Jeudi 9 juillet 2020 | Dernière mise à jour 20:09

Procès Bébé secoué: 12 ans ferme requis contre le papa, 6 ans contre la mère

Accusé d'avoir brutalisé son enfant jusqu'à la mort, un père nie en bloc. La mère comparaît libre depuis mardi matin devant la Cour criminelle de Lausanne. Le procureur estime que les parents sont co-auteurs du décès de leur fils.

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Dire que Monsieur (35 ans) est arrogant est un doux euphémisme. Les expertises, toutes les expertises médicales, arrivent à la même conclusion quant aux raisons du décès du petit Congolais en janvier 2017. Les lésions constatées sur Yusuf*, pas encore un an, sont caractéristiques du syndrome du bébé secoué. Il y a aussi ses fractures aux bras, un ongle arraché, des griffures et des marques de coups. Ce procès de maltraitance, jugé par la Cour criminelle de Lausanne, qui siège dans la salle cantonale de Renens, est triplement insupportable. Par les faits avérés. Par l'attitude de l'accusé dont le flux de paroles et l'agressivité noient et exaspèrent les juges. Par son refus de collaborer.

«Je n'admets pas ça»

Le Congolais ne répond pas aux questions, louvoie, tergiverse face à un président de tribunal, Pierre Bruttin, bien patient et désespéré de pareille nonchalance en regard de la gravité de l'affaire. Face à l'obstination du prévenu que tout accuse. «Les experts n'ont pas assez investigué. Je l'affirme avec toute ma dignité. Je n'ai jamais secoué l'enfant (ndlr. pas «mon» enfant). Je ne lui ai jamais fait du tort. Je n'admets pas ça. Il y a beaucoup de choses erronées. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Il faisait la sieste. Je l'ai trouvé comme ça après lui avoir fait un biberon. Moi je veux la vérité. Il faut être authentique.» L'aplomb du papa interdit l'assistance, bouche bée devant ses dénégations.

«Je suis le témoin»

L'ongle arraché? «Il s'est pris les doigts dans le trou d'un lit pliable d'appoint.» Les bras cassés? «Il tournait beaucoup dans son lit. C'est à cause des barreaux du lit.» Les griffures? «C'est avec une montre.» Le procureur Jérémie Müller ne lui posera aucune question, c'est dire. Me Charles Munoz, avocat de la maman, essayera aussi de le faire passer aux aveux. En vain. Le père d'avoir l'outrecuidance de répondre. «Je suis le témoin de ce qui s'est passé», alors que tout porte à croire qu'il est l'acteur de cette tragédie. Et c'est précisément ce qu'il ne fera à aucun moment: expliquer ce qu'il s'est réellement passé lors de ce huis clos, la maman étant absente ce triste après-midi du 16 janvier 2017.

«J'ai pensé devenir folle»

Le défenseur du prévenu, Me Christophe Marguerat, lui demande comment il a vécu le décès de son fils? «Beaucoup de tristesse. Beaucoup de violence, de brutalité et de partialité. Je n'ai pas encore fait mon deuil. Je dois trouver l'énergie.» A ses côtés comparaît son ancienne compagne (27 ans). Elle dit n'avoir rien vu, n'avoir rien fait. Elle dit avoir cru l'homme qu'elle aimait profondément et prétend avoir été frappée par lui, y compris pendant sa grossesse. «Je n'ai jamais vu Monsieur maltraiter l'enfant».

Les «accidents» seraient arrivés chaque fois que l'accusée n'était pas à la maison. «A aucun moment, je ne me suis doutée. Je le pensais incapable de faire ça.» Jusqu'au décès, elle dit encore n'avoir jamais fait le parallèle entre les violences que son ex-conjoint lui aurait infligées et la probabilité que ce dernier ait pu lever la main sur leur bébé. La maman souffre. «J'ai pensé devenir folle, je parlais toute seule dans la rue. Des années de pleurs. Cet homme a tout fait pour arrêter cet amour. Je n'arrive pas à refaire ma vie. Je suis bloquée.»

