Mardi 18 juin 2019 | Dernière mise à jour 07:34

BD François Schuiten nous raconte son Blake et Mortimer

Le dessinateur des «Cités obscures» nous explique les coulisses de sa fabuleuse interprétation de l'œuvre d'Edgar P. Jacobs.

Grâce à Schuiten, le professeur Mortimer va enfin terminer un voyage commencé en Égypte il y a bien des années.

Grâce à Schuiten, le professeur Mortimer va enfin terminer un voyage commencé en Égypte il y a bien des années. Image: © 2019 - Éditions BLAKE & MORTIMER - Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.)

Le dernier pharaon

Une aventure de Blake et Mortimer
Par Schuiten, Van Dormael, Gunzig et Durieux
Ed. Blake et Mortimer
92 pages

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«Le Dernier Pharaon» est un monument. Car un maître de la BD et de l'architecture, François Schuiten, vient habiter le temps d'un album l'univers de Blake et Mortimer bâti par Edgar P. Jacobs. Vous pouvez lire tout le bien que l'on en pense ici. Mais comment se construit une telle aventure, comment a fonctionné l'équipe que le dessinateur a rassemblée autour de lui, quels sont les défis à surmonter lorsqu'on touche à une œuvre de légende? François Schuiten répond à nos questions.

Toute l'intrigue du «Dernier Pharaon» tourne autour de deux monuments: la grande pyramide et le palais de justice de Bruxelles. Lequel des deux a été votre point de départ?

François Schuiten: J'avoue que je ne me souviens plus de la chronologie exacte des événements, mais tout ce qui s'est produit ces dernières années a nourri ce récit. Les histoires nous dépassent toujours un peu. J'étais déjà engagé dans l'aventure de ScanPyramids, qui consiste à percer les secrets des monuments égyptiens grâce aux technologies les plus modernes, lorsqu'on m'a proposé de réaliser une aventure de Blake et Mortimer. Alors évidemment, la grande pyramide qui est au cœur de deux de leurs albums s'est imposée. Le fait d'avoir pu dessiner assis sur ses pierres, de passer du temps à l'intérieur, de voir la lumière changer sur ses faces, sur fond de rumeur du Caire et de pouvoir bénéficier de la possibilité de rester sur place une fois les touristes partis, d'être seul à l'intérieur, cela m'a permis d'entrer dans l'intimité de ce monument.

Schuiten a pu dessiner la grande pyramide en passant de nombreuses heures sur ses flancs et dans ses entrailles. Photo Philippe Bourseiller/ScanPyramids

Son rendu dans l'album est du coup exceptionnel, mais ce qui est fou, c'est que la pyramide de Jacobs est très crédible également, alors que lui n'y est jamais allé.

Cette faculté de s'approprier ce qu'il dessine me sidère chez lui. Il s'est documenté, a rencontré des égyptologues et est entré dans la compréhension du site. Et, c'est incroyable, les égyptologues lui avaient conseillé de ne pas évoquer de chambres cachées dans la pyramide, car ils affirmaient qu'il n'y en avait pas. Et voilà qu'avec ScanPyramids, on a pu découvrir que des vides existent. Je le redis, les histoires nous dépassent.

Jacobs songeait au palais de justice de Bruxelles comme décor d'une aventure pour ses héros, mais sans aucun lien avec la grande pyramide. Vous, vous le faites et quand on voit cela on se dit que c'est évident: le palais pèse sur Bruxelles d'une présence imposante et mystérieuse, comme la pyramide le fait sur Le Caire. Comment en êtes-vous arrivé à faire cette connexion?

Je savais que Jacobs avait grandi à l'ombre du palais, dans un quartier situé juste en dessous. Gosse, il a dû jouer sur ses marches, sentir sa présence au-dessus de lui. Je suis persuadé que lorsqu'il a dessiné sa grande pyramide, il a dû faire le lien et penser au palais. J'ai fait la démarche inverse.

Un fils de Jacobs

On se rend compte que Mortimer pourrait tout à fait être un personnage de vos «Cités obscures». Il existe bel et bien une filiation?

Les Cités viennent un peu de Jacobs, c'est sûr. J'ai découvert ses albums alors que je ne savais pas lire, c'est mon frère qui me racontait ce qui était écrit. Alors évidemment, cela m'a nourri, je suis un fils de Jacobs. Tout comme je dois beaucoup à Winsor McKay et son Little Nemo. Aujourd'hui, je boucle la boucle. C'est le privilège de l'âge (j'ai 63 ans et je fais de la BD depuis mes 16 ans) de pouvoir rendre hommage à ceux qui m'ont inspiré en assumant pleinement ces références.

Schuiten a également pu explorer le palais de justice de Bruxelles jusque dans ses moindres recoins, échafaudages compris. Photo ©2019 Thomas Gunzig

Blake au contraire, n'est pas un héros façon «Cités obscures». Vous parvenez à le mettre en arrière-plan, tout en lui confiant un rôle essentiel. En revanche, pas d'Olrik, pourquoi?

Blake, Mortimer et Olrik, c'est un trio que même Jacobs a considéré comme bloquant. Quand il a essayé de s'en passer, en ne montrant que Mortimer dans «Le piège diabolique», il s'est coupé de son public français. L'album y a été carrément interdit, car trop effrayant. Cela a beaucoup affecté Jacobs qui a eu un coup de blues et a dû revenir à du plus classique avec «L'affaire du collier». Dommage, «Le piège diabolique» est l'une de ses histoires les plus audacieuses. Quant à Olrik, c'est clairement le prototype du méchant des années 1950. Aujourd'hui, la menace qui pèse sur le monde est difficilement incarnable. Les méchants sont davantage un système, d'où ce rêve de reboot qui figure dans «Le Dernier Pharaon».

