Dimanche 15 décembre 2019 | Dernière mise à jour 16:20

Jean-Pierre Danthine «Les taux bas fonctionnent comme un incitant, un piège»

Le vice-président de la direction générale de la Banque nationale suisse (BNS) estime que les mesures prises «pourraient déjà» agir. «Dans l’ensemble, la hausse des prix a été moins forte durant le premier semestre 2013 qu’en 2012».

Pour Jean-Pierre Danthine et la BNS, «Nous soumettons les banques à des scénarios de stress très sévères».

Pour Jean-Pierre Danthine et la BNS, «Nous soumettons les banques à des scénarios de stress très sévères». Image: Sébastien Anex

En dates

1950
Naissance

Jean-Pierre Danthine est né à Havelange, en Belgique.

1980
 Professeur

Après des études à l’Université de Louvain (B) et à la Carnegie-Mellon University (USA), il est nommé professeur d’économie et de finances à l’Université de Lausanne.

2006
SFI

Lors de la création du Swiss Finance Institute, institut de recherche dans la finance et la banque des hautes écoles suisses, il est nommé directeur.

2010
BNS

En janvier, il devient membre de la direction générale de la BNS. Il est nommé vice-président en 2012.

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Le boom immobilier ne montre aucun signe de ralentissement…

Notre évaluation n’est pas aussi tranchée. Il y a bien une dynamique dangereuse qui nécessite des mesures correctrices. Mais des mesures ont été prises tôt, déjà en juillet 2012, puis le «coussin anticyclique», le volant anticyclique de fonds propres, a été activé par le Conseil fédéral sur proposition de la BNS en février. Certains signes montrent que ces mesures pourraient déjà avoir un effet. Plusieurs indicateurs montrent par exemple que, dans l’ensemble, la hausse des prix a été moins forte durant le premier semestre 2013 qu’en 2012.

Reste que malgré ce «coussin», si la tendance se poursuit, l’indice de la bulle immobilière atteindra les sommets des années 90 d’ici fin 2014. Est-il encore temps pour agir?

Le «coussin» vise avant tout à améliorer la capacité de résistance des banques. Ce but sera atteint. La plupart des banques détiennent déjà un socle de fonds propres significatif. D’autres ont prévu des mesures qui renforceront leur capacité de résistance d’ici à fin septembre. Est-ce que le coup de frein sur la dynamique du marché résultant du coussin anticyclique et des autres mesures prises jusqu’ici sera suffisant pour engendrer un «atterrissage en douceur» du marché immobilier? Il est trop tôt pour le dire.

Vous faites face au dilemme du régulateur face à une bulle spéculative: doit-il provoquer l’atterrissage, ou doit-il seulement limiter les conséquences du crash?

Notre conviction est qu’il vaut mieux intervenir tôt et en douceur, plutôt que tard et en force.

La mesure du «coussin de capital» vise d’abord les banques, en les obligeant à se protéger. Mais les ménages sont aussi très exposés. Ils ont massivement profité des taux bas et se sont énormément endettés à très court terme. Comment imaginer un scénario de sortie?

Tout d’abord, protéger les banques revient à protéger les ménages. Ce ne sont pas les banques que nous défendons: c’est l’économie réelle. Ces mesures visent à éviter que les banques se retrouvent dans des difficultés telles qu’elles ne puissent plus faire leur métier, qu’elles ne puissent plus prêter. Nous voulons donc assurer qu’elles disposent d’un coussin suffisant pour que, même en cas de choc de taux d’intérêt couplé à une correction des prix sur le marché immobilier, elles puissent continuer à jouer leur rôle et alimenter l’économie avec des crédits.

Et les ménages, donc?

Nous ne pouvons que constater que l’augmentation des volumes de crédit coïncide avec la période de taux bas. Cette facilité d’accès au crédit fonctionne comme un incitant, et je dirais même comme un piège. La règle de prudence impose de calculer la capacité d’emprunt des ménages sur les taux d’intérêt à long terme, dont la moyenne historique est proche de 5%. Le service de la dette à un tel taux ne doit pas dépasser le tiers de leurs revenus. Or ce seuil est dépassé pour près de 40% des nouveaux crédits octroyés. Pourtant les taux bas actuels ne sont pas une nouvelle norme. Ils remonteront un jour ou l’autre.

Les hypothèques à taux fixe protègent-elles totalement les propriétaires?

J’imagine que vous faites référence au fait que certaines banques ont introduit des clauses qui leur permettraient de dénoncer les contrats fixes dans certaines situations de hausse des taux. De telles clauses, que toutes les banques n’ont pas, sont difficiles à interpréter. Elles n’ont jamais été utilisées à notre connaissance. On peut penser que les banques feraient preuve d’une grande prudence avant de les activer.

Les banques sont aussi incitées à se refinancer à très court terme. Avez-vous une vision claire des durées de refinancement des grandes banques suisses?

