter un œil au montage?

Elle ne veut pas trop que je regarde. De toute façon je n'aime pas trop me voir. On peut se dire que dès que le film est fini le couple s'arrête. (Il sourit.) Mais je ne pense pas.

Laurent Flückiger

Créé: 01.10.2019, 17h09

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