Samedi 19 octobre 2019 | Dernière mise à jour 09:15

Cinéma Critique: «Pourquoi si sérieux?» disait le Joker

Variation auteurisante centrée sur celui qui deviendra le plus célèbre ennemi de Batman, «Joker» déboule dans l'univers DC un peu comme «Logan» dans celui des X-Men. On reste perplexe.

Joaquin Phoenix est pratiquement de chaque plan dans «Joker», l'origin story de l'homme qui rit.
Vidéo: YouTube/Warner Bros. France.

On sort notre Joker

Cesar Romero: «Batman» (1966)


Photo: Getty images

Non seulement Cesar Romero a incarné le Joker dans la série pop des années 60 mais aussi dans le long métrage homonyme, tout aussi Shebam!, Pow!, Blop! et Wizz! que les épisodes télés, tout cela paraît aujourd’hui bien anecdotique et désuet. Mais pas moins rigolo.

Jack Nicholson: «Batman» (1989)


Photo: Starface

Le premier «Batman» à ne pas être une grosse blague fauchée au cinéma a été sanctionnée par un succès planétaire en 1989. Il faut cependant concéder que, déjà bien mou à l’époque, le film de Tim Burton a plutôt mal vieilli et que le cabotinage éhonté de Jack Nicholson, le place plutôt dans l’équipe Cesar Romero que dans celle des Jokers à venir.

Heath Ledger: «Le chevalier noir» (2008)


Photo: DR

Au cœur de la trilogie froidement moderne et aussi réaliste que possible de Christopher Nolan, le Joker incarné par Heath Ledger emporte la mise dès la saisissante première scène du «Chevalier noir». Habitée, drôle et glaçante à la fois, son interprétation du personnage laisse pantois d’admiration. La mort prématurée de l’acteur du «Secret de Brockeback Mountain» nous prive du meilleur Joker jamais filmé. Il n’en est que plus précieux.

Jared Leto: «Suicide Squad» (2016)


Photo: DR

Mal parti, en partie retourné et charcuté, ce qui devait être le film des méchants du DC Universe ne laisse que peu de chance à Jared Leto de s’imposer dans le rôle du Joker. Dans le montage exploité en salles, il n’apparaît que fugacement, sans jamais produire la moindre étincelle. Un Joker à oublier. D’ailleurs, c’est fait.

Joaquin Phoenix: «Joker» (2019)


Photo: DR

On l’a dit, tout aussi intense que celle d’Heath Ledger, l’interprétation de Joaquin Phoenix est saisissante. Mais elle occupe tout l’espace du film, le travail se voit, il appelle l’Oscar comme l’orage appelle la grêle. C’est toute la différence selon nous entre l’incarnation et la performance.

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«Pourquoi si sérieux?» disait l'homme qui rit dans «Le chevalier noir» de Christopher Nolan. Pourquoi en effet se demande-t-on au sortir de la salle qui, une semaine avant sa sortie officielle mercredi prochain, permettait de découvrir un «Joker» tout auréolé de son Lion d'or décerné à Venise, en septembre dernier.

La bande-annonce ne laisse aucun doute sur ce qu'est «Joker». C'est la transformation d'un déclassé, mentalement instable, en clown criminel et futur ennemi numéro un de Batman. Une origin story, donc, comme le furent en leur temps «Captain America» et «Iron Man» chez Disney/Marvel mais pour le compte de l'écurie DC, celle qui abrite dans ses paddocks Superman, Wonder Woman, Aquaman, Flash et autre Billy Batson («Shazam!»).

Youplaboum contre le crépuscule

Mais si l'air est connu, la musique est sensiblement différente. Plus proche de celle entonnée dans le crépusculaire «Logan» (épuisé, Wolverine tente un dernier baroud) que des films youplaboum de trois heures avec dix kilotonnes d'effets spéciaux.

Le New York – pardon Gotham – de 1981 décrit dans le long-métrage réalisé par Todd Philips est triste, sale mais finalement assez photogénique. Les éboueurs font la grève depuis quelques semaines, les services sociaux ferment et, dans les quartiers populaires, les gens vivent cloîtrés dans des cages à lapins sinistres. Dans l'une d'entre elles, Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) habite tout seul avec maman et survit en habit de clown en tant que brandisseur de panneau dans la rue ou dérideur d'enfants dans les hôpitaux.

Un gentil garçon

Arthur admire Murray Franklin (Robert De Niro), le présentateur d'un célèbre Late Show à la télévision. Il rêve surtout de devenir comique de scène et d'embrasser la jolie voisine de couleur, mère célibataire croisée dans l'ascenseur. Un gentil garçon en apparence, malgré les stigmates d'un passé psychiatrique chargé qui s'expriment dans un rire maladif, incontrôlable dans les situations embarrassantes.

Pourquoi si sérieux donc? Tout simplement parce qu'il s'agit d'un choix. Le film est entièrement centré sur Arthur Fleck, donc sur Joaquin Phoenix et, surtout, sur sa performance. Elle est énorme, spectaculaire, digne d'éloges sincères et pas seulement parce que le corps terriblement amaigri du comédien exprime sa totale implication dans le rôle.

Lenteur respectueuse

La mise en scène de Todd Philips enregistre l'exploit avec une lenteur qui est la marque du respect et ne se refuse pas, çà et là, un plan soigneusement cadré, une scène joliment éclairée ou une piqûre de rappel tiré d'un grand classique des années 1970 («Taxi Driver», par exemple). Tout cela force l'admiration mais l'accumulation de certains clichés «auteurisants» nous paraît un tantinet pesante.

A tel point que «Joker» a fugacement réveillé chez nous un agacement déjà ressenti avec beaucoup plus d'intensité à la vision de «Birdman» (qui s'attaque aux états d'âme d'un ex-acteur de films de superhéros en plein doute existentiel sur les planches de Broadway). Un film signé Alejandro G. Iñárritu croulant sous la suffisance de son faux-vrai plan séquence de près de deux heures, sous la prétention de son solo de batterie en guise de bande musicale, et sous le cabotinage prodigieux mais épuisant de Michael Keaton.

Un joker dans la manche

Un peu moins pédant, car tout de même soucieux de placer son personnage dans le Batman Universe, et donc de raconter une histoire, «Joker» donne à manger à ceux qui cherchent du sens même dans les films de superhéros: aveuglement des possédants (le père de Bruce Wayne en prend subtilement pour son grade), effondrement d'un système perverti par une méritocratie de façade et soulèvement des exclus du système sont autant de thèmes survolés qui s'inscrivent dans l'air du temps aussi bien aux Etats-Unis que dans la veille Europe.

Mais, pour notre part, on préfère les films de superhéros qui s'assument avant tout en tant que divertissements populaires (même si bon nombre sont loin d'être des réussites totales) aux variantes qui se la pètent.

«Joker» n'entre dans aucune de ces deux boîtes mais ne tombe pas loin de la seconde.

Jean-Charles Canet

«Joker», un film de Todd Philips. Avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy. 2h01. Sorties le 9 octobre 2019.

Créé: 04.10.2019, 09h21


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