Oui, mais cette situation est très diversifiée. Certaines banques dépendent majoritairement des dépôts d’épargne, d’autres s’appuient plus fortement sur le marché interbancaire ou le marché des capitaux. Les scénarios sur lesquels nous travaillons aujourd’hui visent à comprendre comment les banques seront impactées par une hausse des taux. Garder l’épargne leur coûtera plus cher. La perte de substance économique que cela provoquera dépendra de leurs modèles d’affaires. Nos études montrent qu’en moyenne une hausse de taux d’intérêt aurait un impact négatif significatif sur les banques. Par ailleurs les banques qui font l’hypothèse que la grande stabilité des dépôts d’épargne que nous avons observée ces dernières années perdurera en cas de hausse des taux, pourraient sous-estimer les risques encourus. Nous avons averti les banques qu’elles devaient tenir compte de cette situation exceptionnelle.

En somme, les banques sous-estiment toujours le risque lié à une remontée des taux?

Les banques ont choisi un profil de risque élevé, vraisemblablement parce qu’elles estiment que la période de taux bas va encore durer. Nous attirons leur attention sur le fait que ce risque, tel qu’elles le calculent, pourrait être sous-estimé.

Quel serait l’effet d’une hausse des taux d’intérêt sur le taux de change plancher avec l’euro?

La hausse des taux longs n’a pas d’impact direct sur le taux plancher. Quant aux taux courts, le jour où la BNS décide d’une hausse des taux, il ne peut plus y avoir de taux de change plancher contraignant.

Vous êtes échec et mat…

Pas du tout. Mais notre action de politique de change nous limite dans nos capacités d’action sur les taux. Et inversement, nous n’agissons sur les changes que parce que nous sommes au taux d’intérêt zéro. Aujourd’hui la priorité absolue est sur le cours plancher que nous ferons prévaloir tant que cela sera nécessaire.

Combien y a-t-il de zéro dans un trillion?

Douze.

Utilisez-vous plutôt l’anglicisme «trillion», ou le français «billion»?

Nous parlons plutôt en milliers de milliards.

Connaissez-vous le montant total des engagements d’UBS et de Credit Suisse sur des produits dérivés?

Il est de 89 milliers de milliards ou trillions de francs.

Dans vos statistiques, il n’est mentionné «que» 50 trillions. Pourquoi?

Nos statistiques mesurent les produits dérivés émis par les maisons mères des banques en Suisse, mais pas leurs filiales à l’étranger. C’est peut-être malheureux, mais nos statistiques sont ainsi faites. Notre département de stabilité financière a toutefois pleinement connaissance des chiffres globaux.

Ce montant fait de la Suisse le pays proportionnellement le plus exposé aux produits dérivés au monde, loin devant les États-Unis ou l’Allemagne.

Il est important de préciser que le montant brut des produits dérivés ne reflète pas le risque encouru. Ces chiffres sont vastement supérieurs au risque réel. Nous ne le minimisons pas; ces montants sont très significatifs. D’où notre insistance à exiger des banques qu’elles aient un coussin de fonds propres suffisant. Nous les soumettons à des scénarios de stress très sévères. Or même les scénarios les plus catastrophistes montrent que les risques liés aux produits dérivés ne portent que sur une fraction de ces montants. En outre, ces chiffres paraissent très élevés parce que les grandes banques sont des intermédiaires sur ce marché. Elles jouent le rôle «d’assureurs» auprès de nombreuses banques dans le pays et à l’étranger. Elles revendent ensuite ces risques à d’autres, ce qui conduit à les dissiper. C’est justement cette succession d’opérations qui multiplie le montant brut des engagements en produits dérivés.

Encore une fois: si UBS et Credit Suisse ne formaient qu’une seule banque, elle serait la plus active au monde sur les marchés des dérivés. Leurs paris conjugués dépassent ceux de JP Morgan ou de Deutsche Bank. Selon vous, ce n’est pas un problème?

La Suisse est un petit pays qui exporte des biens et des services, notamment financiers. Cela nous met dans une situation particulière, et nous pose une question fondamentale. En résumé: la Suisse peut-elle avoir Nestlé mais pas UBS ou Credit Suisse? Pour qu’un petit pays puisse abriter de très grandes banques il faut que ces dernières puissent tomber en faillite sans provoquer le chaos et, partant, sans devoir être sauvées par l’Etat. En d’autres termes, résoudre la problématique du «too big to fail» est la condition pour qu’un petit pays comme la Suisse puisse légitimement abriter des grandes banques. Notre espoir et notre conviction sont que nous y parviendrons. Nous ne sommes pas encore au bout du chemin mais nous y travaillons assidûment, à la fois en Suisse et sur le plan international. Au bout de ce processus les banques seront suffisamment capitalisées pour supporter les risques encourus et le contribuable sera protégé même au cas où les choses se passent vraiment mal. Il n’y aura alors pas de problème à ce qu’un petit pays comme la Suisse compte des grandes banques aussi bien que de grandes entreprises industrielles.

Créé: 11.08.2013, 07h38

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