Vieille dame brûlée

L'homme est également soupçonné d'avoir brûlé grièvement la résidente d'un EMS en lui faisant prendre sa douche. L'aide-soignant nie, là encore. «Je ne sais pas. Elle a crié. C'était ses cris habituels.» Les cloques retrouvées sur son corps et qui ont bien failli tuer cette nonagénaire souffrant d'Alzheimer? «Je ne peux pas inventer ce que je n'ai pas fait. Elle avait des problèmes de peau, des rougeurs, je les avais remarquées avant la douche.» La pauvre femme est toujours dans ce même EMS.

Depuis le 28 mai 2018 (ndlr. le papa avait été relâché), elle a perdu sa joie, son sourire et la communication qu'elle parvenait encore à avoir avec sa fille et son fils malgré sa maladie. Se retournant vers la famille de la vieille dame, le père osera: «Je veux les rassurer, ce n'est pas moi. Je fais des excuses si j'ai fait quelque chose.» «Taisez-vous. Cela fait deux heures et demie que vous nous racontez des bêtises, lance, excédé, le président Bruttin. C'est pénible et limite indécent.»

Meurtre, lésions corporelles graves...

Le père est renvoyé pour meurtre, lésions corporelles graves et lésions corporelles simples qualifiées; la mère de Yusuf pour homicide par négligence, lésions corporelles graves et lésions corporelles simples qualifiées. Elle est en outre accusée d'avoir reçu et transféré par WhatsApp trois vidéos d'actes d'ordre sexuel avec des enfants, une vidéo de violence extrême et une vidéo de mauvais traitements sur un enfant. Ainsi, le Ministère public a également retenu deux autres chefs d'accusation à son encontre: la représentation de la violence et la pornographie. La Cour se réserve de retenir encore la violation du devoir d’assistance ou d’éducation pour les deux coprévenus.

Du ferme requis pour les deux

Le procureur Jérémie Müller a soutenu un réquisitoire massue, convaincu que les deux parents sont complices et co-auteurs du drame qui a conduit à la mort de Yusuf: «A en croire Monsieur, nous faisons face à une accumulation d'erreurs. Rapports du CHUV, des experts, des médecins légistes, des psychiatres et en plus une potentielle condamnation. Le Ministère public pense le contraire». Le représentant du Parquet de marteler: «Les coups que Madame a reçus ressemblent à s'y méprendre aux lésions sévères retrouvées sur le bébé. En audition, la maman dit elle-même que son ex-conjoint secouait sa tête de gauche à droite lorsqu'il la frappait et la battait même enceinte.»

L'internement pour le père

«Je suis persuadé que Madame était au courant des maltraitances. Elle était consciente du risque de mort sur le petit. Elle a laissé perdurer la situation.» Aussi, la culpabilité des prévenus est respectivement écrasante pour le papa, importante pour la maman au dire du procureur. Qui a requis des peines de 12 ans et de 6 ans ferme. L'expertise psychiatrique de Monsieur a retenu une diminution de responsabilité moyenne et un risque de récidive élevé. Partant, le magistrat a requis l'internement. Il exige en outre l'expulsion des deux Congolais au bénéfice d'un permis F (admission temporaire en attente de leur renvoi).

Qui des deux?

Le verdict sera rendu jeudi. Avec un enjeu central. Qui des deux dit vrai? Chaque parent restait seul avec Yusuf. Certes beaucoup plus la maman, fusionnelle avec son grand prématuré qui a passé ses sept premiers mois de vie à l'hôpital avant de pouvoir intégrer ce qui aurait dû être le cocon familial et protecteur. Le papa travaillait. Même le Parquet l'a dit clairement dans son réquisitoire: si les rapports médicaux sont accablants, personne ne peut dire qui a frappé, brutalisé, et fini par tuer l'enfant qui allait avoir un an.

Les avocats des parents, Me Munoz (mère) et Me Marguerat (père), ont plaidé les extrêmes, rejetant la faute sur l'un ou sur l'autre. Le premier exige que sa cliente soit libérée de toutes charges, «l'accusation ne reposant sur rien». Le second, une peine compatible avec le sursis, qui, cas échéant, pourrait donner lieu à une libération immédiate, son mandant est détenu depuis deux ans.

Evelyne Emeri

evelyne.emeri@lematin.ch

*Prénom d'emprunt

Créé: 02.06.2020, 13h58

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