Samedi 19 octobre 2019 | Dernière mise à jour 04:58

Vision Quand les cinéastes veulent nous dire comment regarder la télé

Martin Scorsese et d’autres réalisateurs s’unissent à des fabricants pour proposer un calibrage rendant honneur à leur travail sur nos écrans plats.

Des cinéastes prestigieux, dont James Cameron, Christopher Nolan et Martin Scorsese, assurent la promotion du «Filmmaker Mode», une option qui devrait équiper un nombre croissant de téléviseurs.
Vidéo: YouTube/UHD Alliance

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Voilà déjà quelques années qu’un certain nombre de cinéastes ne supportent plus de voir leurs œuvres altérées par les nouvelles fonctionnalités de nos téléviseurs. En témoignent quelques coups de gueule ponctuels, sur Twitter ou Facebook, notamment de la part de James Gunn («Les gardiens de la galaxie») et d’Edgar Wright («Baby Driver»). Mais l’an passé, un groupe mené par Martin Scorsese («Les affranchis»), Christopher Nolan («Inception») et Paul Thomas Anderson («There Will Be Blood») prenait enfin le taureau par les cornes en mettant la pression sur la Directors Guild of America afin de trouver un moyen d’offrir, jusque dans le salon du consommateur, les films tel qu’ils les avaient pensé, en termes de couleur, de contraste ou de format d’image.

Bourrés d’algorithmes

Car aujourd’hui, nos écrans plats sont bourrés d’algorithmes censés rendre les images plus flatteuses. Et que je t’accentue la luminosité avec telle fonction, que je booste la netteté d’image avec celle-ci… Total, à l’arrivée, les couleurs agressent la rétine, les images se retrouvent chargées de bruit numérique, et une superproduction à 200 millions de dollars semble avoir été tournée au camescope, comme un vulgaire épisode d’«Amour, gloire et beauté»… Mais pour beaucoup de fabricants de téléviseurs, ces réglages sont d’usine. Autrement dit, lorsque vous déballez votre appareil, pour peu que vous ne vous sentiez pas le courage de vous plonger dans ses innombrables menus et sous menus, la qualité de votre image est biaisée d’entrée. Et on ne parle même pas des gens qui s’empressent de tripatouiller dans les formats (16:9, 4:3) et se retrouvent avec une image étirée dans le sens de la largeur, ou au contraire compressée.

Pas étonnant que dans ces conditions, des cinéastes – ceux cités plus haut, auxquels il faut aujourd’hui ajouter notamment Rian Johnson («Star Wars – Les derniers Jedis»), Patty Jenkins («Wonder Woman») ou Ryan Coogler («Black Panther») – aient décidé de créer une coalition, nommée UHD Alliance, en s’associant avec des fabricants de téléviseurs. Leur mission? Créer un réglage type, le «Filmmaker Mode», permettant aux téléspectateurs de voir à la maison des films conformément à leurs intentions créatives d’origine. Le tout via une simple touche, directement accessible sur la télécommande de leur écran 4K, permettant d’optimiser les différents réglages.

Tom Cruise s’en mêle

Leur principale cible, c’est cet affreux procédé technique, communément appelé «effet Soap Opera» ou «effet caméscope», visant à fluidifier le flux vidéo en créant artificiellement des images venant s’intercaler entre celles réellement filmées, afin de «lisser» les séquences vidéo et les rendre soit disant «plus réelles». Une fonction conçue en réalité pour le sport en direct, afin de gommer les flous dans les mouvements rapides. En décembre dernier, Tom Cruise et le réalisateur des deux derniers «Mission: Impossible», Christopher McQuarrie, montaient déjà au créneau à travers une courte vidéo pour rendre les internautes attentifs à ce type d’effets en les implorant de vérifier leur téléviseur et d’y apporter les réglages idoines.

Lors de la sortie de «Mission: Impossible Fallout», en 2018, Tom Cruise et le réalisateur Christopher McQuarrie se sont fendus d’une vidéo destinée à sensibiliser les téléspectateurs aux effets pervers des techniques d’interpolation d’images souvent activées par défaut sur les téléviseurs récents et certains vidéoprojecteurs.

