Mardi 17 septembre 2019 | Dernière mise à jour 07:58

Vaud Sa mère lui tire dessus et la prive de ses jambes: 10 ans requis

Jugée à Lausanne, la sexagénaire répond de tentative d'assassinat sur sa fille Patrizia, paraplégique par sa faute. Mardi, la procureure a requis 10 ans ferme et des mesures thérapeutiques institutionnelles.

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L'égoïsme est-il un délit? A-t-on le droit de vouloir tuer sa fille parce que l'on craint de se suicider seule? Les revenus locatifs, qui proviennent des biens immobiliers de la prévenue, seraient-ils vraiment le mobile futile de cette catastrophe intrafamiliale? La fragile santé psychologique de cette pharmacienne de 63 ans depuis des années – alcool, dépression, insomnie, surmédication et automédication, pensées suicidaires – peut-elle être une excuse à son acte visiblement prémédité des mois à l'avance? Le puissant somnifère hypnotique et inducteur de sommeil (ndlr. Zolpidem) sera-t-il jugé coupable ainsi que l'accusée tente de le faire croire à la Cour criminelle de Lausanne depuis lundi?

Réquisitoire accablant

La réponse est tombée ce mardi. Du moins du point de vue de l'accusation. La procureure Ximena Paola Manriquez a livré un réquisitoire accablant, ne laissant aucune place à un geste désespéré de la mère. Le 29 juin 2017, cette femme, qui a tiré à cinq reprises, «le regard fixe et les mâchoires serrées», sur son enfant unique, Patrizia, 27 ans, et l'a clouée dans un fauteuil roulant, voulait bel et bien la tuer. On ne connaîtra jamais l'élément déclencheur. Le véritable motif, le pourquoi restera, lui aussi, obscur.

La ressortissante italienne a été incapable de s'en expliquer lundi en audience mais surtout très réticente à le faire, emmenant le tribunal dans des circonvolutions atterrantes et affligeantes. Récalcitrante lors son expertise psychiatrique, refusant de participer à la reconstitution, la sexagénaire n'est pas prête de sortir de la prison de Lonay (VD) où elle est en exécution anticipée de peine.

«Elle a dit avoir déconné»

«Aux débats, elle a dit ne pas se souvenir, avoir déconné, qu'elle était un zombie, ne pas avoir pris de Zolpidem ce jour-là, qu'il n'était pas facile de se suicider, détaille la procureure, Elle ne voulait pas laisser sa fille seule parce qu'elle était sa seule famille. Elle n'avait aucune raison objective d'attenter à la vie de Patrizia si ce n'est la déception, l'amertume et la désillusion de sa propre existence. Elle a ainsi déchargé sa colère et focalisé toute sa rage sur sa fille sans que cette dernière ne soit, en aucun cas, responsable de leurs relations conflictuelles. S'agissant de l'argent, la situation financière de la prévenue n'était de loin pas désespérée contrairement à ce qu'elle a servi à sa fille... après la première balle: «Nous sommes ruinées.»

«Elle a agi de manière vile»

Pour le Ministère public, la culpabilité de l'accusée est particulièrement lourde. «Elle a agi par pur égoïsme, sans scrupule, dans le mépris le plus total de la vie d'autrui. Elle s'en est prise à sa fille innocente, qui était sa chose. Elle l'a piégée. En tirant, elle a été mue par un mobile odieux. En aucun cas, elle n'a agi en état de détresse, mais de manière perfide, vile et intentionnelle. Et cette froideur dans l'exécution, digne d'un assassin, de sang-froid. Quand elle appelle la police, elle ne dit pas «J'ai tué ma fille», elle dit «J'ai tué quelqu'un.»

La préméditation, elle ne fait pas un pli pour le Parquet. Les différents documents testamentaires et de dernières volontés retrouvés en attestent. Là aussi, les détails sur le devenir des deux corps donnent le vertige. Il y a surtout en amont ces longues années de menaces de mort envers Patrizia, de maltraitance, de dénigrement constant, de chantage au suicide. Et une enfant, devenue une jolie jeune femme qui tente d'aider sa mère dépressive et de lui trouver des excuses, tout en dévorant la vie. Autre exemple de préméditation s'il en manquait, des recherches faites sur internet au libellé massue: «Coup de feu dans la tête».

Obligation de soins en milieu fermé

Le Parquet requiert une peine de 10 ans pour tentative d'assassinat à l'encontre de la pharmacienne reconvertie dans l'immobilier, bien que l'expertise psychiatrique a retenu une diminution moyenne de responsabilité. La procureure n'adhère pas au traitement ambulatoire préconisé par ces mêmes experts et requiert également que les juges ordonnent des mesures thérapeutiques institutionnelles. En clair, une obligation de soins en milieu fermé. Elle exige enfin son expulsion du territoire suisse pour une durée de quinze ans.

200 000 francs pour tort moral

«Madame, vous devez une réponse à votre fille. Vous devez la vérité. Elle vous a pardonné l'impardonnable. Sa mère est sa seule famille et son seul bourreau. Et Patrizia souhaite que la justice soit clémente.» L'avocate de Patrizia, Me Coralie Devaud, n'a pas le rôle facile de la partie plaignante dans cette affaire ultrasensible. Elle doit plaider contre une maman qui a tiré à bout portant sur sa cliente. Et demander, en même temps, au tribunal de ne pas trop la charger. Ceci pour la sanction pénale.

Pour le tort moral: «Nul ne peut évaluer la souffrance d'autrui. Nous avons vu les stigmates psychiques et physiques de Patrizia en audience. Elle est au social, son dossier AI est en attente, elle a vécu chez des amis jusqu'en mai, elle est sous antidépresseurs, elle a dû lancer une plate-forme de financement participatif pour payer ses frais de rééducation par le sport.» La femme de robe d'exiger une reconnaissance de dette d'un montant de 200 000 francs. La prévenue a donné son accord et prétend vouloir lui céder un de ses biens immobiliers.

Tentative de meurtre, pas d'assassinat

«Patrizia a demandé une peine clémente. Ma tâche est difficile. Je dois faire dans la nuance de l'atrocité et de la monstruosité.» Me Fabien Mingard, défenseur de la maman, déclare sans surprise que «sa cliente estime qu'il s'agit d'une tentative de meurtre et non d'une tentative d'assassinat. L'assassinat exige un mépris d'autrui extraordinairement élevé et une absence totale de considération de la vie d'autrui.» Dans la balance précisément, toujours cette même préméditation. «Il n'y a pas de plan machiavélique ourdi par ma cliente. Une arme ne suffit pas à prouver l'acte prémédité.»

Me Mingard de poursuivre: «Le Ministère public nous parle de cruauté. Le fait de tirer plusieurs fois ne démontre pas encore une façon d'agir particulièrement odieuse. La froideur de l'accusée ne dénote pas que sa souffrance n'est pas réelle. Elle n'aurait pas appelé les secours. La police a dit qu'elle était paniquée, dans un état de profond malaise et d'intense désespoir.» Quant au mobile égoïste soutenu par l'accusation, l'avocat le balaie et évoque «des facteurs de stress et de frustration, un épuisement psychique, un manque de sommeil... Elle a lâché son arme, elle a appelé les secours. Cet appel a sauvé sa fille.» En tenant compte de l'expertise et de la diminution moyenne de responsabilité, il considère qu'une peine de 5 à 6 ans serait juste, assortie d'un traitement ambulatoire.

Le verdict du Tribunal criminel d'arrondissement de Lausanne est attendu vendredi.

evelyne.emeri@lematin.ch

Créé: 25.06.2019, 09h55

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