Mercredi 22 janvier 2020 | Dernière mise à jour 20:42

Cinéma Le film «1917»: la guerre comme si vous y étiez

Le long-métrage de Sam Mendes, qui sort mercredi, est tourné comme dans un seul plan-séquence immersif de deux heures. Une prouesse que seuls les plus grands ont tentée.

Dans «1917», on suit deux jeunes soldats en mission. La caméra nous embarque en temps réel dans les tranchées et au-delà des lignes ennemies.

Dans «1917», on suit deux jeunes soldats en mission. La caméra nous embarque en temps réel dans les tranchées et au-delà des lignes ennemies. Image: DR

«1917», GB/USA, 119'. De Sam Mendes. Avec George MacKay, Dean-Charles Chapman.

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Depuis dix jours, ces quatre chiffres n'en finissent plus d'apparaître aux côtés des noms des plus prestigieuses cérémonies du cinéma: «1917» de Sam Mendes a déjà remporté deux Golden Globes et trois Critics Choice Awards, a neuf nominations aux BAFTA et, surtout, dix aux Oscars. Bref, 2020 pourrait être une très bonne année pour «1917».

Le film raconte la mission quasi impossible de deux jeunes soldats en poste dans les Flandres durant la Première Guerre Mondiale. lls sont porteurs d'un message qui pourrait empêcher une attaque dévastatrice et la mort de 1600 des leurs. Pour le livrer avant l'aube, ils doivent traverser les lignes ennemies.

La caméra ne lâche jamais les soldats

Si «1917» a tant la cote, c'est qu'il nous embarque dès la scène d'ouverture jusqu'à la toute fin des 119 minutes. En fait, la caméra ne lâche jamais les soldats. Le spectateur est ainsi projeté dans ce qu'ils vivent en temps réel, ressent la distance qu'ils parcourent. On a l'impression de participer à un jeu vidéo de guerre, et tant que notre héros est debout, la partie ne s'arrête pas. D'ailleurs, en choisissant deux acteurs quasi inconnus plutôt que des stars, Sam Mendes nous permet de croire qu'ils n'iront pas au bout de la mission. L'intérêt n'en est que plus important.

Son côté immersif, «1917» le doit à une technique qui plaît beaucoup dans le milieu du cinéma: le plan-séquence. Pour rappel, il s'agit d'un plan obtenu en filmant une séquence sans arrêter la caméra, mais en recadrant régulièrement la scène filmée. L'histoire du cinéma en compte des célèbres, telle l'ouverture de «La soif du mal» (1958) d'Orson Welles d'une durée de plus de trois minutes. Sam Mendes, lui, s'est lancé le défi de filmer «1917» comme dans un unique plan-séquence de presque deux heures. Comment le réalisateur de «Skyfall» et de «Spectre» s'y est-il pris?

Sur câble, en jeep et sur homme

En réalité, «1917» a été filmé en plusieurs longues prises qui ont ensuite été montées ensemble pour donner l’impression d’une seule et unique scène. Il avait employé un procédé similaire pour la scène d'ouverture du dernier «James Bond». Le «truc» n'enlève rien à l'immense travail qui a été accompli. Il a fallu déterminer les déplacements des acteurs dans chaque scène puis planifier les mouvements d'appareil. Quatre mois de répétition ont été nécessaires. Aucun changement n'étant possible en post-production, il fallait réussir du premier coup.

«Parfois, il y avait un technicien qui portait la caméra, puis elle était accrochée à un câble, raconte Sam Mendes dans le making of. Ce câble permettait de parcourir une certaine distance, puis on la décrochait, un technicien la récupérait et montait dans une petite jeep. Il parcourait encore quelques centaines de mètres, puis il descendait de voiture, et courait à l’angle d’un décor…»

Près de 1,5 km de tranchées

Les décors, justement. Au total, près de 1,5 km de tranchées ont été creusés pour les besoins du film, à Bovingdon dans le centre de l'Angleterre. Dans «1917», suivre sans interruption les deux soldats dans ces couloirs étroits est particulièrement immersif. On pense au début des «Sentiers de la gloire» (1957) de Stanley Kubrick, où un travelling arrière montre un officier qui avance dans la tranchée et passe ses soldats en revue avant l'attaque.

Tout a été réglé au moindre détail pour que la continuité soit parfaite: le rythme de la scène, les décors, les acteurs et même la météo – le ciel devait être constamment nuageux ou le tournage s'arrêtait. C'est bluffant. Jusqu'aux deux tiers du film et le black-out de l'un des deux soldats, on croit que la caméra ne s'est jamais arrêtée. En réalité, un tas de subtilités ont été très utiles pour que les scènes s'enchaînent: le fait de franchir une porte ou entrer dans un bunker, des plans à 360 degrés. Mais il faudrait revoir le film plusieurs fois pour toutes les repérer.

Aux Oscars, Sam Mendes décrochera très probablement la statuette du Meilleur réalisateur. En tous cas, il la mérite. La précision, la chorégraphie, l'audace, c'est aussi ça la magie du cinéma.

Laurent Flückiger


Quelques plans-séquences célèbres

«La soif du mal» (Orson Welles 1958)

Le film débute par un long plan-séquence de 3 min 20, avec l'utilisation d'une grue en mouvement, jusqu'à l'explosion de la bombe cachée dans le coffre de la voiture. Il est considéré comme un modèle du genre.

«La corde» (Alfred Hitchcock, 1948)

Hitchcok voulait faire un seul et unique plan. Impossible à l'époque: les bobines de pellicule ne permettent de filmer que dix minutes. Pour donner l'illusion de la continuité, il a eu recours à des astuces visuelles qui masquent les raccords.

«Soy Cuba» (Mikhail Kalatozov, 1964)

Redécouvert en 1993 grâce à Scorsese et Coppola, «Soy Cuba» a plusieurs plans-séquences incroyables. Celui-ci démarre au sommet d'un hôtel et se termine sous l'eau dans une piscine située de nombreux étages plus bas.

«Snake Eyes» (Brian de Palma, 1998)

Le film débute par un plan-séquence d'anthologie de 12 min 50. Comme «La corde», il s'agit de plusieurs plans raccordés de manière invisible.

«Kill Bill» (Quentin Tarantino, 2003)

Tarantino, adepte du genre (l'ouverture de «Jackie Brown») s'est fait plaisir en laissant flotter la caméra dans le restaurant. Elle suit Uma Thurman, attrape un autre personnage pour revenir finalement à elle. Après, c'est l'attaque!

«True Detective» - épisode 4 (Cary Fukunaga, 2014)

Durant presque 6 minutes, la caméra suit Rust Cohle (Matthew McConaughey) attaquant avec des bikers un repaire de malfrats du quartier noir jusqu’à l’irruption de son équipier Marty Hart (Woody Harrelson) pour venir le sauver. La tension est à son comble. La séquence est dingue et fait date dans l'histoire des séries TV.

«Birdman» (Alexandro Gonzalez Inarritu, 2014)

Le film se présente comme un unique plan-séquence. Mais c'est un faux, réalisé avec trucages.

«L'arche russe» (Alexandre Sokourov, 2003)

Le film est réellement un unique plan-séquence de 96 minutes. Des mois de répétition, une seule journée de tournage et la quatrième prise est la bonne!

Créé: 15.01.2020, 06h46

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