Lundi 18 novembre 2019 | Dernière mise à jour 07:03

Interview Yannick Noah: «J'ai eu une enfance merveilleuse»

Le Français a sorti, à 59 ans, son 12e album, «Bonheur indigo». Vendredi, à Genève, il s'est longuement confié sur son enfance, ses parents, le racisme, le tennis et sa passion pour la musique.

«Si tu es courageux sur une balle de break, tu dois l'être aussi pour exprimer tes opinions», dit très joliment Yannick Noah. Image: DR

Yannick Noah, «Bonheur indigo», déjà disponible.

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Vendredi en début d'après-midi, c'est sur le balcon d'une chambre d'un grand hôtel genevois que nous rencontrons, essoufflé – notre train avait du retard –, Yannick Noah. Fumant une cigarette, le Français nous invite à nous asseoir et nous dit de respirer: «On n'est pas a deux minutes près», dit-il en riant. Et en effet.

Le rendez-vous porte sur la sortie de son 12e album, «bonheur indigo», métissé et rempli d'optimisme. Mais Yannick Noah déborde largement les vingt-cinq minutes accordées. Il raconte la joie de son père lors de sa victoire en tennis à Roland-Garros en 1983, son enfance heureuse en Afrique, son expérience de non white durant l'apartheid, ces matinées froides à taper la balle avec les mains gelées. Mais aussi sa reconversion dans la musique, les premiers concerts devant 8 personnes. Enfin, il insiste sur le conseil qu'il a donné à ses enfants: vivre au moins une fois sa passion.

Vous êtes à Genève, le jour du lancement de la Laver Cup. Ce n’est sûrement pas un hasard…

Si. C'est un bel accident. Je sens qu'elle est là. (Ndlr.: Il hume l'air de Genève.) C'est super ce qu'il fait, Roger. Amener un événement comme ça chez lui, c'est la classe. Je repars ce soir, j'ai pas mal de promo à faire et un concert. Ce que j'aime, au fond! De toute façon je ne suis plus dans le tennis.

Vous auriez aimé jouer contre Federer?

Attends, mais moi jouer contre un mec qui me met une branlée, je n'ai pas envie. Moi, j'avais envie de jouer contre les gars que je battais! (Rires.) C'est tellement une autre époque. Mes coups d'attaque, aujourd'hui, passeraient pour des coups de défense. Je me ferais transpercer. Si tu t'amuses par une méthode scientifique à mettre le joueur que j'étais au meilleur de ma forme contre Roger ou Rafa, je ne gagne pas un jeu.

On vous a vu en larmes devant les images de votre victoire à Roland-Garros, récemment dans «Quotidien». Trente-six ans, plus tard ça vous procure toujours autant d’émotion?

Ce n'était pas l'émotion de me revoir gagner. C'était la surprise de revoir les images de mes parents. Mon père est parti il y a deux ans, ma mère il y a sept ans. Il y en a qui ont gagné plein de Grands Chelems, moi, c'était mon moment. J'étais chez moi. J'ai habité dans ce stade, je connaissais les jardiniers, leurs enfants. Môme, je mangeais le couscous avec les gars qui font les courts. Quand je suis rentré dans le stade, il y avait toute ma famille et tous mes copains. Et mon père a eu cette idée folle de sauter sur le terrain. (Rires.) Mes parents étaient plutôt discrets. Là, c'était trop fort pour lui, il a voulu me prendre dans ses bras. Ce matin, quand j'ai pris le taxi, le chauffeur m'a dit qu'il se souvenait de ça. Il ne me parle pas de mon service slicé sur le coup droit au centre. Jamais! Je suis rentré dans le cœur des gens par une jolie porte.

En presque trente ans vous avez été par trois fois capitaine de l'équipe de France de Coupe Davis, par deux fois de celle de Fed Cup. Vous aimez vous retirer par intermittence des projecteurs?

