Vendredi 17 août 2018 | Dernière mise à jour 00:56

Vaud Procès de l'inceste: «C’est un tyran lubrique»

Dix-huit ans pour le père qui a violé et/ou maltraité ses huit enfants. Trois ans, dont 6 mois ferme, pour son épouse, complice à la main leste. Hier, le tribunal a rendu un verdict massue.

Le Conseil d’État à la recherche du maillon faible

Dès le premier jour du procès, le 13 mars dernier, les services sociaux, qui s’occupent de la famille depuis 2001, se sont invités aux débats par le truchement de l’accusation, des parties plaignantes, du président de céans et même de la défense. Avec la seule et même interrogation: comment tous ces professionnels du SPJ et du réseau d’intervention (pédiatres, pédopsychiatres, enseignants, éducateurs, responsables de foyer…) n’ont-ils pas réussi à déceler le cauchemar que vivaient ces enfants depuis si longtemps? Hier après-midi, peu après l’annonce du verdict, le gouvernement vaudois a annoncé, sans surprise, l’ouverture d’une enquête approfondie sur les manquements que pourrait révéler la gestion, par diverses entités de l’État, du dossier de la famille concernée. Les ministres s’interrogent maintenant sur les raisons pour lesquelles l’ensemble du système mis en place n’a pas permis de détecter plus tôt la gravité des crimes commis et a échoué à les prévenir. Décision a donc été prise de diligenter une enquête externe et indépendante visant à évaluer si les normes existantes de protection des mineurs contre de tels abus sont suffisantes, et si tous les acteurs impliqués dans la chaîne ont agi conformément à leurs missions. Le mandat a été confié à l’ancien président du Tribunal fédéral, Claude Rouiller. Le Conseil d’État a également opté pour la levée du secret de fonction et du secret médical. C’est dire que la traque au maillon faible est lancée. Le rapport Rouiller est attendu pour fin septembre 2018.

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«Il veut fumer une cigarette», lancent les deux agents qui transportent le prévenu. Hier matin, 10 h 05, le fourgon carcéral se parque devant le Tribunal de la Broye et du Nord vaudois. La cigarette du futur condamné. Porte ouverte, l’accusé est assis dans son box grillagé. Tire sur sa clope, impassible. L’homme est attendu à 10 h 30. Celui qui persiste à dire qu’il n’a rien fait, jamais frappé ou humilié ses huit enfants, jamais violé et contraint ses petits, est là pour entendre sa sentence. Il est extrait, pieds et poings liés. Il porte les mêmes habits que durant les trois jours du procès. Il ne se change jamais, avait-il précisé aux débats. Sur ce point, il n’a pas menti, ni sur son hygiène corporelle, jugée déplorable par la prison, où il a refusé un poste de nettoyeur.

Les trois aînés présents et forts

Son épouse, de nouveau admise en hôpital psychiatrique, arrive libre. Elle n’est «que» complice. L’aînée (22 ans) de la fratrie, future maman, qui a déclenché l’appareil judiciaire en 2015, est là, encore et toujours. Sa cadette (21) et leur frère (19), aussi. Une heureuse surprise de les revoir, de les voir oser soutenir le regard de ce père maudit, sans larmes cette fois-ci. Leur témoignage avait été si dur à livrer à la Cour criminelle. Chacun en a encore les frissons. Ils veulent, eux aussi, participer à la reconnaissance de la vérité qui va leur être octroyée sous peu par la Cour criminelle.

Comment juger les atrocités subies par ces trois enfants, aujourd’hui majeurs, et par leurs frères et sœurs (4 à 17 ans)? Onze ans de sévices. Onze ans d’inceste, de viols, de contraintes sexuelles, de maltraitances physiques jusqu’à la mise en danger de leur vie, de pornographie, de carences affectives, de sous-alimentation, d’un quotidien dans des logements dépotoirs, de graves manquements éducationnels et de loi du silence. Le tribunal a tout gardé de l’acte d’accusation: les faits et leurs qualifications. Les enfants ont dit vrai. Leur crédibilité est avérée, étayée et documentée. Il retient, en plus, les circonstances aggravées du viol et de la contrainte, tant la cruauté et la répétition des actes sont effroyables. «Sa culpabilité est extrêmement lourde. C’est un tyran domestique, cruel, destructeur, lâche, veule et lubrique. Il s’arroge le droit de s’approprier le corps de ses enfants. Il a agi par pur égoïsme. Il perçoit le licite de l’illicite. Le nombre de victimes, son comportement odieux, son habilité à manœuvrer, instruisant ses enfants aux mensonges… Il avait, pour seul mobile, la domination et l’assouvissement de ses pulsions, tout cela dans un climat de psychoterreur. À sa décharge (diminution légère de responsabilité), un parcours de vie cabossé, lit le président Donovan Tésaury. Il n’a pas de remords et fait preuve d’un détachement effarant.»

Passivité coupable

Compte tenu du risque de récidive élevé et de l’addition impensable de ses agissements, les juges ont été au-delà des 16 ans requis par le procureur Christian Maire. Un fait rare. Ce sera donc 18 ans ferme, assorti d’une interdiction de toute activité, professionnelle ou pas, avec des mineurs durant dix ans après sa libération et d’un traitement psychiatrique en prison.

«La culpabilité de la mère est très importante, mais sans commune mesure. Elle a méprisé la sécurité de ses enfants, trahi leur confiance. Elle a contribué au maintien de la chape de plomb. Elle s’est enlisée dans l’inaction totale. Elle les a maltraités, elle n’a pas nié. Elle a émis des regrets et des excuses. À sa décharge (diminution moyenne de responsabilité), elle était aussi abusée par son époux et sous emprise», détaille le jugement. Elle écope de 3 ans, dont 6 mois ferme. Avec obligation d’un suivi psychologique et éducatif et également d’une interdiction d’activités avec des mineurs. Pour complicité d’inceste, pour avoir frappé lourdement sa progéniture et couvert les exactions de son mari durant toutes ces années.

L’immaturité du couple quadragénaire, leur enfance carencée, leur faiblesse d’esprit n’ont pas ému la Cour. Face à tant d’ignominies répétées et clairement organisées, le tribunal vaudois a tranché sec. Et fort. Les deux condamnés n’ont pas fondé une famille. Ils ont construit l’infamie. Le verdict rendu, le temps de la justice est écoulé. Le temps politique va prendre le relais. (Le Matin)

Créé: 30.03.2018, 15h07

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