Dimanche 15 septembre 2019 | Dernière mise à jour 06:08

«Dick pics» Un outil pour bloquer les photos de pénis indésirables

L’application de rencontre Bumble a développé une intelligence artificielle capable de détecter en temps réel les clichés obscènes intempestifs.

De la suite dans les idées

Whitney Wolfe Herd ne se contente pas de peaufiner son application Bumble. Elle participe aussi à la rédaction d’un projet de loi au Texas, là où se tient le siège de sa compagnie, visant à faire du partage d’images à caractère sexuel non désiré un crime passible d’une amende de 500 dollars. Le projet de loi a été présenté en début d’année à la chambre des représentants du Texas et se base sur le fait qu’il est illégal de s’exhiber publiquement dans les rues et qu’il devrait donc en être de même en ligne.

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En l’espace de quelques années, les photos de pénis ont envahi nos smartphones. Ceux des femmes, principalement, puisque ce sont elles les victimes des «dick pics» (littéralement, clichés de zizi), aussi appelé «cyberflashing», cette pratique masculine qui consiste à envoyer à d’illustres inconnu.e.s des photos de sa propre anatomie. En 2017, selon une étude réalisée par YouGov, société internationale d’étude de marché, 53% des femmes avaient déjà reçu des images de ce genre, la plupart du temps, non sollicitées.

Pour lutter contre cette tendance, l’application de rencontre Bumble a trouvé la parade. Dès le mois de juin, elle sera ainsi enrichie d’une intelligence artificielle, appelée «Private Detector», capable de repérer automatiquement ces images non sollicitées et de les flouter avant de les distribuer à leur destinataire. Celles-ci pourront alors décider si elles souhaitent afficher, bloquer ou signaler l’image en question.

Pour Bumble, c’est avant tout une manière de se démarquer des autres applications de rencontre, marché très encombré entre les Tinder, Happn et autre AdopteUnMec. Créé fin 2014 à Austin, au Texas, par Whitney Wolfe Herd, cofondatrice de Tinder, Bumble s’est immédiatement fixé pour mission de donner le pouvoir aux femmes. Ainsi, s’il s’agit toujours de sélectionner les prétendants à une rencontre par un glissement de l’index vers la droite ou la gauche, c’est aux dames de faire le premier pas en cas de «match». Elles seules peuvent en effet répondre à une attirance mutuelle et elles ont 24h pour le faire, après quoi le contact disparaît. L’application était aussi la première du genre à vérifier la véracité des photos d’identité des différents comptes afin d’éviter les faux profils. Disponible depuis l’année passée en Europe, l’appli connaît un vrai succès dans les pays anglo-saxons et compte désormais plus de 50 millions d’utilisateurs.

10 millions d’images traitées quotidiennement

Aujourd’hui, avec cette nouvelle fonction chargée d’analyser en temps réel les 10 millions d’images transmises quotidiennement par le biais de sa plateforme, Bumble protège donc encore un peu plus ses utilisatrices. La technologie repose sur le principe de la reconnaissance d’images et l’apprentissage automatique. Des algorithmes se sont ainsi farci des milliers de clichés de sexes masculins pour apprendre à les reconnaître afin de pouvoir brouiller les images incongrues en les accompagnant d’un texte précisant qu’il s’agit d’un contenu sensible. D’après Bumble, la technologie de reconnaissance utilisée serait efficace à 98% et devrait ensuite être déployée sur d’autres applications du même groupe comme Badoo, Lumen (application de rencontre destinée aux plus de 50 ans) ou Chappy (elle, destinée aux gays).

Il ne reste plus qu’à espérer qu’un tel outil vienne se déployer plus largement, sur des applications comme Tinder ou Facebook, car la pratique du «dick pic» a pris une réelle ampleur ces dernières années sur les réseaux sociaux, spécialement chez les jeunes, notamment avec l’arrivée d’application comme Snapchat, où les photos sont censées disparaître après quelques heures. «Son existence est en lien avec le développement des applications, sites, smartphones, etc…, nous explique Romy Siegrist, psychologue et sexologue au centre Sexopraxis, à Lausanne. Son explosion est probablement aidée par l'illusion de l'anonymat véhiculée par internet - même si certaines lois commencent à exister dans des pays pour punir ce comportement».

Dans le cadre d’un reportage pour France 3 en novembre dernier, Marianne, 22 ans, développeuse web, expliquait «recevoir une photo d’un pénis en érection à peu près une fois par mois sur Facebook essentiellement, mais aussi sur Snapchat. Et quand j’active mon profil Tinder, c'est quasi une fois par semaine. J'en reçois depuis mes débuts sur Facebook à 14 ans. Quand j'ai reçu la première, je me souviens avoir ressenti un peu de culpabilité, comme si j’avais fait une bêtise, et j’avais peur de regarder. Toutes les filles que je connais en ont déjà reçu au moins une fois. Il faut arrêter ça… ». Sur Twitter, les internautes se mobilisent. Le 27 mars dernier naissait ainsi le compte «Balance ta dick pic» et son concept limpide: proposer aux victimes de renvoyer la photo de pénis reçue (en masquant toutefois la partie obscène pour rester dans les limites légales de Twitter) mais en y ajoutant le nom de l’envoyeur. Plus de 4400 abonnés ont déjà répondus présents. Parmi eux, se trouvent peut-être les femmes ayant accusé il y a quelques semaines le maire du Havre, Luc Lemmonier, de leur avoir envoyé ce type de clichés. Celui-ci avait donné sa démission le 21 mars.

Version 2.0 de l’exhibitionnisme

Alors qu’est-ce qui peut bien amener les hommes à de telles pratiques? «Leurs motivations peuvent être très différentes, poursuit Romy Siegrist. Certains vont y chercher un moyen de provoquer une réaction chez la femme, la choquer, dans une idée plus exhibitionniste. Par exemple, dans le bus, je balance ma photo par AirDrop, sur l’iPhone, et je regarde la réaction de la personne. Certains hommes s’en servent comme une simple entrée en matière, il est vrai un peu abrupte suivant le contexte, mais qui, pour eux, signifie «envoie-moi à ton tour tes photos». Et puis pour d’autres, c’est aussi une manière de se rassurer sur sa masculinité, ou l’aspect de son sexe: «Si je ne choque pas ou que je ne provoque pas le dégoût, c’est que je suis normal». Bien sûr, ces pistes ne sont pas exhaustives…».

Reste maintenant à voir si le type de fonctionnalité développé par Bumble suffira à endiguer le flot d’images obscènes reçues par certaines femmes. Romy Siegrist, elle, reste néanmoins dubitative quant à son fonctionnement: «Cet outil est une idée intéressante, c’est évident. Mais il faut relativiser: rien que de recevoir une photo floutée, c’est déjà intrusif. Ce n’est pas tant le fait de voir un sexe en érection qui est problématique, c’est l’idée de recevoir quelque chose dont je n’ai pas envie, que je n’ai pas demandé. Et en finalité, le résultat est le même: quelqu’un est parvenu à pénétrer mon espace privé en affichant des intentions sexuelles à mon égard, que la photo soit explicite ou pas».

Il est aussi bon de rappeler que l’envoi d’une photo de ses parties génitales à une personne sans son consentement tombe sous le coup de loi suisse contre la pornographie, soit de la prison si le destinataire a moins de 16 ans, ou une amende dans le cas contraire.

Créé: 02.05.2019, 10h43

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