Mercredi 24 juillet 2019 | Dernière mise à jour 06:39

Gavés, certains sites envisagent des contingents

Les grands sites touristiques suisses sont à nouveau pris d’assaut cet été. Lucerne cherche une solution aux cars encombrants, certains parlent de contingents, les experts relativisent.

Lucerne a accueilli l’année passée 9,4 millions visiteurs d’un jour.

Lucerne a accueilli l’année passée 9,4 millions visiteurs d’un jour. Image: Arnd Wiegmann / Reuters

Véronique Kanel Porte-parole de Suisse Tourisme



Peut-on objectivement parler de surtourisme en Suisse?

Nous en sommes encore loin. La Suisse ne connaît que de petits problèmes ponctuels, dans quelques hauts lieux touristiques. C’est sans commune mesure avec les écueils observés dans quelques villes d’Europe. Surtout, la Suisse ne sera jamais concernée par la problématique des grands bateaux de croisière, souvent intimement liée au surtourisme en raison de l’afflux soudain d’un grand nombre de voyageurs.

À Lucerne, des voix critiques s’élèvent pourtant, on imagine que vous les entendez aussi?

Bien sûr et il ne faut pas minimiser ce sentiment. Mais Suisse Tourisme – qui opère au niveau national uniquement en termes de marketing – ne peut seul influencer les flux touristiques. Cependant, nos activités contribuent à la gestion de ces flux, comme, par exemple, en Chine, dont le nombre de voyageurs a explosé depuis 2004. Dans ce pays, nous ciblons les touristes individuels, qui ne voyagent pas en grands groupes et qui reviennent en Europe pour des voyages plus longs. L’objectif est qu’ils restent plus longtemps en Suisse et qu’ils découvrent d’autres destinations que les hauts lieux touristiques.

Et sortir donc du circuit classique Lucerne-Interlaken-Jungfrau?

Nous essayons en effet de diversifier les itinéraires, même si les voyages en grands groupes existent toujours et les touristes qui y participent ne sont que très peu de temps en Suisse. Avec les professionnels du voyage, nous travaillons aussi à améliorer la compréhension entre ces visiteurs et les locaux.

Qu’en est-il de ces lieux confidentiels et insolites, parfois victimes des influenceurs et des réseaux sociaux?

Là encore, je pense qu’il faut relativiser l’ampleur des problèmes puisque dans le cas célèbre du Val Verzasca, l’effet du buzz n’a été que provisoire avec un pic observé dans les semaines qui ont suivi la diffusion d’une vidéo sur les réseaux sociaux. Nous collaborons avec des influenceurs et visons avec eux à privilégier la promotion de thématiques plutôt que de se focaliser sur un seul lieu.

Votre campagne estivale porte sur le retour à la nature mais n’y a-t-il pas un risque d’accroître la pression sur ces lieux souvent sensibles?

Du fait de sa petite taille, la Suisse est de toute façon un pays où il est difficile d’être complètement isolé. Mais si certaines zones sont faciles d’accès, d’autres se méritent davantage. Nous voulons inciter les visiteurs à explorer l’environnement naturel, tout en le respectant. La dimension d’exploration est la plus belle partie de l’expérience touristique. Enfin, si la problématique générale du surtourisme invite les gens à réfléchir à leur impact sur l’environnement, c’est aussi positif.

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«Quand je commence à jouer, ils me tombent dessus comme des paparazzis.» Installé au sommet du Rigi, Hans-Rudi Imhof s’amuse de l’effet que produit à chaque fois son cor des Alpes sur les touristes chinois qui s’agglutinent en grappe autour de lui.

Alors qu’il souffle les premières notes dans l’instrument, l’un d’eux vient même se poster sans gêne à ses côtés pour une photo. Le musicien aux allures du grand-père de Heidi a droit à une carte annuelle gratuite des remontées mécaniques, qui ont flairé la bonne affaire. «Je partage volontiers mon folklore… Mais là on est limite, il n’en faudrait pas plus», avoue-t-il avec un regard dubitatif sur la queue qui monte les derniers mètres vers l’arête pour le selfie tant attendu.

Le Rigi, le Pilatus, Zermatt ou encore Interlaken et la Jungfrau, autant de «hot spots» touristiques qui concentrent chaque année un maximum de visiteurs. L’année passée, la Jungfraubahn a dépassé pour la troisième fois la barre du million de passagers, alors que la petite ville d’Interlaken a supplanté Genève et Zurich en matière de logement Airbnb, avec 47 millions de francs versés aux loueurs occasionnels.