Cette réflexion écologique, cet espoir de redonner un nouveau souffle, plus calme, à nos sociétés, cela aurait pu être imaginé par Jacobs?

Il a toujours eu à l'esprit de parler de son époque dans ses albums, donc oui, il aurait pu demander à Blake et Mortimer de sauver le monde des dérives qui le menacent aujourd'hui.

Mais quand même, vous détruisez Bruxelles, votre ville!

Oui, et celle de Van Dormael, Gunzig et Durieux, qui ont travaillé avec moi sur l'album. Nous avons tous les quatre un rapport ambigu avec cette ville. Jaco Van Dormael dit d'elle qu'il y a de la beauté dans ce qu'elle a de laid et de la laideur dans ce qu'elle a de beau. C'est un rapport d'amour-haine, alors nous en avons fait un ville chaotique, brisée. Mais il y a aussi de la vie qui y renaît.

Comment avez-vous travaillé les quatre?

Van Dormael, cinéaste, Gunzig, romancier et Durieux, graphiste, n'avaient aucune expérience en BD. Et pour chacun de nous, s'attaquer au monde de Jacobs était totalement inédit. C'était très excitant, Tout se construisait avec le story board: nous imaginions l'histoire au fur et à mesure avec Van Dormael et Gunzig: il fallait que tout fonctionne, on ne quittait pas la pièce avant que la scène nous convienne. Cela a été très ardu, on s'est retrouvé toutes les semaines durant un an et demi. Quand Van Dormael est revenu après une absence due au montage de son film, «Le tout nouveau testament», il nous a repris sur plusieurs passages, disant que cela n'allait pas du tout. C'est un véritable horloger du scénario. J'ai confié les couleurs à Durieux alors que j'avais toujours dit que jamais je ne les ferai faire par quelqu'un d'autre que moi. Mais pour cet album, je n'en aurais pas été capable, il fallait que cela sorte de l'ordinaire, retrouver l'expressionnisme façon Jacobs. Durieux colorisait mes planches devant moi, lors de longues séances que nous faisions par Skype; c'était extraordinaire de voir comment il réinterprétait mon travail. En fait, à nous quatre, nous avons dû trouver ce qui compose un auteur complet. Nous avons dû être quatre pour être Jacobs.

La vidéo du making of. Editions Dargaud/YouTube Pourquoi ne pas l'avoir fait avec votre complice de toujours, Benoît Peeters, qui connaît bien Jacobs, par ailleurs?

Quand on m'a proposé un Blake et Mortimer, je lui ai tout de suite demandé s'il voulait être de la partie et il m'a dit oui, même s'il est profondément hergéen et que les textes abondants de Jacobs ne sont pas sa tasse de thé. Quand nous avons discuté du scénario autour du palais de justice, il voulait le mettre dans un contexte, celui de la Seconde Guerre Mondiale. Il se basait sur une anecdote racontant que Jacobs et Hergé avaient fêté la fin du conflit dans les couloirs du palais avec deux soldats anglais (qui ont peut-être inspiré Blake et Mortimer). Mais moi je ne me voyais pas dessiner des nazis, donc nous sommes partis sur autre chose, sur «Revoir Paris». Nous fonctionnons ainsi avec Benoît. Quand cela ne fonctionne pas, nous laissons tomber.

La réception critique de l'album est très majoritairement positive, non?

Oui, j'en suis très content, mais il y a aussi des avis négatifs, parfois pertinents. Et puis il y a ceux qui n'ont carrément pas pu entrer dans le livre, rebutés par un dessin qui n'est pas la ligne claire de Jacobs. Même si Jacobs lui-même s'en est parfois éloigné, comme dans «Le piège diabolique». Il y a également ceux pour qui mon récit ne correspond pas avec l'idée qu'ils se font de l'univers de Jacobs. Ce qu'il faut savoir, c'est que nous avons été hanté par le respect de l'oeuvre originelle, mais respect ne veut pas dire copie. C'est un hommage à Blake et Mortimer, mais également une aventure en soi. J'aurais rêvé de voir un Tintin dessiné par Moebius et je suis sûr qu'Hergé aussi. Je serais ravi que quelqu'un s'empare des «Cités obscures». Pas en imitant mon style, mais en prolongeant l'univers.

Ultime album de Schuiten?

Le dernier pharaon n'est pas le début d'une collection «Blake et Mortimer vu par...», c'est également votre unique incursion dans cet univers, mais quel sera votre prochain album?

Cela a été exceptionnel de faire ce livre avec mes amis, d'avoir eu un éditeur (Yves Schlirf) qui a eu la volonté de se lancer dans cette aventure et qui nous a fait rêver. J'ai également pu apporter un soin particulier au papier, à l'impression de l'album et j'ai eu la chance de pouvoir travailler quatre ans sur ce projet. Aujourd'hui, je me sens décalé par rapport au rythme de l'édition BD actuelle, dans laquelle l'auteur n'est plus que la variable d'ajustement. C'est pour cela que «Le Dernier Pharaon» est aussi un hommage à une certaine idée de la BD et que, si je trouve pas de projet suffisamment enthousiasmant, cela pourrait être tout à fait être mon dernier album.

Jusqu'au jour où Benoît Peeters vous dira: «Et si...»?

(Rires) Oui, peut-être bien.

(Le Matin)

Créé: 03.06.2019, 16h21

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