Lundi 23 octobre 2017 | Dernière mise à jour 19:48

Interview «Heaulme ne tue pas, il détruit»

Le tueur en série est bien l’auteur du double meurtre de Montigny-lès-Metz, selon l’enquêteur Abgrall, le «confesseur» de Francis Heaulme.

Alexandre et Cyril avaient 8 ans, en 1986, quand ils ont été massacrés à coups de pierre à Montigny-lès-Metz.

Alexandre et Cyril avaient 8 ans, en 1986, quand ils ont été massacrés à coups de pierre à Montigny-lès-Metz. Image: AFP

11 meurtres

De 1984 à 1992, Francis Heaulme a tué onze fois, un peu partout en France. Ses victimes avaient de 8 à 65 ans. Ce ne sont «que» les cas reconnus: le «routard du crime» a tué davantage.

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Cyril et Alexandre, alors 8 ans, ont été massacrés à Montigny-lès-Metz en 1986, il y a plus de trente ans. Depuis? L’effroyable affaire a été jugée cinq fois, avec un innocent, Patrick Dils, passant 15 ans en prison pour un crime qu’il n’avait pas commis. Mais la semaine dernière (mercredi 17 mai), au terme d’un procès-fleuve, la justice française a tranché. Ce double crime est l’œuvre du tueur en série Francis Heaulme. Qui a écopé pour la troisième fois de la perpétuité. Ancien gendarme de Rennes, considéré comme le «confesseur» du tueur de 58 ans, «celui qui a réussi à rentrer dans sa tête», l’enquêteur Jean-François Abgrall a témoigné à la barre le 9 mai. Il revient pour nous sur le procès écoulé et sur la personnalité du tristement célèbre «routard du crime».

Pensez-vous que justice a été rendue, trente ans après les faits?

Oui, il n’y a pas l’ombre d’un doute sur la culpabilité de Francis Heaulme.

Il n'y a pourtant ni preuve formelle ni aveu.

Pas d’aveu, c’est normal: Heaulme n’avoue pas, jamais, ce n’est pas dans son registre. Par contre, il raconte – surtout quand on ne lui demande rien, d’ailleurs: c’est lui qui dicte l’échange. Il relate des scènes de violence comme s’il en avait été spectateur. Ou des rêves, des visions. Il transpose, il mélange les éléments de ce qu’il nomme ses «pépins» – ses meurtres. Mais il n’invente rien, il en est incapable. Puis on enquête, puis on le réentend et on découvre que ce qu’il dit est toujours vrai.

Mais comment prouver sa culpabilité dans le double meurtre de Montigny-lès-Metz?

Par la démonstration de son fonctionnement et l’explication de sa signature criminelle. Heaulme y était, deux pêcheurs l’ont vu couvert de sang. Il s’est fait hospitaliser le lendemain, comme à son habitude, sous un prétexte quelconque, pour disparaître de la circulation. Il a réalisé un croquis extrêmement précis de la scène de crime avec la position des enfants. Il a parlé des cailloux que les enfants jetaient sur les gens, ce qui n’était jamais sorti dans la presse. On a retrouvé des cailloux dans une chaussette de l’un d’eux: c’était sa réserve, il n’avait pas de poche.

Et sa signature criminelle?

Il a déshabillé l’une des victimes, comme il l’a fait au moins partiellement lors de chaque meurtre. Il a tué parce qu’il le pouvait, car il s’est retrouvé face à des proies vulnérables. Et il y a évidemment cette violence extrême, hors norme, dans la répétition, la similitude de ses autres crimes. Ces enfants ont été massacrés à coups de pierre. Heaulme ne tue pas ses victimes, il les détruit.

À quoi ressemblent ses récits?

Il parle par exemple d’un événement qui s’est déroulé entre Boulogne et Cherbourg. Mais il ne faut pas chercher géographiquement: ce sont deux meurtres. «J’ai étranglé un arbre, il est devenu mou. C’était un jeune», raconte-t-il. On comprendra qu’il évoque le petit Joris, 9 ans, qu’il a tué près de Draguignan. Il l’a étranglé puis s’est acharné sur lui avec un tournevis. 84 coups, dira le légiste. «Non, 83», corrigera Heaulme avec sa mémoire autistique! Dans cette affaire il parle d’ailleurs du talus, de la voie de chemin de fer, des jets de pierre. Autant d’éléments qui renvoient en fait à Montigny-lès-Metz.

Comment l'avez-vous trouvé lors du procès?

Ralenti, sans doute un peu assommé par les médicaments. Contrairement à ce que l’on croit, c’est quelqu’un de vif et doté d’une intelligence normale, même si son vocabulaire est limité.

Vous le tutoyez, non?

Oui, mais c’est un hasard. Lorsque je l’ai entendu la première fois il n’était pas suspect, c’était un vagabond, un SDF. Avec ces personnes, le vouvoiement s’impose, le respect étant un peu tout ce qu’il leur reste. Mais il a vu qu’on était nés la même année, je n’ai que quelques jours de moins que lui. «Je suis plus vieux, je pourrais vous tutoyer», m’a-t-il lancé. Ça me convenait: pour un enquêteur tout est bon pour briser la glace.

Qui êtes-vous pour lui?

Difficile à dire. Je suis celui qui réduisait son espace de mensonge. Il m’a parfois lancé: «Je sais que tu sais.» Une forme de complicité s’est forcément créée avec le temps et il sait que je ne le juge pas. Je suis celui qui a su l’écouter, ce qui lui a plutôt fait du bien. Comme celui qui l’a mené en prison, ce qui lui plaît forcément moins…

Que savez-vous de sa détention à la prison d'Ensisheim, en Alsace ?

Il m’a dit y être très bien. Une fois, deux types ont essayé de s’évader, il ne comprenait pas, il les a taxés de «fous». Il mange bien, il a des copains et une petite allocation handicap, même si je ne vois pas de quel handicap on parle. Il correspond avec un tueur en série américain. Toutes les expertises l’ont démontré: il est pleinement conscient de son statut, très attentif à son image et il en tire une satisfaction.

Est-ce pour ça qu'il a fait appel, pour un nouveau procès, pour entretenir sa terrible image?

Je ne suis pas convaincu que ça vienne de lui. Durant les audiences, soit il subit, soit il s'en fiche, il n'en tire aucun plaisir.

Francis Heaulme est désormais reconnu coupable de onze meurtres. Mais combien en a-t-il commis?

Disons bien plus que ce que l’on peut penser.

On ne le saura jamais?

Non. Les faits sont prescrits.

Il est en prison depuis 25 ans et approche de la soixantaine. Est-il toujours dangereux?

Oui, je crois que sa dangerosité est intacte. S’il était remis dans le circuit, je suis certain qu’il recommencerait.

Alors pourquoi n'est-il pas dangereux en prison?

Qu’est-ce qui vous fait croire ça? (Le Matin)

Créé: 27.05.2017, 15h33

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