En cette période estivale, il ne faut pas espérer être seul sur la reine des montagnes. Après avoir traversé le lac des Quatre-Cantons sur un bateau bondé, la foule grimpe dans les trains, et par manque de place, c’est debout qu’on entame la montée sur l’alpage. Avec la recommandation du contrôleur de redescendre avant 17 heures, car après «c’est très compliqué».

À l’arrivée, les panneaux en chinois accueillent les visiteurs, même les consignes aux toilettes sont explicites. Une famille se prend en photo devant un énorme rocher importé dans le cadre d’un partenariat avec la province du Sichuan. «Est-ce vraiment nécessaire tout ça?» murmure à côté d’eux une promeneuse du cru. Elle fait de la résistance mais ses amies ne viennent plus, nous confie-t-elle. Elle n’a rien contre les Chinois qui «font vivre beaucoup de gens ici. Mais ils sont quand même un peu envahissants.»

Lucerne s’approche des dix millions


Une impression qui se confirme dans les ruelles de Lucerne, où, loin d’atteindre les records de foules de Venise ou de Dubrovnik, on ne peut pas ignorer les cars touristiques et les processions ordonnées, drapeau en tête, qui suivent le tracé classique du pont de la Chapelle aux magasins de montres et de luxe.

L’année dernière, la ville a accueilli 9,4 millions de visiteurs d’un jour, la tendance est à la hausse. Elle vient donc de lancer une grande réflexion stratégique «tourisme 2030», notamment pour désengorger le centre des cars, projet de parking ou de métro à la clé. Le PDC Albert Schwarzenbach en espère beaucoup. «Bien sûr l’économie du tourisme est essentielle pour nous, mais il n’y a pas de tabous, il faut étudier toutes les pistes, même celles d’un contingentement. Il en va du degré d’acceptation des Lucernois.»

Crainte d’une «disneylandisation»



Difficile pourtant de détourner les Indiens des paysages encensés par Bollywood. «Sérieusement, vous vous imaginez aller à Paris et ne pas monter sur la tour Eiffel?» demande Urs Wagenseil, professeur à l’Institut de tourisme de la HES de Lucerne. «La majorité des touristes ont très peu de temps pour visiter notre pays, ils vont à l’essentiel.
«Je pourrais proposer à l’un d’eux d’aller faire une photo du Glärnich, très belle montagne de Suisse centrale. Mais s’il rentre sans un selfie devant le Cervin, on pensera qu’il a raté ses vacances.»

Ces dernières années, des réactions de la population locale à ce surtourisme se sont fait entendre. Une pétition en 2017 contre une «disneylandisation» du Rigi a permis de mettre en place une charte prônant une croissance plus douce. À Lucerne, l’expédition en mai des 12 000 Chinois a fait grincer les dents de certains, même si Urs Wagenseil relativise. «Les Chinois, par leur apparence et leur façon de voyager en groupe, ne passent pas inaperçus. Nous sommes moins sensibles à un couple de Suédois ou de Suisses romands. On se focalise sur l’étranger exotique, facilement identifiable et on se sent confirmé dans son impression lorsqu’on en voit beaucoup à un moment et dans un lieu précis.»

Les lieux insolites pas épargnés



À l’écart des points chauds il est des lieux où la notion de foule tient à bien peu de chose et qui ont été troublés dans leur quiétude ces dernières années. Réputés cachés ou secrets, ces sites ont en commun d’être très photogéniques et de nécessiter une «courte exploration» pour s’y rendre. Un cocktail parfait pour les réseaux sociaux.

Géographe et enseignant en tourisme à la Haute École de gestion de la HES-SO Valais, Rafael Matos-Wasem parle, pour ces lieux, de la subjectivité de la notion de surfréquentation. «Pour certains sites, une affluence faible en valeur absolue sera par exemple quand même perçue comme trop importante par certaines catégories de touristes ou par les locaux. Il y a aussi une composante culturelle.»

Mais n’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à promouvoir des lieux «secrets»? «Presque chaque site peut potentiellement devenir un lieu touristique, et commencer un cycle de vie, répond Rafael Matos-Wasem. Le risque, dans ce cas de figure, c’est que l’expérience d’une exploration vers un lieu secret se change en tourisme de masse et donc déçoive certains visiteurs.»

