Dimanche 22 septembre 2019 | Dernière mise à jour 11:13

Interview intégrale Alain Duménil: «C’est indigne de la Suisse»

L’homme d’affaires franco-suisse répond aux accusations de soustraction fiscale portant sur 54 millions de francs parues dans la presse cette semaine.

Alain Duménil: «Ce qui me choque, c’est la divulgation de mon nom.»

Alain Duménil: «Ce qui me choque, c’est la divulgation de mon nom.» Image: Yvain Genevay

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Il nous reçoit dans son salon donnant sur la rade de Genève. Entouré de ses œuvres d’art qu’il chérit, Alain Duménil fait, malgré les circonstances, bonne figure. Cette semaine des articles de L’Hebdo et du Tages-Anzeiger ont révélé qu’il faisait l’objet d’une enquête pourtant sur une possible soustraction fiscale de 54 millions. Le financier, mais aussi romancier et philanthrope à ses heures, donne sa version des faits.

On vous reproche aujourd’hui 54 millions de francs de soustraction fiscale, c’est du lourd!

La Division des affaires pénales et enquête (DAPE) prend ce chiffre dans mes publications. C’est absurde: vous connaissez beaucoup de cambrioleurs qui laissent leur adresse en s’accusant? Ce n’est pas dans ce genre de sociétés, cotées en Bourse, que vous pouvez frauder le fisc. L’Autorité des marchés financiers en France et la FINMA en Suisse demandent tout ce que vous détenez, de façon directe ou indirecte dans l’entreprise. Un jeune inspecteur a été assez bête pour regarder les rapports annuels et se dire: «Alain Duménil a 50%. Il doit donc payer 54 millions d’impôts, dont il ne s’est pas acquitté.» Si l’Administration fiscale (AFC) avait des doutes, elle aurait pu m’envoyer un courrier, je leur aurais expliqué.

Mais le chiffre est exact?

Dans les rapports d’activité, quand on parle de la détention d’Alain Duménil, on parle de la détention directe et indirecte, qui se monte dans le cas d’Acanthe Développement, la société concernée, à 50%. J’ai, à titre personnel 10% des actions, et 40% sont détenus par des sociétés que je contrôle, où j’ai le droit de vote. Un dividende de 100 millions a été versé sur dix ans. Cela fait 50 millions pour les 50%, dont 10 millions pour ma part personnelle. Ce million par année a été déclaré et fiscalisé. Rien qu’en raison des impôts à la source. Tout ça est déclaré dans les banques qui vous font des certificats. Il n’y a pas un centime qui n’a pas été déclaré. Les 40% restants sont détenus par des holdings qui sont surveillées par de grands réviseurs. Je ne peux pas dire à Deloitte: cette année on ne va pas payer d’impôts! Ces holdings n’ont versé aucun dividende. L’argent a été reversé dans des entreprises. Je n’ai donc pas touché d’argent de ces 40%. Ce qui me choque, c’est la divulgation de mon nom.

Pourquoi?

Dans le jugement rendu, le juge dit deux choses. Premièrement, il donne l’autorisation à la DAPE de poursuivre ses investigations. Il ne dit à aucun moment: Duménil est coupable, il a fraudé le fisc de 54 millions. Il dit seulement: la DAPE peut continuer l’enquête. Il y a un principe en vigueur dans les pays civilisés qui est la présomption d’innocence. Le juge veut que cette présomption d’innocence soit respectée. Alors, pour la faire tenir, il impose l’anonymat. Ce n’est pas que le juge ait oublié mon nom au milieu de la procédure. Il dit: attention, ce jugement ne doit pas être diffusé avec un nom. Notamment parce qu’il y a des dangers économiques mais surtout parce qu’il n’est pas sûr de ma culpabilité. Imaginez qu’il s’agisse d’un crime sexuel sur un mineur? Je ne comprends pas comment des journaux ont pu divulguer mon nom. Ils courent des risques pénaux mais aussi financiers. Je vais réclamer le manque à gagner. Pas seulement moi mais aussi mes actionnaires américains, qui ne vont pas se gêner pour faire une class action aux Etats-Unis devant des tribunaux américains. Je vous laisse imaginer les sommes… De plus, ces articles laissent planer le doute entre procédure pénale ou procédure en soustraction.

Si la soustraction fiscale n’est pas pénale en Suisse, la soustraction grave existe. Nous parlons de 54 millions de francs.

Ce qui différencie la fraude de la soustraction, c’est la fabrication de faux. Je peux vous dire que, dans mon cas, il n’y en a pas puisqu’il s’agit de simples déclarations sur des chiffres sans document joint, les seuls documents étant les relevés de banque au 31 décembre, émis par des banques suisses. Ils ne peuvent pas être faux, donc il ne peut pas y avoir de plainte pénale.

Pourtant, quand la soustraction est trop importante, comme l’a déclaré Eveline Widmer-Schlumpf, il y a des possibilités d’action pénales.

