Dimanche 17 novembre 2019 | Dernière mise à jour 22:45

Justice Claude D. se bat contre tout internement

Ce jeudi, l'assassin de Marie joue son va-tout devant la justice vaudoise. Son internement à vie cassé par le Tribunal fédéral, le récidiviste vise des mesures thérapeutiques institutionnelles, qui pourraient alléger sa peine.

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Claude D., 42 ans, a tué. Deux fois. Sa première proie s'appelait Pascale. En 1998, il séquestre, viole et abat son ex-compagne de cinq balles dans le chalet familial de La Lécherette (VD), près de Château-d’Œx. Il écope de 20 ans de prison. En août 2012, le détenu de Bellechasse (FR) obtient les arrêts domiciliaires sous surveillance électronique. Quelques mois plus tard après avoir proféré des menaces et tenu des propos pornographiques sur la Toile, le Fribourgeois est réincarcéré. Il recourt et obtient gain de cause. La juge d'application des peines le laisse ressortir en janvier 2013, toujours bracelet à la cheville, à la condition qu'il travaille. Elle reconfirme cette liberté surveillée en mars 2013, dans l'attente d'un complément d'instruction, au Service pénitentiaire vaudois. Cette addition d'erreurs d'appréciation laissera au quadragénaire toute la latitude pour récidiver et frapper une seconde fois quelques semaines plus tard.

Marie lui dit non

Marie, tout juste 19 ans, la fille d'Evelyne et Antoine Schluchter, le pasteur de Villars-sur-Ollon (VD), la petite sœur de Laetitia. C'est elle la seconde victime de ce tortionnaire qui se moque de tout, se joue de tous, y compris de la justice. Après quinze ans d'enfermement, l'homme n'a pas changé. Il reste un prédateur, un dominateur, un manipulateur, un destructeur. Les femmes sont à lui, il se les approprie. Il chasse sur le Web. Et rencontre la jeune Vaudoise, apprentie sommelière au Golf de Payerne (VD). Leur liaison est chaotique. Claude D. est narcissique (sic). Il aime traquer et imposer. Marie lui dira oui, puis non. Elle sent ses déviances. Elle lui échappe. Il la rattrape comme un jouet. Il l'attend à la sortie de son travail le lundi 13 mai 2013 et la pousse dans sa voiture. Enlevée de force, elle vivra sa dernière soirée, sa dernière nuit, dans la forêt de Châtonnaye (FR).

Huit heures de cruauté

Séquestrée durant huit heures dans le véhicule de son bourreau, la jeune fille va subir la cruauté la plus extrême d'un psychopathe identifié et diagnostiqué. Il l'embrasse, elle se débat. Il la caresse, profitant qu'elle soit entravée aux mains, aux chevilles, aux genoux, elle est terrorisée. Il lui assène des reproches et la rend responsable du huis clos qui se tient. Elle sait qu'elle va mourir. Glaçant de perversité, il l'a prévenue. Il applique du ruban adhésif sur sa bouche. La barbarie de Claude D. ira jusqu'à la tuer à petit feu, lentement. Dix minutes d'agonie. Il saisit sa ceinture qu'il lui a ôtée précédemment, la lui passe autour du cou, commence à serrer. Mais il est mal positionné pour savourer l'exécution sauvage qu'il a préméditée. En même temps qu'il l'étrangle, il la prive d'air en lui pinçant le nez. Il déposera son cadavre au bord d'un talus. Le 14 mai en début d'après-midi, encerclé et piégé par la police, il fera croire qu'il tente de se suicider au volant de son véhicule en forçant un barrage.

L'internement à vie: deux fois

En mars 2016, le Tribunal criminel de la Broye et du Nord vaudois ne s'en laisse pas conter. La mise à mort de Marie est une évidence, le plaisir de son assassin aussi. Culpabilité accablante, pas de diminution de responsabilité, imperméabilité à toute émotion, persistance à la qualifier de fille de petite vertu – il faut salir Marie au-delà de la mort – et à faire le procès du système carcéral et judiciaire. Ce sera la perpétuité. Reste les mesures. Deux experts psychiatres se sont penchés sur cet individu qui ne ressent aucune empathie, insensible à la souffrance d'autrui. Les juges vaudois condamnent un tueur en série, un sadique, incurable. Ce sera l'internement à vie. Une première vaudoise. Une victoire pour le Procureur général du canton, Eric Cottier, qui a requis en ce sens.

Incurable et pleinement responsable

La défense d'office, représentée par Me Yaël Hayat et Me Loïc Parein, fait appel auprès du Tribunal cantonal (TC). Début septembre 2016, en audience, Claude D. a l'outrecuidance de défier une nouvelle fois la Cour: «On (ndlr: les experts) dit que je suis irrécupérable à vie? Quelles certitudes avez-vous? Oui, j’ai tué deux fois. Deux fois de trop. C’est choquant. Pour Pascale, j’étais jeune, impulsif, je n’ai pas accepté la rupture. Pour Marie, on ne s’est jamais intéressé au déclencheur (ndlr. le mobile qu'il a toujours refusé de livrer en première instance) C’est une blessure narcissique. Elle a eu des paroles qui m’ont blessé. Je me suis senti trahi.» Les deux avocats se battent: comment leur client peut-il être à la fois incurable et avoir agi en étant pleinement responsable pénalement? Les juges cantonaux ne s'arrêteront par sur cette interrogation et confirment, comme un écho, le verdict de leurs confrères de première instance: la perpétuité et l'internement à vie.

