Lundi 6 juillet 2020 | Dernière mise à jour 21:13

Jugé Le médecin vaudois admet: «On peut parler d'euthanasie active»

Le Tribunal de Vevey se penche lundi et mardi sur une difficile affaire de fin de vie. Poursuivi pour avoir précipité le décès d'une patiente en juin 2015, le praticien assume. Et confirme avoir fait l'injection de trop.

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60 ans de vie commune chez eux, à la maison. Monsieur est venu comme témoin à la barre pour raconter son «petit bout de bonne femme» qu'il a remis aux bons soins de leur généraliste de Pully le jeudi 18 juin 2015. Et ses derniers instants avec elle. Souffrant d'hypertension artérielle pulmonaire sévère et progressivement invalidante, d'insuffisance cardiaque et de dyspnée (ndlr. difficultés respiratoires), son épouse de 86 ans a refait une mauvaise chute au printemps 2015. Elle doit séjourner à nouveau au CHUV, puis passe de longues semaines au Centre de réadaptation gériatrique de Sylvana, tandis qu'un transfert inévitable en EMS s'organise malgré ses réticences.

Dénoncé par ses pairs

Il n'y aura pas d'EMS. On entend que le dossier pénal indique qu'elle préférerait «se foutre au lac». Peu importe. L'octogénaire mourra chez elle lors d'un congé octroyé par Sylvana. Le corps médical de l'Unité de gériatrie du CHUV l'avait estimée suffisamment stabilisée (ndlr. douleurs) pour la journée de ce jeudi heureux, devenu funeste. Son décès subit interpelle le personnel soignant de Sylvana qui attendait son retour en fin d'après-midi, vers 17h30. À cette heure-là, la malade a déjà rendu son dernier souffle. Son médecin de famille, venu la visiter à la demande du mari à 17h00, est dénoncé aux autorités. Personne ne comprend le décès subit de cette patiente qui a soudainement décompensé.

Expliquer l'acte médical interdit

À bientôt 45 ans, le spécialiste FMH qui comparaît depuis lundi matin se dit terrifié d'être face aux juges. Il ne cache ni ses émotions, ni ses larmes qui roulent discrètement sur ses joues. Le ton est pourtant mécanique. Les «Il me semblait», «Je pensais», «J'avais compris» agacent la Cour correctionnelle et finiront par s'estomper. Difficile d'avoir une assise lorsque le sable est si mouvant. Ni la présidente de céans Sandrine Osojnak, ni le procureur général Eric Cottier ne lâcheront le prévenu. Une femme, certes âgée et atteinte dans sa santé, a perdu la vie. L'heure n'est plus aux approximations et aux interprétations de celui qui doit rendre des comptes. Il va falloir expliquer l'acte médical puni par le Code pénal suisse. Le geste intentionnel, décidé seul.

«Elle avait le regard de l'angoisse»

Lentement, le médecin acculé retrace le jour qu'il a lui-même rendu fatal. «Arrivé à leur domicile, j'ai été frappé par l'ambiance. Ma patiente n'était pas dans son fauteuil au salon. Elle était dans son lit. Son mari était inhabituellement fébrile. Je ne l'avais pas vue depuis des semaines. J'ai été choqué par son état physique, elle était quasi décharnée, incapable de se mouvoir. Elle était épuisée. Respirer était un effort. Elle était agitée et souffrante. Ma patiente, c'était d'abord un visage, un sourire. Là, elle avait les traits de la souffrance. Je l'ai examinée. Ses extrémités étaient froides. Elle avait le regard de l'angoisse. On est horriblement seul dans ces moments-là. On est dans le ressenti.»

«Elle m'a juste dit: «Dignement»

«Je lui ai dit qu'elle était en danger et qu'il fallait appeler l'ambulance. On communiquait en non verbal. Ce fameux bras qu'elle me serre. Elle me dit «Non, Dr Christian, pas l'ambulance». C'est le moment ultime entre nous deux. Je suis ému. Je réexplique qu'on ne va pas vers une issue positive. Son regard, son hochement de tête, tout cela m'a paru limpide comme étant sa volonté de ne pas entreprendre des mesures avancées. Je lui ai dit qu'elle allait décéder, je me souviens. Elle m'a juste dit: «Dignement». J'ai expliqué à son mari que la situation était sérieuse, il était impuissant, en dissociation. Il faisait des allées et venues entre le salon et la chambre. Moi, j'étais concentré sur elle.»

«J'ai estimé que je devais agir»

«Elle avait de l'eau dans les poumons. Le pronostic vital était engagé sans une réanimation lourde. J'ai promis de la soulager, je ne lui ai pas expliqué le détail des produits injectés. La morphine n'a pas l'effet escompté. Le soulagement ne vient pas. Alors je décide de l'endormir avec du Dormicum. Le contact se perd. Elle devient inconsciente. La souffrance du corps est toujours là et je rajoute de la morphine.» L'époux n'est pas informé du détail du processus enclenché. «C'était quelque chose entre elle et moi, une phase de fin de vie. Pour le curare (ndlr. l'injection létale), je ne l'ai pas appelé non plus. J’étais en connexion totale avec la fin de vie de ma patiente et mes émotions. J'ai estimé que je devais agir. Elle était dans ses derniers instants de vie.»

«Avec ces injections, vous avez fait quoi?»

«Peut-être n'aviez-vous plus la distance, pourquoi ne pas appeler le SMUR?», questionne la présidente. «Il n'y aurait pas eu de plus-value de téléphoner à un urgentiste», réplique l'accusé. Et enfin LA question: «Avec ces injections, vous avez fait quoi? Des soins palliatifs? De l'euthanasie passive?» Le praticien admet et finit par verbaliser: «J'ai fait une fin de vie digne. Je n'avais pas conscience de faire quelque chose d'interdit. On peut effectivement parler d'euthanasie active. Je veux que vous l'entendiez. Aujourd'hui, je l'hospitaliserais de force.» Rompu à ces situations principalement en oncologie, très investi dans l'accompagnement en fin de vie, le médecin pulliéran a depuis cessé ce type de prise en charge. «Quatre ans de procédure pénale, ça abîme un homme.»

«Il y a toujours une meilleure solution»

«Quand son mari a-t-il su que sa femme allait mourir?», demande le procureur. «Lorsque je lui ai annoncé le décès», répond le quadragénaire. «La dernière substance (ndlr. le curare) a-t-elle provoqué le décès?», poursuit le magistrat. Réponse: «Elle a certainement hâté le décès inéluctable. Je voulais rendre l'insupportable supportable, éviter l'agonie. Pour le médecin, pour la patiente et pour l'entourage. Je ne suis pas venu ce jour-là avec des seringues parce qu'on me l'a demandé. Il y a toujours une meilleure solution. C'est celle qui m'a semblé la plus humaine et la plus digne. Je n'ai pas enclenché la mort.» Le procureur: «Vous l'avez provoquée par l'administration du produit?». Le médecin: «Oui.»

Le procès se poursuit.

Evelyne Emeri

evelyne.emeri@lematin.ch

Créé: 24.09.2019, 07h02

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