Dimanche 18 août 2019 | Dernière mise à jour 15:01

Interview Eddy de Pretto: «Je suis très dur avec moi-même»

Malgré le succès, l'artiste garde ses doutes et explique à quel point l'écriture peut être compliquée et toucher ses proches. Rencontre à Montreux.

Eddy de Pretto dit déjà travailler sur son deuxième album.

Eddy de Pretto dit déjà travailler sur son deuxième album. Image: Lionel Flusin

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Assis sur un canapé d'une loge du Lab, au Montreux Jazz, Eddy de Pretto semble très relax à quelques heures de son passage sur scène, jeudi. Il faut dire que le live c'est ce qu'il préfère. Et justement: il a hypnotisé le festival. Le mot, le geste, le message, tout y est. Impossible de rester de marbre face à ce cri de liberté poussé par ce jeune homme de 26 ans de Créteil (F). Deux ans après son premier succès, «Fête de trop», et un an après l'album «Cure», il remplit les Zéniths et la jeune génération ne parle que de lui. «Je ne veux pas que ça s'arrête et je veux aller encore plus loin. Je n'ai pas encore assez mangé», nous confie-t-il.

Quel a été le moment le plus incroyable depuis ce début de carrière?

Les Zéniths. Avoir 10 000 personnes face à soi est un sentiment exceptionnel. J'ai eu l'occasion d'en faire dix. En mai, il y a eu les concerts à l'Elysée Montmartre, à Paris. C'était 1 500 personnes par soir et on avait créé un concept particulier pour dix dates. C'était tellement plein qu'il y avait une intimité et une proximité avec le public comme nulle part ailleurs.

La scène de l'Elysée Montmartre était en forme de ring de boxe. Vous aviez des comptes à régler?

(Rires.) Non. Cette scène est une métaphore que j'ai utilisée pour plusieurs raisons. Je vois souvent les shows comme un endroit où l'on vient conquérir les cœurs avec des mots. Je trouvais aussi intéressant d'avoir cette scène à 360° et de retrouver cette atmosphère de la moiteur de la salle, avec les rounds et la cloche. On a tout recréé pour que ce soit une expérience immersive.

Quelle expérience préférez-vous? La petite salle de 1 500 personnes ou celle de 10 000?

Si j'écoute mon égo, d'une personne vivant en 2019, qui a grandi avec la folie d'Instagram et la folie des grandeurs, je dirais les Zéniths. Si on parlait d'une autre époque où on prend le temps d'écouter les choses et on savoure, je dirai les Elysées. J'aime les deux pour différentes raisons.

Votre succès est notamment dû à votre plume sans filtre. Êtes-vous aussi honnête avec vos proches que dans vos textes?

Non, j'essaie d'avoir un peu plus d'empathie. (Rires.) J'ai un peu plus de censure. (Il réfléchit.) En vérité, cela dépend avec qui je suis. A mes amis, je dis tout. A mes parents, moins. Parfois, je n'ai juste pas envie de les vexer, car avec les générations d'écart ils ne peuvent pas toujours tout comprendre.

Vos parents vous ont toujours soutenu?

Non, pas du tout. Ils étaient absolument contre ce métier. Selon eux, c'était trop difficile. C'était une industrie remplie de choses dégueulasses. Ils avaient peur pour ma stabilité professionnelle. Maintenant ils sont très fiers.

Avant, vous pensiez faire quoi?

Ça.

Il n'y a jamais eu de plan B? Pourtant vos premiers textes sont arrivés assez tard.

Jamais! Il fallait que j'y arrive. C'était en moi, comme lorsque tu sais que tu aimes le chocolat blanc. Oui, mes premiers textes sont apparus vers mes 19 ans. Vous savez pourquoi je me suis mis à l'écriture? Car je voulais absolument faire de la scène et je voulais que la manière dont j'allais me raconter soit avec mes mots. Que cela soit très précis, très autobiographique. Je ne voulais pas qu'il y ait une quelconque distance avec les textes que j'allais interpréter. Avec le temps, je déteste toujours autant écrire.

