Samedi 11 juillet 2020 | Dernière mise à jour 04:33

Vaud Défigurée au Funplanet: les prévenus rattrapés par la justice

Dès le 8 juin, trois administrateurs et un technicien du centre de loisirs de Villeneuve seront enfin jugés. Le 18 juin 2013, une jeune Valaisanne a percuté et soulevé avec son kart les plots de protection du circuit. Son visage a été fracassé.

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A dix jours près, Adelina, 21 ans, n'aurait pas eu droit à la moindre audience. Le 18 juin 2020, les faits auraient été prescrits (ndlr. 7 ans). Pourtant l'affaire est gravissime et a failli être classée par la procureure en charge, Myriam Bourquin. Le Ministère public central a cassé cette décision et ordonné le renvoi des co-prévenus devant un tribunal. Sans cela, la jeune Sédunoise n'aurait pas eu droit à la moindre reconnaissance de la souffrance endurée depuis toutes ces années. Elle, qui à l'aube de ses 15 ans, a perdu son visage, en une fraction de seconde, sa tête heurtant de plein fouet les blocs qui délimitent le parcours de karting, qui sont censés stopper les engins et absorber l'énergie des impacts.

Le visage en morceaux

Son énergie à elle, Adelina l'a concentrée sur sa reconstruction psychique et faciale, sur son visage fracassé par le choc frontal: elle s'est fait opérér cinq fois au CHUV, elle a renoncé à la sixième intervention, épuisée. Elle a tout misé également sur sa formation. Dans quelques jours, elle sera assistante dentaire diplômée. Elle a dû abandonner son rêve d'être sage-femme, arrêter le gymnase, passer par une longue dépression. Changer de projets, de futur.

Nous l'avions rencontrée en janvier 2019. C'était la première fois qu'elle revenait devant le Funplanet de Villeneuve (VD) cinq ans et demi après ce mardi noir du 18 juin 2013. Elle tenait à témoigner, à raconter l'accident, sa nouvelle apparence et ses cicatrices à combler. C'est là que nous avions appris qu'en mai 2012, un an avant elle, une autre Valaisanne avait vécu un événement très similaire au sien. Etranglée par la sangle de son casque – les photos des entailles sont impressionnantes –, celle-ci a retiré sa plainte à la faveur d'un arrangement financier.

Comme un rouleau compresseur

L'amusement et la légèreté de la course d'école du Cycle d'orientation de Sion se mueront en course de karting cauchemardesque. Adelina n'a jamais fait de karting, sa meilleure amie la convainc: «Personne ne nous a conseillés. On a juste reçu une charlotte. J’ai essayé un premier casque, il était trop grand. J’en ai pris un autre. J’ai remarqué que je n’avais pas de visière et que d’autres en avaient. Je me suis dit que ce n’était pas bien grave et que nous étions en sécurité. Je n'ai eu aucun briefing pour les pédales, les drapeaux, etc…»

Après un tour de chauffe à vitesse réduite, l'adolescente – sa vitesse moyenne est estimée à 24,5 km/h par les experts – aperçoit devant elle une autre élève à l'arrêt dans un virage à 180 degrés. Gênée par un véhicule qui a fait un tête à queue, cette camarade (ndlr. légèrement blessée) a embouti les plots de séparation et les a déjà partiellement soulevés. Adelina se souvient avoir voulu l'éviter et va à son tour s'encastrer dans les blocs à la différence que son kart ne s'arrêtera pas. Fixés entre eux par des lanières, ces fameuses «barrières» ont passé au dessus du capot de sa machine mais aussi sur elle comme un rouleau compresseur, retenant sa tête et son corps en arrière sans toutefois l'éjecter. Son engin ne s'immobilisera que contre le mur d'enceinte de la piste.

Deux prévenus, puis quatre

Les images fractionnées, extraites de la vidéo, sont effrayantes et accablantes. Adelina a été grièvement blessée, principalement au visage (fracas facial: fractures multiples et lésions des tissus mous), et au dos. Ses nombreuses opérations pour retrouver son image, son traumatisme crânien, la physiothérapie et les massages pour supporter ses souffrances, la jeune femme a été tenace, soutenue par les siens. Elle sait qu'elle aurait pu y laisser la vie. Aujourd'hui, à quelques jours de l'ouverture du procès à un fil de la prescription, elle se dit sereine et confiante. Pour s'exprimer plus avant, elle attendra le verdict. Parce que rien n'est encore scellé quant au sort que le Tribunal de police d'arrondissement de l'Est vaudois réserve aux quatre prévenus de lésions corporelles graves par négligence.

Dans la première phase d'instruction, seuls les deux exploitants de la société anonyme (SA), détentrice du Funplanet, et administrateurs (ndlr. l'un ne l'est plus depuis peu) avaient été mis en prévention par le Parquet vaudois. Désormais, deux autres co-accusés sont appelés à comparaître. Il s'agit du responsable technique, notamment pour la piste de karting, et également administrateur de la SA; ainsi que du technicien sans qualification spécifique auquel les exploitants avaient confié la création, la configuration et la mise en place du circuit.

Pas de procureur aux débats

Le procès est prévu à Vevey sur deux jours, les 8 et 9 juin, et sera présidé par la juge Sandrine Osojnak. Le Ministère public a annoncé qu'il n'entendait pas intervenir aux débats. Aussi, dans son acte d'accusation, la procureure requiert et propose des sanctions allant de 120 ou 180 jours-amende, la valeur du jour-amende étant à fixer en audience, avec sursis pendant deux ans. L'enjeu est pourtant de taille puisqu'il est reproché aux quatre prévenus d'avoir largement failli en matière de sécurité en ne prenant pas toutes les mesures et dispositions nécessaires à l'exploitation du karting.

Les rapports des experts et les enquêteurs ont mis au jour une série de manquements et non des moindres. En particulier: l'absence d'une information complète à chaque utilisateur avant les courses; la remise de casques sans visière; l'installation de barrières de sécurité non parallèle au tracé (angles droits); et l'incompatibilité entre les karts et les blocs de protection des pistes.

Evelyne Emeri

evelyne.emeri@lematin.ch

Créé: 28.05.2020, 06h36

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