Vendredi 18 octobre 2019 | Dernière mise à jour 03:01

Film Un interminable cunnilingus met Cannes sens dessus dessous

Le (très) long métrage d'Abdelatif Kechiche «Mektoub My Love: Intermezzo» a provoqué le scandale attendu, voire espéré, sur la Croisette. Retour sur une nuit de tous les excès et ses répliques.

Avant la projection «Mektoub My Love: Intermezzo, jeudi soir à Cannes, le scandale couvait déjà.
Vidéo: YouTube/Festival de Cannes (Officiel)

70 ans de scandales

Films hués, seins dénudés et poing rageur... Retour sur les scandales qui ont émaillé l'histoire du Festival de Cannes, agité vendredi par le film radical et cru d'Abellatif Kechiche, «Mektoub My Love: Intermezzo».

1939: La première édition du festival aurait dû avoir lieu du 1er au 20 septembre. Elle est annulée pour cause de guerre.

1954: Robert Mitchum est photographié avec une nymphette aux seins nus, Simone Silva. La starlette doit faire ses valises.

1956: Le documentaire d'Alain Resnais sur les camps de concentration «Nuit et Brouillard», qui confronte l'Allemagne à son passé nazi, est retiré de la sélection sur demande de Berlin, afin de ne pas porter atteinte aux relations franco-allemandes.

1960: «L'Avventura» de Michelangelo Antonioni déstabilise les cinéphiles en faisant éclater les conventions du film policier. Le long métrage reçoit le Prix du jury, mais devant le concert de sifflets que le film provoque, Monica Vitti fond en larmes. Condamné par le Vatican et hué par le public, «La dolce vita» de Federico Fellini reçoit la Palme d'or.

1968: Les soubresauts de mai gagnent la Croisette. Des cinéastes contestataires, accrochés au rideau, arrêtent une projection, des membres du jury démissionnent, des réalisateurs retirent leur film de la compétition. Le festival est interrompu avant la fin.

1973: Le festival a du mal à digérer «La grande bouffe» de Marco Ferreri et «La maman et la putain» de Jean Eustache.

1979: Françoise Sagan, présidente du jury, se fâche avec le festival qui refuse de payer sa note de téléphone et dénonce une «compétition truquée». Selon elle, le jury a fait l'objet de «pressions» pour couronner ex-aequo «Le Tambour» de Volker Schloendorff et «Apocalypse Now» de Francis Ford Coppola, alors qu'une forte majorité s'était dégagée en faveur du premier.

1987: Sous les sifflets de la salle, Maurice Pialat, Palme d'or pour «Sous le soleil de Satan» lève le poing et lance: «si vous ne m'aimez pas, rassurez-vous, moi non plus».

1992: Sharon Stone décoiffe la Croisette avec le sulfureux «Basic Instinct» de Paul Verhoeven, et une scène d'interrogatoire où elle ne porte pas de culotte.

1994: La remise de la Palme d'or à Quentin Tarantino pour «Pulp Fiction» lui vaut les huées d'une partie du public, auquel il répond par un doigt d'honneur.

1999: Une mémorable bronca accueille les choix radicaux du jury présidé par le Canadien David Cronenberg: la Palme à «Rosetta» des frères Dardenne, trois prix à «L'humanité» de Bruno Dumont et un prix de consolation (mise en scène) pour «Tout sur ma mère» de Pedro Almodovar, chouchou des festivaliers.
2002: Gaspar Noé embrase la Croisette avec «Irréversible», un film démarrant par la fin et racontant une vengeance après un viol insoutenable durant dix minutes. Lors de la projection à Cannes, une vingtaine de spectateurs avaient eu des malaises.

2004: Sur fond de guerre en Irak, le jury présidé par Tarantino récompense «Farenheit 9/11», virulente charge de Michael Moore contre la politique étrangère de George W. Bush.

2011: Lars Von Trier, en compétition avec «Melancholia», crée la polémique avec des propos ambigus sur Hitler et le nazisme. Malgré ses excuses, la direction du festival déclare le réalisateur danois «persona non grata». Il reviendra à Cannes en 2018, mais hors compétition.

2013: Avec «La vie d'Adèle - chapitre 1 & 2», le jury décerne pour la première fois la Palme d'or à un réalisateur, Abdellatif Kechiche, et à ses actrices Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos. Quelques jours plus tard, le trio se déchire, lorsque les jeunes femmes dénoncent des conditions de tournage «horribles».

2014: Abel Ferrara fait le buzz, en projetant en marge du festival, «Welcome to New York», inspiré librement de l'affaire du Sofitel qui a précipité la chute de Dominique Strauss-Khan. Gérard Depardieu y tient le rôle de l'ex-patron du FMI.

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Des réactions outrées, des cris au génie, Abdelatif Kechiche qui quitte précipitamment la salle en s'excusant: «Mektoub My Love: Intermezzo», projeté en compétition officielle jeudi soir, a déclenché l'énorme scandale que le Festival de Cannes attendait.

Six ans après la Palme d'or puis la controverse autour de «La vie d'Adèle», le réalisateur français a secoué la Croisette avec son 7e long métrage, une expérience de 3h28 radicale jusqu'à l'overdose, dont les trois quarts se déroulent en boîte de nuit, avec en point d'orgue une scène très crue de cunnilingus de 13 minutes aux toilettes.

