Dimanche 18 août 2019 | Dernière mise à jour 15:47

Société Les réseaux sociaux: royaume du «fake» généralisé

Que l’on surfe sur Facebook, Google, YouTube ou Instagram, plus moyen d’échapper à la désinformation. Faut-il encore croire à ce qu’on y voit ou lit? Décryptage.

La désinformation sur les réseaux sociaux semble avoir pris une ampleur hors du commun ces derniers temps.

La désinformation sur les réseaux sociaux semble avoir pris une ampleur hors du commun ces derniers temps. Image: iStock

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News bidons, followers factices, photos truquées, vidéo conspirationnistes… Si on savait déjà depuis longtemps que la désinformation allait bon train sur les réseaux sociaux, elle semble avoir pris une ampleur hors du commun ces derniers temps.

La semaine passée, le Wall Street Journal et le Washington Post se fendaient de grandes enquêtes en pointant du doigt d’innombrables documents disponibles sur Facebook et YouTube prodiguant des conseils médicaux plus que douteux, voire carrément dangereux, notamment au sujet de solutions pour soigner le cancer. Des vidéos très populaires (cumulant jusqu’à 7 millions de clics) faisant la promotion d’onguents et de régimes en tous genres censés guérir du «crabe» sournois, étaient particulièrement visées.

Un sondage international Ipsos réalisé le mois passé pour le groupe de réflexion canadien Center for International Governance Innovation, démontrait d’ailleurs que près de 9 personnes sur 10 (86%) ont cru au moins une fois dans leur vie à une fake news, dénichée la plupart du temps sur les réseaux sociaux. Alors faut-il encore faire confiance à ce qu’on voit, lit ou entend sur internet? «Difficilement, répond Jérôme Duberry, chercheur à l’Université de Genève dans le domaine des technologies numériques, et spécialiste des réseaux sociaux. On est dans un monde avec une telle abondance d’informations qu’on ne peut pas tout vérifier. L’être humain va donc faire un choix, croire à telle information mais pas à une autre. Et plus l’environnement est familier, comme son mur Facebook par exemple, plus il sera enclin à prendre cette info pour argent comptant. En fait, on croit à ce qu’on a envie de croire. Et dans un monde où il n’y a plus de lieu commun de débat, parce que chacun est isolé dans sa bulle, en ligne, c’est problématique. Sans compter qu’une fausse nouvelle, vous allez peut-être la rejeter la première fois, mais plus vous la verrez, plus elle gagnera en crédibilité…».

Quand les instagrameurs s’en mêlent

Face à cet étalage de contrefaçons, les principales plateformes de réseaux sociaux ont pris le taureau par les cornes et entrepris de sérieuses mesures. En collaboration avec l’Union Européenne, Google, Twitter, Facebook et même Mozilla ont rédigé un code de bonne conduite destiné à lutter contre la désinformation. Dans la foulée de la publication des articles du Washington Post et du Wall Street Journal, Facebook s’est d’ailleurs engagé à tout faire pour minimiser les contenus sensationnels ou trompeurs qui pullulent sur la plateforme. De son côté, YouTube a supprimé ces trois derniers mois près de 4 millions de vidéos du même genre, à grands coups d’algorithmes dopés à l’intelligence artificielle tandis que l’an passé, Twitter avait procédé à un grand nettoyage destiné à supprimer les faux profils et autres comptes toxiques de sa plateforme, faisant notamment perdre 2,8 millions d’«abonnés» à Katy Perry et 2,5 millions à Rihanna.