Oui. Quand tu es le capitaine, tu es le paravent. Et c'est lourd. C'est Yannick capitaine, je prends presque trop de place et je n'ai pas envie d'attirer sur moi la lumière qu'il y a sur les joueurs. À la Coupe Davis, tout est dans le jugement. Je suis le grand le frère, le papa, je me mets devant mon équipe et je dis: «Ne touchez pas à mes enfants! Si vous le faites, c'est à moi que vous vous en prenez.» Les trois dernières années, c'était vraiment ça. C'était la première fois que j'entraînais des joueurs qui avaient l'âge de mes enfants. Donc il fallait qu'on gagne au moins une fois. (Rires.)

Quand vous vous retirez de la vie publique, vous passez votre temps à voyager en bateau, c'est juste?

Oui, je ne suis plus l'acteur, je deviens le spectateur de la vie. Je suis anonyme et je peux marcher dans la rue à regarder les autres. Je vais dans un bar, seul, écouter des musiciens et j'ai tout mon temps. Personne ne me connaît: je deviens juste un mec qui boit pas mal de bières. Et là, je me nourris. Le voyage m'a fait me demander ce que j'avais envie de raconter. Eh bien, j'avais envie de dire que ça va.

Il y avait de la colère dans votre dernier album, «Combats ordinaires» (2014). Qu'est-ce qui vous a fait devenir optimiste?

Il y a cinq ans, c'était plus fort que moi. Je suis né de l'amour d'un Noir et d'une Blanche, et j'espère qu'ils s'aiment encore là-haut, tout le temps. Quand je vois un Black, c'est mon frère. Quand je vois un Blanc, c'est mon frère. C'est comme ça. Brel comme les sons Africains, ça me parle. Et il y a des moments, le racisme, les injustices, c'est trop, et je chante ma colère. Je ne suis pas un artiste engagé, je suis un citoyen. Si je veux être en accord avec moi-même, je donne la parole à ceux qui sont victimes de cette bêtise, de cette escroquerie, de cette ignorance.

Dans votre album, vous dites: «On est soit voleur, soit volé»...

Le tennis m'a permis de voyager. J'allais au musée, je me nourrissais des endroits où je jouais. Le destin a voulu que mon premier tournoi professionnel était à Johannesbourg, en Afrique du Sud, durant l'apartheid. J'étais non white. Arthur Ashe avait imposé ma présence, sinon il ne jouait pas. Les organisateurs ont donc accepté à contre-coeur et ils m'ont fait jouer à 11h, alors que les matches débutaient normalement à 14h. Le stade était vide. Sauf tout en haut un petit triangle grillagé pour les non white qui était plein. Cette centaine de personnes qui avait entendu qu'il y avait un petit negro m'a bien encouragé, et j'ai gagné. Tout ça pour dire que j'ai vécu des choses et, quand je chante, il peut arriver que j'aie de la colère. Si tu es courageux sur une balle de break, tu dois l'être aussi pour exprimer tes opinions.

Sur votre bateau, vous avez vu la pollution des océans. Ça ne vous a pas démoralisé au moment de travailler sur «Bonheur indigo»?

Non, je ne peux pas. J'ai fait la chanson «Encore temps», c'est ma deuxième qui traite de ce sujet. (Il fredonne.) «Il est encore temps / C'est pas trop tôt / Ici et maintenant / Demain nous attend.» Demain va arriver très vite, il y a urgence. Il se trouve que certaines de mes chansons sont reprises dans les écoles. «Aux arbres citoyens» a souvent été le point départ d'une année où l'environnement est au programme. Tous ces mômes connaissent cette chanson, et je suis très fier de ça.

Le Lausannois Jérémie Kisling est cocompositeur de la chanson «Todo Esta Bien» qui figure sur votre album. Vous le connaissiez?

Non. C'est volontaire. Quand je suis invité à table, j'ai horreur qu'on me montre la bouteille de vin qu'on va boire. On se sent obligé de dire que c'est bon. Moi, quand je reçois les potos, j'enlève l'étiquette. Alors, ils goûtent différemment. C'est la même chose quand j'écoute des maquettes. Je ne veux pas savoir qui c'est, je veux juste la substance. Je n'ai vu aucun des auteurs. D'ailleurs, je ne connaissais pas la plupart d'entre eux. On se rencontre donc à travers la musique. Mais, la prochaine fois que je joue dans le coin, je vais le croiser et on aura déjà un lien fort.