Le TF casse la sanction extrême

Le Tribunal fédéral (TF) est saisi. Mes Hayat et Parein foncent, tête baissée, dans la brèche de l'incurabilité définitive, retenue en première et en deuxième instance à l'encontre de Claude D.. Début mars 2018, Mon-Repos casse, sans surprise, cette mesure ultime infligée au meurtrier de la jeune Vaudoise. Comme toujours depuis l'introduction en 2008 du fameux art. 64 1 bis du Code pénal. Son imposture revient tel un fantôme. Entre autres, celui de Lucie, 16 ans, jeune fille au pair romande, assassinée en 2009 en Argovie. Daniel H. a obtenu l'internement ordinaire. Pour Marie, le TF a désavoué la justice vaudoise, faute de disposer de deux expertises parfaitement concordantes sur l'inaccessibilité définitive à tout traitement thérapeutique. Les deux experts indépendants ne disent pas exactement la même chose, condition sine qua non au prononcé d'un internement à vie. Le premier conclut à une dangerosité illimitée du meurtrier de Marie; le second refuse de valider ce diagnostic au-delà de dix ans. L'affaire D. retourne au Tribunal cantonal.

Claude D. s'offre une avocate de choix

Aujourd'hui, la Cour cantonale siégera dès 9h et traitera uniquement de la question de l'internement à vie du criminel. La qualification d'assassinat, la perpétuité et la pleine responsabilité pénale ne seront pas remises en question. Aucune mesure d'instruction n'a été demandée. Ainsi, l'audience se limitera à l'interrogatoire du condamné, au réquisitoire du Procureur général Eric Cottier et à la plaidoirie de la défense. Aux côtés de Claude D. ne se tiendront plus ses conseils d'office, Me Yaël Hayat et Me Loïc Parein, des habitués des grosses affaires pénales. Lors de l'ouverture de son premier procès, il avait déjà mangé une matinée d'audience en tentant de récuser Me Parein, le même qui l'a fait gagner au TF avec sa consœur Me Hayat. L'étouffeur de Marie s'offre désormais les services d'une avocate de choix en la personne de Me Véronique Fontana. Depuis le début de l'été, le Fribourgeois a remis son avenir en ses mains.

Le TC contre le changement de défense d'office

«Je défends D. depuis juin. Il m’a demandé d’assurer la défense de ses intérêts car le lien de confiance entre lui et ses précédents conseils était rompu.», affirme Me Fontana. En fait, Me Parein a demandé, lui-même, à être dessaisi de l'affaire D., tandis que Me Hayat poursuivait seule à la barre. En mai 2018, la Cour d'appel pénale du TC a du reste rejeté la demande de révocation et de changement de défenseur d'office (ndlr. indemnisé par l'Etat) formulée par Claude D., estimant que toutes les opérations exigées par le mandat avaient été accomplies et que rien ne justifiait ce changement. Le procureur Cottier abondait également dans ce sens. Fin juin, Me Hayat était relevée de son mandat d'office, uniquement en raison de la constitution de Me Fontana comme avocate de choix. La Cour précisait «qu’en aucun cas elle serait désignée comme défenseur d’office». Il était ainsi retenu que dès lors qu’un avocat de choix était constitué , «Claude D. n’avait plus besoin de défenseur d’office».

Objectif lune: des mesures thérapeutiques

Les enjeux de cette audience sont capitales pour l'assassin de Marie. L'internement ordinaire est une piste, incontournable. Mais la plus favorable va bien au-delà. L'idéal pour Claude D. serait l'obtention d'une mesure thérapeutique institutionnelle, qui s'effectue, en principe, dans la section carcérale d'un hôpital psychiatrique. L'exécution de la mesure devient prioritaire sur la peine privative de liberté, qui est suspendue. En cas de succès du traitement, il échapperait à des années de réclusion. A contrario, avec un internement simple, l'exécution de la peine prévaut. Autrement dit, celui qui a écopé de la perpétuité purge au minimum 15 ans avant une réévaluation, qui, à moins d'un miracle, confirme la poursuite de sa détention en prison. Sur l'objectif de décrocher l'internement ordinaire, voire ces fameuses mesures thérapeutiques, Me Véronique Fontana réserve sa réponse pour les débats: «Il s’agit de questions de fond et je préfère ne pas en parler pour l’instant.»

La dernière tribune de Claude. D.

Seuls la nouvelle avocate de Claude D. et le Ministère public interviendront lors de ces débats. La famille de Marie, parties civiles, et son avocat Me Jacques Barillon, n'y sont pas conviés. «Je serai peut-être présent dans la salle, pour y représenter, en silence, la mémoire de Marie. Le prévenu a changé d’avocat et je m’attends à une mise en scène médiatique dont il a le secret. Ce sera un peu son dernier passage devant les tribunes...», note le ténor du barreau. Pour les parents et la sœur de la jeune femme disparue, rien n'effacera jamais leur chemin de croix. «Lorsque l’on s’attend à ce qu’un événement se produise, on anticipe sa douleur. Celle-ci est cependant ravivée par la perspective d’un nouveau procès public», poursuit Me Barillon. Sur la marge de manœuvre des juges cantonaux retoqués par le TF, l'avocat genevois répond sans ambages: «Sur la question de l’internement, ma position est bien connue. L’internement à vie est une mesure votée par le peuple et inscrite dans la loi, et il convient de l’appliquer. Le Tribunal fédéral en a décidé autrement dans le cas d’espèce. J’en prends acte.»

Le prononcé du verdict est prévu ce jeudi après-midi.

evelyne.emeri@lematin.ch

Créé: 26.09.2018, 18h38

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