Mais le marché du bidonnage sur les réseaux sociaux ne s’arrête pas là. En avril dernier, l’instagrameuse Gabbie Hanna jetait un gros pavé dans la marre en publiant sur son compte quelques photos d’elle prise au Coachella Festival, qualifié il y a quelques années par Rolling Stones Magazine du plus grand festival musical au monde. Soit «The Place to Be» pour tout influenceur qui se respecte. On la voyait ainsi poser aux abords des scènes, perruques colorées, tenues sexy et bracelets «All Access» au poignet… Sauf que la belle n’y a en réalité jamais mis les pieds. Elle avait elle-même révélé la supercherie à travers une vidéo devenue virale où elle démontrait, outre sa maitrise de Photoshop, un monde – celui d’Instagram – où le fake se décline à toutes les sauces, peuplé d’influenceurs n’hésitant pas à s’inventer de toutes pièces une existence virtuelle, notamment à coups de voyages luxueux bidonnés pour attirer abonnés et marques prestigieuses. «Les réseaux sociaux sont un mensonge!» y lâchait-elle sans ambages. Ou comment se tirer une balle dans le pied? Sauf que son compte avait en réalité très vite pris l’ascenseur, gagnant dans l’affaire quelques millions d’abonnés supplémentaires. Tout comme celui de Natalies Outlet, avouant ici avoir falsifié ses photos la montrant en lune de miel avec son mari au Japon. «L’être humain est contradictoire, analyse Jérôme Duberry. Il se projette d’abord facilement à travers ces comptes Instagram, s’imaginant faire les mêmes voyages parce qu’il fait partie de la communauté, et quand il apprend que c’est faux, il est ravi car il se dit que la personne suivie, contrairement aux autres sur la plateforme, est honnête. Le lien n’en devient que plus fort».

Faux boyfriends, faux penthouses, faux jets…

Les entreprises ont d’ailleurs tout compris et surfent allègrement sur ce gigantesque marché de dupes en proposant ici des penthouses à louer pour la journée destinés à faire croire qu’on y habite; là des shootings photo à bord d’un jet privé cloué au sol, pour ceux qui prétendent mener grand train; ou encore ici (https://www.romaexperience.com/insta-boyfriend-rome-private-tour/), les services de boyfriends de pacotille pour pimenter les photos de sa visite de Rome. Et à ceux qui souhaiteraient par la suite encore retoucher leur ligne sans passer par la case Photoshop, la récente application Photolift permet des miracles. De quoi remplacer en seulement quelques clics la bedaine de monsieur par de seyantes plaques de choc’ et donner à la silhouette de madame des courbes renversantes.

Face à toutes ces dérives, Jérôme Duberry reste néanmoins confiant: «Je pense que la situation va s’améliorer. Non seulement le nettoyage et la régulation des plateformes va être de plus en plus systématique et efficace mais la jeune génération, née dans cet environnement, va pouvoir prendre tout ça avec une plus grande distance et un esprit plus critique que nous».

Mark Zuckerberg piégé

Mais et si le pire restait encore à venir? Notamment avec le phénomène des «deepfakes», ces vidéos bluffantes de réalisme permettant de faire dire n’importe quoi à n’importe qui. Même Mark Zuckerberg, patron de Facebook, en a récemment fait les frais avec une série de vidéos, postées le 11 juin dernier, le montrant notamment en train de se vanter de contrôler des milliards de données volées. Des propos qu’il n’a bien sûr jamais réellement tenus et qui sont l’œuvre d’un artiste britannique, Bill Posters, pour promouvoir un projet, «Spectre», dénonçant les dérives des géants technologiques. Plus inquiétant, Jérôme Duberry évoque un cas de «deepfake» lors des présidentielles de Jair Bolsonaro, au Brésil. «On y voyait son opposant expliquer qu’il comptait enseigner l’homosexualité à l’école. Tous n’y ont pas cru mais cela à suffit pour associer dans leur esprit homosexualité, enfance et opposant politique. Une fois que la graine est plantée, il est compliqué d’en faire abstraction…»

Reste que des chercheurs de l’Idiap, institut à la pointe de l’intelligence artificielle mondial installé à Martigny, ont justement mis au point un programme de machine learning, Spotting Audio-Visual Incoherences (SAVI), capable de déceler ce type de séquences en analysant le décalage entre audio et vidéo, les problèmes de synchronisation labiale, de montage, d’insertion de contenus et même d’incohérence acoustique en rapport de la taille de la pièce. L’ère du «deepfake» vit peut-être déjà ses derniers instants…

Créé: 15.07.2019, 07h49

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