«Pas de générique, pas de réelle narration. Une intro sur un cul, des plans sur des culs. Et encore. Une discussion sur les culs. D'autres culs. Et on finit sur un cul. Plage. Boîte. Cunni. Boîte. Fin. J'adore le cinéma de Kechiche mais là, j'ai pas suivi...», a déploré le réalisateur Thibaut Buccellatto sur Twitter.

«Pour toi public, j'ai compté tous les plans qui montrent des culs dans #MektoubMyLoveIntermezzo : il y en a 178. Si on les enlève, je pense que le film dure 20 minutes», a tweeté la journaliste Anaïs Bordages.

«Oui la scène de sexe est dominée par la femme comme c'est rarement fait au cinéma. Oui Kechiche est un dieu pour filmer la jeunesse, le désir comme il l'a montré dans le premier. Mais je rejette totalement ce film dont je ne vois que la brutalité du regard misogyne et abject», s'est émue Gwen sur le même réseau social.

D'autres, comme le critique Philippe Rouyer ont au contraire estimé que Kechiche «radicalise sa démarche pour nous faire partager une folle nuit de désirs en discothèque. Bravo à tous les interprètes qui se sont donnés à fond pour jouer cette transe magistralement filmée».

Vendredi, sur le coup de 01H30, c'est sans attendre la réaction du public et manifestement ému et embarrassé que Kechiche a quitté la salle précipitamment après avoir délivré quelques mots. Ophélie Bau, l'une des actrices principales, avait elle déjà quitté les lieux lorsque les lumières se sont rallumées. Elle n'est pas revenue vendredi pour la conférence de presse de l'équipe.

Elle ne fut pas la seule à avoir quitté le Grand Théâtre Lumière, puisque plusieurs spectateurs sont sortis en cours de projection.

Le caractère très cru de l'oeuvre n'est pas une surprise de la part d'un cinéaste qui avait déjà marqué les esprits avec une scène de sexe de huit minutes dans «La Vie d'Adèle» et une autre torride en ouverture de «Mektoub my Love: canto uno».

Lieu unique: une boîte de nuit

Suite de cet opus, ode au désir de près de trois heures, présenté à la Mostra de Venise en 2017, «Intermezzo» en reprend les personnages principaux: une bande de jeunes à Sète. Mais là où le premier passait d'un lieu à l'autre, alternant scènes de jour et de nuit, avec déjà une longue scène de soirée, le second se déroule presque exclusivement dans un lieu unique: une boîte de nuit.

Et alors que le premier volet avait déjà suscité pas mal de commentaires sur la façon de filmer les femmes en s'attardant sur leurs courbes, leurs fesses en particulier, il récidive à haute dose dans ce second volet.

Pole dance et fesses

Il multiplie ainsi les plans sur les corps de jeunes femmes qui dansent en mini-short et brassière, avec d’innombrables images de pole dance et de plans sur les fesses des filles. «Mektoub My Love: Intermezzo» se révèle être une expérience de cinéma éprouvante, répétant en boucle des images de danse sur des rythmes de musique techno jusqu'à devenir quasiment hypnotique et laisser le spectateur groggy.

La présence du film en compétition marque en tout cas le retour du cinéaste de 58 ans sur la Croisette après la Palme d'or en 2013 pour «La Vie d'Adèle» et ses actrices, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, et la polémique sur les conditions de tournage du film.

Léa Seydoux avait notamment dénoncé des conditions de tournage «horribles», tandis qu'Adèle Exarchopoulos, alors âgée de 19 ans, avait parlé de «dix journées entières à tourner» la très longue scène de sexe du film.

Conférence de presse tendue

En réponse aux réactions épidermiques voire outrées, Abdellatif Kechiche a plaidé la «tentative d'une expérience cinématographique», vendredi lors d'une conférence de presse tendue pour son film.

«A partir du moment où on tente une expérience nouvelle, tout le monde n'est pas ouvert à cette expérience, tout le monde n'est pas sensible à mon regard, au regard que je porte sur les autres. Ça ne me dérange pas. Ce que je vois, et ce que j'aime voir n'est pas aimable ou appréciable pour tout le monde. Heureusement, ce serait désastreux sinon», s'est défendu le réalisateur français, au lendemain de la projection de son film en compétition officielle.

«La chose plus importante pour moi était de célébrer la vie, l'amour, le désir, le pain, la musique, le corps et de tenter une expérience cinématographique la plus libre possible (...) J'ai essayé de montrer ce qui me fait vibrer moi», a dit le cinéaste.

«Question déplacée et imbécile»

Le malaise a grimpé d'un cran lorsqu'il a été interrogé sur l'enquête dont il fait l'objet après une plainte déposée en octobre 2018 par une femme de 29 ans qui l'accuse d'agression sexuelle. «Je trouve votre question déplacée et imbécile. On est dans un festival de cinéma, on parle de cinéma (...) Je ne suis pas au courant d'une quelconque enquête, j'ai la conscience tranquille au niveau des lois», a-t-il répondu.

La nuit précédente, sur les coups de 01H30, Abdellatif Kechiche, sans attendre la réaction du public et manifestement ému et embarrassé, avait quitté la salle précipitamment après avoir délivré ces quelques mots: «Je m'excuse de vous avoir retenus sans vous prévenir et voilà... je m'en vais».

«C'est mon éducation, je m'excuse»

«Il se trouve que c'est mon éducation, je m'excuse de retenir les gens dans une salle et d'attirer l'attention sur moi», a-t-il argué vendredi. (AFP/Le Matin)

Créé: 24.05.2019, 15h36


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