Le problème, c’est que la fonction porte différents noms suivant le constructeur: «TruMotion» chez LG, «MotionFlow» chez Sony, «Intelligent Frame Creation» chez Panasonic, «Auto Motion Plus» pour Samsung… De quoi en perdre son latin, surtout si l’on n’est pas expert. En ce sens, la proposition de ces cinéastes se révèle intéressante. Car s’il existe déjà bel et bien, pour chaque constructeur, un mode «Cinema» (là encore, les dénominations exactes varient selon les marques) censé nous proposer des réglages destinés à visionner un film dans de bonnes conditions, celui-ci ne verrouille en rien les autres paramètres du téléviseur, contrairement à ce que propose UHD Alliance.

La semaine passée, le «Fimmaker Mode» avait fait l’objet d’une présentation à Hollywood en compagnie de certains des 140 réalisateurs associés au projet. Le constructeur américain Vizio y avait annoncé l’intégration de ce dispositif à sa gamme de produits 2020 et aujourd’hui, c’est Panasonic, à l’IFA de Berlin, qui vient de lui emboîter le pas. Quant à LG, autre partenaire de l’opération, il devrait logiquement bientôt suivre le mouvement. Bien entendu, pour être certifiés, les téléviseurs devront répondre à certains critères de qualité. Tous les modèles ne sont pas concernés.

Protéger les films avant tout

«Je me réjouis de cette initiative, parce que je suis horrifié quand je vois des gens regarder des films de cette manière, nous confirme le chef opérateur tessinois Pietro Zuercher. Avec cet «effet Soap Opera», la lumière est poussée à fond, la netteté aussi… tout est là pour ruiner les intentions du réalisateur et de son directeur de la photo. Pour nous, chaque plan tourné, chaque décision prise, que ce soit au niveau de la couleur ou de la lumière, est destiné à raconter une histoire, et non pas juste à faire joli. Si les gens décident de changer ces réglages à leur guise, le message ne passe plus. Imaginez «Le parrain», de Coppola, avec la luminosité poussée à fond pour éclairer les nombreuses scènes volontairement sombres… ce n’est plus le même film».

Quelque part, à travers cette croisade, Martin Scorsese ne fait que poursuivre son travail entamé en 1990 avec sa société The Film Fondation. «A l’époque, explique-t-il dans la vidéo de présentation du «Filmmaker Mode», le but était de préserver un long métrage et de protéger la vision du cinéaste afin que le public puisse expérimenter ces films tels qu'ils étaient censés être vu. Aujourd'hui, la plupart des gens regardent ces classiques chez eux plutôt que dans les salles de cinéma. C'est en quoi «Filmmaker Mode» revêt une importance particulière lors du visionnage de ces films sur le petit écran».

Mais cette future fonctionnalité suscite encore quelques questions. Prendra-t-elle uniquement une forme physique, soit à travers ce bouton annoncé, ou également logicielle? Autrement dit, une mise à jour des téléviseurs actuels sera-t-elle possible si ceux-ci respectent la charte? Et puis surtout, le consommateur acceptera-t-il qu’on lui «impose» une façon de regarder ses films? Pour Pascal Montjovent, chef opérateur genevois, rien n’est moins sûr: «A l’arrivée du MP3, tout le monde s’est rué sur ce format compressé malgré ses défauts. Aujourd’hui, on s’y est habitué. Je me demande juste si, dans un magasin, des jeunes se retrouvant confrontés à ce «Filmmaker Mode», avec des couleurs tout à coup plus justes, mais forcément moins saturées que celles habituellement affichées, et une image normalement saccadée, ne vont pas dire au vendeur: «Vous êtes gentil, mais je préfère le téléviseur d’à côté, avec les couleurs éclatantes et les contrastes extrêmes». J’espère toutefois me tromper car je trouve admirable la démarche de ces réalisateurs, qui se battent pour apporter de la subtilité. J’imagine juste qu’il faudra un gros coup marketing pour sensibiliser le public à cette innovation».

L’an passé, Sony avait effectivement instauré un «Netflix Calibrate Mode», fonctionnant peu ou prou sur le même principe, et permettant à ses Master Series AF9 et ZF9 de proposer des réglages optimisés pour les films et séries de la plateforme de streaming. Depuis, Samsung et Panasonic ont rejoint le Japonais mais on ne peut pas dire que la fonctionnalité ait déchaîné les passions, contrairement à l’arrivée du HDR ou du Dolby Vision. Reste à voir, d’ici quelques mois, comment ces cinéastes renommés vont s’y prendre pour séduire le grand public…

Christophe Pinol

Créé: 14.09.2019, 13h40

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