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Interview Julien Clerc: «La blessure d'enfance, ça aide»

Accompagné d’un orchestre symphonique, il revisite ce soir à l’Arena de Genève ses plus beaux titres. Confidences.

Image: Benoit Peverelli / EMI

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«Vous avez 15?minutes, ce sera jusqu’à 16?h?48. Je vous passe Julien Clerc, ne quittez pas.» Ainsi parle l’attaché de presse, pressé et pressant, de la maison de disques. Le chanteur répond, aimable. Il est au volant et prévient gentiment: «J’espère que ça ne va pas couper, d’accord, parce que je suis en voiture.» On lui dit notre trouble: celui de parler, enfin, au poster qu’on avait accroché dans sa chambre en 1970. Il éclate de rire et c’est parti.

Julien Clerc, quand avez-vous compris que vous étiez fait pour ce métier?

(Il hésite.) Est-ce que j’ai compris ça? Je viens d’une famille qui n’était absolument pas dirigée vers des carrières artistiques. Mon père était un intellectuel, professeur de lettres. Ma problématique était de ne pas le décevoir. J’avais beaucoup d’admiration pour lui. J’ai essayé de me présenter à Sciences Po et j’ai compris que je ne pourrais pas répondre à ses attentes. En fait, le jour où j’ai su que j’étais capable d’écrire ma propre musique, j’ai compris qu’éventuellement je pourrais me lancer là-dedans, capable d’écrire des mélodies et que ça ne s’arrêterait pas à 5 ou 6, mais peut-être plus. Cela fait 44?ans déjà.

Quel a été l’instant premier?

J’avais fait du piano classique dès l’âge de 6?ans (ndlr: sous l’égide de sa belle-mère) et j’avais arrêté à 13?ans. Après, je m’y étais remis tout seul. J’essayais de reproduire, à l’oreille, les musiques que j’aimais. Les Beatles ou Bob Dylan. Je ne trouvais pas tout. Mais j’en trouvais pas mal. Il y en avait d’autres, beaucoup plus compliquées celles-là, dont il fallait les clés. J’adorais le jazz, la soul, Ray Charles. Evidemment, je ne pouvais pas les reproduire. Alors, il y a eu des séances innombrables, au piano, dans la pièce principale de la maison, chez nous à Bourg-la-Reine. C’est au cours de l’une de ces séances que j’ai réalisé que je pouvais écrire ma musique en inventant des choses qui étaient à moi.

Sur la «Cavalerie» ou «Ivanovich», en 1968 déjà, on vous découvre chanteur de variétés, mais très littéraire. Pourquoi ce choix?

C’est grâce à la rencontre avec Etienne Roda-Gil, sur un coup de chance.

Comment?

J’étais en Fac de droit et je fréquentais beaucoup un bistrot, L’Ecritoire, place de la Sorbonne, à Paris. Il y avait là une population d’étudiants, parfois attardés, dont faisait partie Roda-Gil. J’ai demandé à la cantonade s’il y avait des gens qui écrivaient des paroles de chansons. Et, fait miraculeux, il était présent ce jour-là et il a répondu oui.

Vous fonctionniez parfaitement.

Comme je ne connaissais personne dans ce milieu, mais très bien la chanson, j’ai senti qu’il me donnait des trucs différents. Ça n’était pas quelqu’un à qui on disait: «Ecris-moi sur tel sujet.» Il livrait ses textes de façon désordonnée, j’attendais parfois trois semaines. Il disparaissait. C’était une marque de fabrique dans sa vie. Plus de nouvelles pendant 15?jours. La première année, nous avons écrit pas mal de chansons. De lui, je prenais tout, quasi 90% de ce qu’il m’écrivait.

Les artistes ont souvent une blessure d’enfance. Quelle est la vôtre?

Ça aide, la blessure d’enfance! (Rires.) A façonner une sensibilité. Mes parents se sont séparés lorsque j’avais 1?an et demi. Ils se sont bagarrés tout ce temps, ça a été un divorce très dur. Et j’ai été confié, chose rarissime, à mon père. J’ai été élevé par lui et ma belle-mère et je voyais ma mère les week-ends. Ils étaient de deux classes sociales différentes, ce qui est encore rare, même de nos jours. Mon père avait épousé la fille de sa femme de ménage.

Vous viviez dans deux univers totalement distincts.

La semaine à Bourg-la-Reine, j’allais à Lakanal, un très bon lycée. Je repartais, le vendredi soir, passer trois jours chez ma mère qui était une femme seule et l’est resté longtemps. Elle ne s’est remariée que beaucoup plus tard. Ça faisait une vie tout à fait intéressante, même émotionnellement. J’avais ma mère pour moi dans ce petit appartement qu’elle occupait depuis toujours avec ses parents. Elle était socialiste de cœur, son père était communiste et Antillais. Mon père, lui, était gaulliste. Le dimanche soir, ma mère me ramenait à Bourg-la-Reine devant la grille de la maison. Elle n’entrait jamais.

Et un jour, vos parents se sont retrouvés, pour vous, à l’Olympia.

Je les ai vus l’un à côté de l’autre, pour la première fois, en dehors des photos, à ma première à l’Olympia, 22?ans après leur séparation. C’était en février 1969. Je passais avant Bécaud. J’ai commencé à jouer dans «Hair» en mai cette année-là.

Vous avez eu de la peine à chanter «Femmes je vous aime» en 1982. «Ça craignait», dites-vous. Pourquoi?

Roda-Gil avait pris soin de ne jamais écrire «je t’aime» dans une chanson. Et donc ( rires ), Jean-Loup Dabadie, 15?ans après, son cahier des charges a été de me faire dire «je», de me faire parler autrement du monde et de l’amour. Je trouvais ça un peu violent, un peu craignos, dur à faire. Je ne me suis rendu compte de l’effet de cette chanson qu’en studio. Il y avait une jeune femme, rencontrée à Londres, qui pleurait pendant que j’enregistrais la voix. Je me suis dit: «Tiens, quand même, elle est peut-être porteuse de quelque chose.» Ça n’était pas ce que je préférais sur l’album.

Etes-vous ému comme nous ensuite, lorsque vous composez?

Mon émotion est différente. Elle me vient en public. Sinon, j’ai plutôt des souvenirs techniques, c’est malheureux. Je me souviens de l’état d’esprit dans lequel j’étais, lorsque j’ai écrit tel ou tel titre.

Vous vouvoyez votre compagne, Hélène Grémillon. N’y a-t-il pas des moments où vous lui dites simplement «je t’aime»?

Non. Je lui dis toujours «je vous aime.» C’est venu comme ça. J’ai toujours un peu de mal à tutoyer les gens. Je vouvoie Bertrand de Labbey depuis 40?ans ( ndlr: le patron d’Artmedia). Depardieu, Deneuve ou Daniel Auteuil, tout le monde le tutoie. Je n’ai pas le tutoiement facile. Là, avec ma compagne, on se vouvoie. C’est resté. Ce qui est amusant, et j’espère que ça ne nous portera pas malheur, c’est que mon père et ma belle-mère se vouvoyaient aussi, ce qui est incroyable! J’y ai repensé après. (Rires.)

(Le Matin)

Créé: 24.05.2012, 07h30