Sur la pochette de «Bonheur indigo», on vous voit à 7-8 ans. À quoi pensait le petit garçon que vous étiez?

Les souvenirs que j'ai de mon enfance sont joyeux. Quand j'habitais en Afrique, on rigolait bien. On vivait dans la nature. Les trois premières années, on n'avait ni l'eau courante ni l'électricité. On allait à la rivière, on s'éclairait à la lampe à pétrole. C'était le bonheur. On jouait au tennis tous les jours après l'école, entre copains et copines, et tout le week-end. C'est l'époque où le club était encore un lieu de vie, de rencontres. Jouer, c'était presque accessoire. C'était une enfance merveilleuse. Avec la légèreté et l'inconscience qui vont avec et que j'ai gardées. Parce que je suis parti d'un coup avec ma raquette. C'était un choc brutal.

Vous vous êtes retrouvé en France du jour au lendemain?

Oui, en pensionnat, à jouer tout le temps. Le premier hiver, je me suis caillé. Même si c'était à Nice. (Rires.) J'avais un problème, mes mains gelaient vite et je n'arrivais plus à tenir le manche. On a trouvé une solution: couper le bout d'une socquette. J'y enfilais ma main et je tenais ma raquette avec. Je faisais ça quand je me réveillais tôt le matin pour aller faire des services tout seul. Je voulais en faire plus que les autres.

Vous jouiez dehors même en hiver?

Oui. Je crois que c'est pour ça que j'ai eu la chance de gagner en plein air. Tu ne peux pas si tu t'entraînes à l'intérieur.

On a l’impression qu'après votre carrière de tennisman vous avez toujours fait ce que vous vouliez, c’est juste?

Mes parents m'ont fait confiance. Imagine: leur gamin est parti à 12 ans au bout du monde parce qu'il voulait jouer au tennis. On n'avait pas les moyens de faire des allers-retours en avion. Je voyais mon père et ma mère une fois par an et je leur téléphonais en PCV une fois tous les quinze jours. Je suis parti tôt, et c'était hyperdur. À la fin de ma carrière, j'ai demandé à mes parents comment ils avaient fait. Ils m'ont répondu qu'ils ont voulu me laisser vivre ma passion. Et c'est ce que je dis à mes enfants. Qu'ils aillent au moins une fois au bout de leur passion. Le fait que ça marche ou non est accessoire. L'important est de ne pas avoir de regret.

Quand vous arrêté de jouer au tennis, vous avez donc fait ce qui vous passionnait: la musique.

Au début, on disait: «Il pousse la chansonnette.» Je m'en foutais. J'étais une sorte de curiosité. Il fallait voir la promo. La première fois que j'ai gagné la Coupe Davis en tant que capitaine, mon 1er album venait de sortir. On m'a invité à une émission de TV où j'avais une grande loge, un bouquet de fleurs, une bouteille de champagne avec un petit mot. Un mois après, j'ai fait la même émission mais pour la sortie de mon 2e single – il ne marchait pas du tout, c'était pas terrible. Je me suis retrouvé avec mes musiciens dans une toute petite loge. J'étais mort de rire. Les gens ne comprenaient pas pourquoi je ne continuais pas à profiter du tapis rouge. Eh bien parce que j'adorais ça, les petits clubs, les maisons de jeunesse, dormir dans le tour bus.

La première tournée a été difficile?

Un soir, on était programmés dans une salle de 500 personnes, à Pontivy, en Bretagne. On a joué devant 8 personnes. (Rires.) Mais on tout donné, ils n'ont jamais vu un truc pareil. J'ai appris le métier comme ça.

Et aujourd'hui vous avez 12 albums au compteur!

Ouais, ça commence à ressembler à une carrière. J'ai fait plus de musique que de tennis.

Si vous pouviez retourner dans le passé, qu’est-ce que vous changeriez?

Mon revers. (Il se marre.) Mais qu'est-ce qu'il était mauvais! Et puis s'il y avait une autre possibilité, mon coup droit!

Laurent Flückiger

Créé: 20.09.2019, 20h00

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