Et d’ajouter que certains hôtels, dans l’Oberland bernois et ailleurs, recommandent à leurs clients de ne pas poster ni même prendre de photos. «Les réseaux sociaux ont aussi cassé les frontières de la promotion d’un lieu et touchent un vaste public très varié.» Exit les voyageurs et routards, nous sommes finalement tous des touristes.


Trois exemples de paradis de moins en moins perdus

Le Lac Bleu, Arolla

Sur la route qui mène à Arolla (VS), dans le val d’Hérens, se cache une merveille. Une véritable petite perle aux eaux turquoise dans lesquelles se reflètent les sommets escarpés environnants, accessibles en moins d’une heure de marche facile.

Mais depuis maintenant trois ou quatre ans, la file de voitures qui s’allonge en bord de route à chaque jour de beau temps témoigne d’une notoriété (trop) grandissante. Car le Lac Bleu a depuis fait toutes les unes, ou presque. Il a même été choisi ce printemps en couverture du magazine américain «U.S. News & World Report» pour incarner la Suisse comme «meilleur pays du monde».

Cité dans tous les classements des «lieux secrets» et sur tous les blogs de voyageurs, il est une star incontestée du web. Et pour les habitués, ce paradis n’a plus grand-chose de perdu.

Pour un commerçant, c’est même une victime symbolique des réseaux sociaux. «Trouver l’équilibre entre le no man’s land et la cohue, c’est tout un défi mais le Lac Bleu, c’est pour moi le lieu où ne plus aller. C’est blindé. Par grandes chaleurs on compte jusqu’à 300 personnes avec des baudruches gonflables et autres musiques sur sonorisation. Et il n’y en aura peut-être que 1% qui s’arrêtera dans un commerce local.»

Un randonneur, rencontré la semaine dernière, déplorait, lui, le nombre grandissant de déchets. Dans les Grisons, le Caumasee vit un destin comparable.

Directeur de Valais/Wallis Promotion, Damian Constantin relativise. «Il y a une contradiction qui peut s’installer entre les locaux qui voudraient garder ces lieux secrets et les touristes qui, même avec du monde, apprécieront l’expérience. Il ne faut pas oublier que leur venue est aussi bénéfique pour l’économie de la région et des vallées latérales hors des grands circuits.» Parallèlement, dit-il, «il nous faut continuer à miser sur une clientèle de qualité et ne pas viser la croissance à tout prix».

Hôtel Aescher, Appenzell

Vieille bâtisse lovée sous les falaises de l’Alpstein en Appenzell, l’hôtel Aescher, propulsé sur la couverture du «National Geographic» en 2018, a fait face à une notoriété subite répercutée des dizaines de milliers de fois sur les réseaux. Une image parfaite qui racontait la Suisse authentique. Mais les gérants, en place depuis plusieurs décennies, avaient jeté l’éponge l’an dernier devant le trop-plein ingérable de touristes. Leurs successeurs se sont réveillés cet été avec un nouveau problème: les drones. L’affaire a créé une vive polémique en Suisse alémanique fin juin, l’actuelle gérante en appelant même à une initiative populaire pour trouver une solution légale. Pour réaliser le plus beau cliché, «ils survolent la terrasse et même les fenêtres». «C’est irrespectueux, égoïste et désagréable», peste la gérante Melanie Gmünder.

Val Verzasca, Tessin S’il fallait choisir un seul exemple des effets d’un buzz touristique non maîtrisé sur les réseaux, ce serait celui-là. Il y a deux ans, le Val Verzasca – à quelques encablures de Locarno – et ses eaux translucides avaient été envahis par les touristes lombards après que des influenceurs milanais avaient réalisé une vidéo subliment léchée et intitulée «Les Maldives du Tessin». De nombreux commerçants s’étaient alors mis à pester contre cet afflux soudain qui ne va pas sans problèmes de parcage et d’impacts sur le site. Le maire, lui, jugeait qu’il s’agissait d’un formidable coup de publicité pour la région. Les médias régionaux s’étaient pourtant volontairement mis à comparer le lieu aux plages de Rimini, ou à une piscine publique. L’effet de mode se serait légèrement estompé depuis.

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Créé: 13.07.2019, 23h15

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