Eveline Widmer-Schlumpf a aussi déclaré qu’à partir de 600 000 francs d’écart fiscal, cela devenait criminel. Si vous êtes un gros contribuable ou une grosse entreprise et que vous faites une erreur de 600 000 francs, vous vous retrouvez entre un violeur et un assassin. Il n’y a aucun pays du monde qui pratique ça. Ce n’est pas à Mme Widmer-Schlumpf de décider, c’est au législateur de le faire et le législateur ne l’a pas fait. Pour l’heure la fraude est uniquement basée sur le faux et chez moi il n’y a aucun faux.

L’enquête a pourtant été ordonnée par Eveline Widmer-Schlumpf.

Ce sont les médias qui l’ont présenté de cette manière. Ils ont voulu montrer qu’en raison du volume supposé de la soustraction, du nombre de preuves, l’enquête a été lancée directement par la ministre des Finances. Ce n’est pas comme cela que ça s’est passé. La DAPE, avant de perquisitionner, a dû obtenir la signature de la ministre. La DAPE va donc chez elle. Elle a 50 documents à signer en même temps. On lui dit qu’il y a un monsieur qui a fraudé 54 millions au fisc. Elle demande si une enquête solide a été faite. On lui répond que oui et elle signe. En fait, elle n’en sait strictement rien. Elle n’a pas déclenché l’enquête, elle a juste signé un document. Et, moi, j’affirme qu’elle a été trompée par la DAPE, qui lui a donné de fausses informations.

Vous remettez en cause le travail de deux médias, de leurs éditeurs, de la ministre suisse des Finances, de la DAPE. Ça fait beaucoup quand même?

Là, ces journaux ont franchi la ligne jaune, ils ont violé la loi. Est-ce que les soupçons d’un fonctionnaire doivent faire la une des journaux?

Et pour la DAPE?

Je trouve scandaleux que la DAPE puisse agir avec tout ce pouvoir. L’inspecteur de 29 ans qui a eu des soupçons a pu décider seul de perquisitionner chez moi. Ils ont ouvert mes coffres, mes meubles, confisqué mes ordinateurs. Comme ils ne trouvaient rien, ils sont allés chez ma fille, dans sa voiture, alors qu’elle n’est pas visée par cette plainte. Ils ont menacé ma femme. Ils ont outrepassé leur pouvoir. Ma femme et mes filles vont désormais chez un psychiatre. C’est indigne d’une démocratie, c’est indigne de la Suisse, et ça fait du tort à la place d’affaires. Le peuple suisse doit savoir que demain chaque individu ayant une certaine surface financière, dès 200 000 francs, peut subir ce que je vis. C’est le pouvoir de la Stasi!

Vous avez mis en doute, sur les ondes de la RTS, la capacité de l’AFC à comprendre la Bourse?

Je ne dis pas que l’Administration fiscale ne connaît pas le fonctionnement de la Bourse, mais je dis que cet inspecteur devrait retourner à l’école. 50% de droit de vote ne veut pas dire que vous avez droit à 50% des dividendes et que vous devez payer l’impôt sur ceux-ci. Est-ce que cet inspecteur est incompétent ou est-ce qu’il l’a fait sciemment? Il doit maintenant rédiger son rapport. Je ne sais pas sur quelle base il va l’écrire. A partir du moment où je ne touche pas de dividendes, je ne vois pas pourquoi je paierais des impôts. Personne ne paie l’impôt de ses voisins!

Vous avez demandé qu’on libère 100 000 francs par mois pour assurer votre train de vie. C’est énorme?

Quand on voit les factures de mes avocats, ce n’est pas beaucoup! Je suis un homme d’affaires, j’ai besoin d’un minimum pour vivre. Ces 100 000 francs n’étaient pas destinés à flamber dans de grands restaurants. J’ai des entreprises, des journaux. L’Agefi coûte de l’argent. Quand on me dit que je dois payer tant à la fin du mois pour des salaires, comment puis-je faire? Je ne vois pas pourquoi, parce qu’un fonctionnaire fédéral a des soupçons, je devrais être contraint à aller à la soupe populaire, comme on me l’a proposé dans un courrier que j’ai reçu.

Aujourd’hui, dans quelle situation êtes-vous?

La DAPE a fait tout bloquer. On cherche à m’étrangler. La DAPE n’a pas de temps limite pour rendre son rapport. Elle met parfois quatre ou cinq ans pour le faire. Pendant ce temps vous êtes privé de tout. Tout le monde vous regarde de travers. J’étais en train de faire une augmentation de capital, maintenant c’est fini. C’est pour ça que je réponds avec véhémence. Ce n’est pas la démocratie. Dans la démocratie, on se bat à armes égales. En Suisse, les avocats ont juste le droit de se taire car l’administration a toujours raison.

Créé: 17.08.2014, 12h59

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