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Enquête La police pense avoir arrêté le chef local du réseau de mendicité

Selon les policiers français, l’homme faisait régner la terreur autour de lui. Suite aux arrestations de mardi à Moillesulaz (GE), il a été présenté au parquet de Thonon avec deux «adjoints» présumés.

Une quarantaine de Roms ont été interpellés mardi matin à la douane de Moillesulaz, alors qu’ils passaient la frontière vers Genève, comme chaque matin.

Une quarantaine de Roms ont été interpellés mardi matin à la douane de Moillesulaz, alors qu’ils passaient la frontière vers Genève, comme chaque matin. Image: Fabien Kuhn/Tribune de Genève

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C’est l’histoire d’un type, et de ses gros bras. Nous l’appellerons Costel, il est originaire d’une bourgade de la banlieue de Bucarest, Barbulesti, 7000?habitants, tous Roms. Sur place, pas de travail, aucun avenir. Parce qu’il n’a pas peur de cogner, le mauvais garçon se trouve un vilain moyen de subsistance à l’étranger: entre Annemasse (F) et Genève, il rackette les habitants de son village, venus de gré ou de force chercher de l’argent en mendiant. Avec ses «adjoints», il met sur pied un régime de terreur: les plus faibles font la manche dans les rues genevoises, puis remettent la majeure partie de ce qu’ils ont touché à ces petits «chefs».

«Difficile à attraper»

Tel est le scénario esquissé par la police d’Annemasse, dont le groupe «voie publique» de la brigade de sûreté a enquêté durant six mois sur l’affaire avant de procéder aux arrestations médiatisées de mardi dernier, en collaboration avec la police genevoise et l’Office fédéral des douanes. Jeudi matin, Costel, âgé d’une quarantaine d’années, a été entendu avec deux de ses complices présumés par le procureur de Thonon-les-Bains, selon le commissaire principal d’Annemasse, Philippe Guffon. Coffrés à la douane de Moillesulaz alors qu’ils s’apprêtaient à gagner Genève comme chaque matin en compagnie d’une quarantaine d’autres Roms, tous trois sont considérés comme faisant partie des «exploiteurs» de ce réseau. Ils sont accusés de traite d’êtres humains aggravée, non justification de ressources et escroquerie en bande organisée.

La police d’Annemasse affirme détenir la preuve que 110?000?euros provenant de ce trafic ont transité jusqu’à Barbulesti, via des organismes de payement. «Mais nous pensons que deux fois et demie plus d’argent a été transféré en voiture», ajoute Philippe Guffon. Selon lui, les fonds proviennent en grande partie de la mendicité, mais également d’escroqueries à la charité, notamment à travers des associations caritatives factices. Pour l’heure, la police n’a pas pu démontrer que de l’argent issu de cambriolages ou de proxénétisme alimente également le réseau, comme elle le soupçonnait dans un premier temps. D’après Philippe Guffon toujours, ce trafic touche principalement Genève, mais «irradie dans une moindre mesure jusqu’à Lausanne, Neuchâtel, Aigle (VD), Thonon et Annecy (F)».

Ionut Zaharia, un officier de liaison roumain en poste depuis une année à Lyon, a travaillé sur l’affaire avec la police d’Annemasse. Il précise que Costel est déjà connu des forces de l’ordre dans son pays d’origine pour extorsion. «Comme il vit la plupart du temps à l’étranger, il était difficile à attraper», ajoute le policier. Selon les témoignages recueillis ces derniers jours, l’homme sévissait au Mans avant de venir s’établir à Annemasse, où il a pris la place de son cousin, parti à Grenoble.

Les procès-verbaux dessinent un personnage usant de ses poings même sur des handicapés, têtu, cherchant à extorquer de l’argent à ses compatriotes par des moyens parfois hallucinants: «taxes d’habitation» via la location de matelas pour dormir sur l’espace public côté français, jeux d’argent auxquels il forçait les autres à s’adonner, et, surtout, mise sur pied d’un système de crédit à des taux d’usurier. «Le fonctionnement des prêts roms est très particulier, précise à ce sujet Philippe Palou, de la Ligue des droits de l’homme d’Annemasse. Par exemple, je vous vends un objet pour 100?euros. Si vous n’avez pas d’argent, je vous fais crédit, mais si vous ne payez pas demain, vous me devrez 200?euros. Etc. Certains vont jusqu’à prostituer leurs enfants pour régler leurs dettes.»

Peur des représailles

Si les «exploiteurs» ont été transférés au parquet, les «exploités», soit une quarantaine de personnes, ont été relâchés. «Ils recevront une obligation de quitter le territoire français pour trouble à l’ordre public, explique Philippe Guffon. Mais il leur suffira de passer la frontière et de rester une heure à Genève, puis de revenir.»

Ce jeudi matin, d’après les observations des gardes-frontière suisses, les membres du groupe ne se sont pas risqués du côté helvète. Devant le commissariat d’Annemasse, cinq tournicotent, s’arrêtent, entrent et ressortent, l’air un peu perdu. «Nous allons repartir en Roumanie, lâche une femme au visage las dans un français très sommaire. A cause des problèmes avec la police.» Ne sont-ils pas soulagés que les «chefs» qui les rackettaient aient été arrêtés? «Les chefs? Quels chefs? Je touche 10 ou 15?francs par jour en mendiant, et je garde l’argent pour moi», assure-t-elle. Comme les autres, elle dort ici et là, à même le trottoir sur un matelas récupéré dans une déchetterie, dans la cave d’un immeuble, ou à l’arrière d’une voiture défoncée agonisant sur un parking.

D’après la police, les Roms de Barbulesti nient être des victimes, par peur des représailles. Par peur, mais également par défiance envers les autorités, ajoute Ionut Zaharia, pour qui le réseau démantelé cette semaine est «important du point de vue roumain. Mais l’enquête n’est pas terminée. Nous pensons que nous pouvons remonter encore plus haut en Roumanie.» (Le Matin)

Créé: 23.06.2012, 17h26

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