Vous n'aimez pas écrire?

Ça me saoule. (Rires.) J'ai du plaisir à la fin d'un texte. Mais l'introspection, la recherche, ce n'est pas que gai.

Vous ne voulez pas parler d'histoires qui ne sont pas les vôtres?

Si, bien sûr. Peut-être pour le deuxième album. J'ai d'ailleurs déjà plusieurs chansons, mais aucune vision concernant la sortie.

Vous allez revenir sur cette virilité dont vous avez largement parlé dans votre premier album?

Je vais essayer d'aller ailleurs. Mais ce sujet me correspond totalement car j'ai grandi dans un contexte où on me disait d'être complètement viril, masculin ou de me tenir d'une certaine manière. En gros d'être un garçon, comme on l'entendait. Il y avait un espèce de moule préfabriqué et ça ne pouvait pas être autrement. Il se trouve que quand vous n'êtes pas ainsi, vous vous trouvez dans une certaine marge psychologique. Longtemps, je me mettais la faute dessus. Je me demandais vraiment comment être le plus garçon possible aux yeux de mes parents. Je n'y arrivais pas et je sentais que je les décevais beaucoup.

Vous avez essayé de comprendre pourquoi ils voulaient ça?

C'était toute mon enfance, mais pas seulement avec mes parents. En bas de chez moi, avec tous les gars qui traînaient, je devais faire le caïd. A l'école aussi. Je me rappelle qu'il y avait un jeune gay, qui s'assumait et qui se faisait lyncher. Dans tous les cadres, c'était très difficile de pouvoir être qui vous êtes en banlieue. Il suffit d'avoir une touche de féminité ou un peu de sensibilité pour se sentir à l'écart. On ne peut pas tous aimer le foot, la castagne et le rentre-dedans.

À quel moment avez-vous réussi à assumer tout ça?

Ce disque, «Cure», a fait beaucoup.

Il a aussi ouvert les yeux à vos parents?

Ils savaient que j'étais gay, mais ils ont appris un peu plus sur ma manière de penser. Comment j'ai psychanalysé tous ces moments.

Comment ont-il réagi?

Ça va. Ma mère a été un peu blessée par la chanson «Mamere». Elle l'a prise totalement pour elle.

La dernière phrase est quand même dure: «Un jour je t'appellerai maman».

Oui, mais c'est un message d'espoir. Il y a une volonté d'ouvrir et d'aller vers autre chose. Il y a eu plusieurs épisodes, mais je ne lui en veux pas pour autant. Aujourd'hui, si je suis qui je suis, c'est aussi grâce à elle et on essaie d'avoir la meilleure relation au monde. Même s'il y a eu des antécédents, ce titre était surtout pour expliquer que ce n'est pas grave. Je ne voulais pas être écrasant en disant ça.

Et votre père dans tout ça?

Il est plus spectateur. On ne parle pas trop.

Vous avez besoin de la validation des autres pour avancer?

Oui. Autant personnellement que professionnellement. J'ai ce tempérament-là. J'aime l'approbation, l'écoute.

Quand on a trois nominations aux Victoires de la musique comme vous cette année, cela valide votre travail?

(Il soupire.) Ça ne valide rien du tout. Il n'y aura personne qui vous permettra de savoir qui vous êtes. Il y a toujours de la recherche ou du dérangement. Jamais je ne serai assouvi et rien ne sera acquis. Même au 17e ou 18e album – Inch'allah si ça marche – je serai toujours aussi stressé.

Malgré ce stress, qu'aimez-vous par-dessus tout dans ce métier?

La scène. Mais aussi avoir des textes finis et l'approbation du plus grand nombre. Il m'arrive parfois de me relire et de me dire: «Putain, je n'arrive pas à croire que c'est moi qui les ai écrits.» Je suis tellement dur avec moi-même. Vous n'imaginez même pas. Il y a des jours où l'inspiration arrive pendant des instants de folie. Et quand je regarde à nouveau la feuille, il y a un moment de désappropriation. C'est assez dingue comme sentiment.

Créé: 13.07.2019, 15h10

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